A Vant Propos
Du cheïkh Djélâl eddîn
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
l’empereur de l’Inde, et que je craignais les suites, qu’aurait pu avoir
une différente manière d’agir. Je partis de Sodcâwân pour les monta-
gnes de Câmaroû 443, qui en sont à un mois de marche. Ce sont des
montagnes étendues, qui confinent à la p285 Chine et aussi au pays de
Thebet, où l’on trouve les gazelles qui produisent le musc. Les habi-
tants de ces montagnes ressemblent aux Turcs, et ce sont de vigoureux
travailleurs ; aussi un esclave d’entre eux vaut-il plusieurs fois autant
qu’un esclave d’une autre nation. Il sont connus comme s’adonnant
beaucoup à la magie 444. Mon but, en me dirigeant vers le pays mon-
tagneux de Câmaroû, était de voir un saint personnage qui y demeure,
c’est-à-dire le cheïkh Djélâl eddîn Attibrîzy 445.
DU CHEÏKH DJÉLÂL EDDÎN
Il était au nombre des principaux saints et des hommes les plus
singuliers ; il avait opéré des actes importants, des miracles célèbres.
C’était un homme fort âgé ; il me raconta avoir vu à Bagdâd le khalife
Mosta’cim billah l’Abbâcide, et s’être trouvé en cette ville au moment
de l’assassinat de ce souverain 446. Dans la suite, ses disciples me rap-
portèrent qu’il était mort à l’âge de cent cinquante ans ; que, pendant
environ quarante années, il observa le jeûne, et ne le rompait qu’après
l’avoir continué pendant dix jours consécutifs. Il possédait une vache,
avec le lait de laquelle il mettait fin à son jeûne. Il restait debout du-
rant toute la nuit ; il était maigre, de grande taille, et avait peu de poils
sur les joues. Les habitants de ces montagnes embrassèrent
l’islamisme entre ses mains, et ce fut pour ce motif qu’il séjourna
parmi eux. p286
443 Du sanscrit Kamarupa, la partie de l’Assam située entre le Bhutan et le Ban-
gladesh. Annexée au royaume de Dihli dès 1256.
444 Kamrup était, et serait toujours, considéré comme patrie de la magie et de la
sorcellerie.
445 Ibn Battûta semble avoir confondu cheïkh Djalal al-din Tabrizi, mort en 1244,
et cheïkh Djalal, originaire du Turkestan, qui aurait participé selon la légende
à la conquête de Sylhet, situé au nord-est du Bengale actuel, occupé en 1304.
Le cheïkh mourut en 1347.
446 C’est-à-dire en 1258.