A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 126 sur 166

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A Vant Propos

Anecdote

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

rent aussi à notre rencontre, car l’hôte du sultan est très honoré par ces

peuples. Nous fîmes notre entrée dans Kandjenfoû, qui a quatre murs.

Entre le premier et le second habitent les esclaves du sultan, soit ceux

qui gardent la ville le jour, soit ceux qui la gardent pendant la nuit ;

ces derniers sont nommés 525 pâçouânân . Entre le deuxième mur et le

troisième sont les militaires à cheval et l’émir qui commande dans la

ville. A l’intérieur de la troisième muraille habitent les musulmans, et

ce fut là que nous descendîmes, chez leur cheïkh Zhahîr eddîn alkor-

lâny. Les Chinois demeurent dans l’intérieur de la quatrième muraille,

ce qui constitue la plus grande de ces quatre villes. La distance qui

sépare une porte de celle qui la suit, dans cette immense cité de Kand-

jenfoû, est de trois et quatre milles. p330 Chaque habitant, comme nous

l’avons dit déjà, y a son jardin, sa maison, et ses champs.

 

ANECDOTE

 

Un jour que je me trouvais dans la demeure de Zhahîr eddîn alkor-

lâny, voici qu’arrive un grand navire appartenant à un des jurisconsul-

tes les plus vénérés parmi ces musulmans. On demanda la permission

de me présenter ce personnage et on l’annonça : « Notre maître

Kiouâm eddîn assebty. » Son nom me surprit ; mais quand il fut entré,

et que l’on se fut mis à converser après les salutations d’usage, il me

vint à l’esprit que je le connaissais. Je me mis à le regarder fixement,

et il me dit : « Il me paraît que tu me regardes comme un homme qui

me connaît. — De quel pays es-tu — De Ceuta. — Et moi, je suis de

Tanger. » Or il me renouvela le salut, il pleura, et pleurai à son exem-

ple. Je lui demandai : « As-tu été dans l’Inde ? — Oui, j’ai été à Di-

hly, la capitale. » Quand il eut dit cela, je me souvins de lui, et je re-

pris : « Est-ce que tu n’es pas Albochry ? — Oui. » Il était arrivé à

Dihly avec son oncle maternel, ’Abou’l Kâcim de Murcie, et il était

alors tout jeune, sans barbe ; mais un étudiant des plus habiles, sa-

chant par cœur le 526 Moouatthâ . J’avais informé sur son compte le

sultan de l’Inde, qui lui donna trois mille dînârs et l’engagea à rester à

 

525 Sentinelles de nuit.

526 Kitab al-Muwatta ou le Chemin aplani, le premier ouvrage juridique de

l’islam, rédigé par Malik bin Anas, le fondateur de l’école malikite (voir in-

troduction du t. I).

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Dihly. Il refusa, car il voulait se rendre en Chine, pays où il s’acquit

une grande renommée et beaucoup de richesses. Il m’a dit qu’il avait

environ cinquante pages, ou esclaves mâles, et autant du sexe fémi-

nin ; il me donna deux des premiers et deux femmes, ainsi que des

cadeaux nombreux. Plus tard, je vis son frère en Nigritie 527 : quelle

énorme distance les séparait ! p331

 

Je restai à Kandjenfoû quinze jours, puis je partis. La Chine, quoi-

que belle, ne me plaisait pas ; au contraire, mon esprit y était fort

troublé, en pensant que le paganisme dominait en cette contrée. Lors-

que je sortais de mon logis, j’étais témoin de beaucoup de choses, très

blâmables ; cela me désolait au point que je restais la plupart du temps

chez moi, et que je ne quittais la maison que par nécessité. Durant

mon séjour en Chine, toutes les fois que je voyais des musulmans,

c’était comme si j’eusse rencontré ma famille et mes proches parents.

Ledit jurisconsulte Albochry poussa la bonté si loin à mon égard qu’il

voyagea avec moi pendant quatre jours, lorsque je quittai Kandjenfoû,

et jusqu’à mon arrivée à Baïouam Kothlouy 528. C’est une petite ville

habitée par des Chinois, militaires et marchands ; les mahométans n’y

ont que quatre maisons, occupées par des partisans du légiste Albo-

chry, nommé ci-dessus. Nous descendîmes chez l’un d’eux et restâ-

mes avec lui trois jours ; ensuite je dis adieu au légiste, et me remis en

route.

 

Comme d’habitude, je voyageais sur le fleuve ; nous dînions dans

un village, nous soupions dans un autre, et après un trajet de dix-sept

jours nous arrivâmes à la ville de Khansâ 529. Son nom est semblable à

celui de la poétesse Khansâ 530 (la sœur de Sakhr) ; mais je ne sais pas

s’il est arabe, ou bien seulement analogue à l’arabe. Cette cité est la

plus grande et j’aie jamais vue sur la surface de la terre ; sa longueur

est de trois jours de chemin, de sorte que le voyageur marche et fait

 

527 Voir plus loin p. 393.

528 Le mot semble turc ; Yule penche pour Poyang, au nord-est de Nanchang, au

bord du lac du même nom.

529 Hangzhou, la Quinsai de Marco Polo ; de King-tsai (la Résidence temporaire),

capitale des Song de 1132 à 1276, la plus grande ville chinoise de l’époque

avec Pékin. Le trajet entre Poyang et Hangzhou par voie d’eau est tout à fait

possible en descendant le Yangtzé et en empruntant ensuite le Grand Canal.

530 La Gazelle, célèbre poétesse arabe, de son vrai nom Tumadir bin Amir, de la

tribu des Banu Sulaym, née vers 575.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

halte p332 dans la ville. D’après ce que nous avons dit de l’arrangement

suivi dans les constructions de la Chine, chacun dans Khansâ est

pourvu de son jardin et de sa maison. Cette cité est divisée en six vil-

les, comme nous le montrerons tout à l’heure. A notre arrivée sortirent

à notre rencontre : le kâdhi de Khansâ, nommé Afkhar eddîn, le

cheïkh de l’islamisme, et les descendants d’Othmân, fils d’Affân

l’Égyptien, qui sont les musulmans les plus notables de Khansâ. Ils

portaient un drapeau blanc, des tambours, des trompettes et des cors.

Le commandant de cette cité sortit aussi à notre rencontre avec son

escorte.

 

Nous entrâmes dans ladite cité, qui se divise en six villes ; chacune

a son mur séparé, et une grande muraille les entoure toutes. Dans la

première ville demeurent les gardiens de la cité avec leur comman-

dant. J’ai su par le kâdhi et par d’autres qu’ils sont au nombre de

douze mille, inscrits sur le rôle des soldats. Nous passâmes la nuit

dans la maison de ce commandant.

 

Le lendemain, nous entrâmes dans la deuxième ville par une porte

nommée la porte des Juifs ; cette ville est habitée par les israélites, les

chrétiens, et les Turcs adorateurs du soleil ; ils sont fort nombreux.

L’émir de cette ville est un Chinois, et nous passâmes la seconde nuit

dans sa demeure. Le troisième jour, nous fîmes notre entrée dans la

troisième ville, et celle-ci est occupée par les musulmans. Elle est

belle, les marchés y sont disposés comme dans les pays de

l’islamisme ; elle renferme les mosquées et les muezzins ; nous enten-

dîmes ces derniers appeler les fidèles à la prière de midi, lors de notre

entrée dans la ville.

 

Ici nous fûmes logés dans la maison des descendants d’Othmân,

fils d’Affân l’Égyptien. C’était un des plus notables négociants, qui

prit cette ville en affection et s’y domicilia ; elle porte même son nom

(la ville d’Othmân, ou Al’othmâniyah). Il transmit à sa postérité dans

cette ville la dignité et le respect dont il jouissait ; ses fils imitent leur

père dans le bien qu’ils font aux p333 religieux pauvres, et dans les se-

cours qu’ils accordent aux gens nécessiteux. Ils ont un ermitage, ou

zâouïah, nommée Al’othmâniyah, qui est d’une construction fort jolie,

et pourvue de legs pieux. Elle se trouve habitée par une troupe de soû-

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

fis 531. C’est ledit ’Othmân qui a bâti la mosquée cathédrale qui se voit

dans cette ville, et à laquelle il a légué, comme fondation pieuse, des

sommes considérables, ainsi qu’il l’a fait pour l’ermitage. Les musul-

mans sont très nombreux dans cette ville, nous restâmes avec eux

quinze jours, pendant lesquels, jour et nuit, nous assistions à un festin

nouveau. Ils ne cessaient point de mettre une grande pompe dans leurs

repas, et ils se promenaient tous les jours à cheval avec nous dans les

différentes parties de la ville, pour nous divertir. Un jour, ils montè-

rent à cheval avec moi, et nous entrâmes dans la quatrième ville, qui

est celle où siège le gouvernement et où se trouve le palais du grand

émir Korthaï 532.

 

Lorsque nous eûmes franchi la porte de la ville, mes compagnons

me quittèrent, et je fus reçu par le vizir, qui me conduisit au palais du

grand émir Korthaï. J’ai déjà raconté comment ce dernier me prit par

la pelisse qui m’avait été donnée par l’ami de Dieu, ou le saint Djélâl

eddîn de Chîrâz 533. Cette quatrième ville est uniquement destinée

pour l’habitation des esclaves du sultan et de ses serviteurs ; c’est la

plus belle des six villes, et elle est traversée par trois cours d’eaux.

L’un est un canal qui sort du Grand Fleuve, et sur lequel arrivent à la

ville, dans de petits bateaux, les denrées alimentaires, ainsi que les

pierres à brûler ; on y voit aussi des navires pour aller se promener. Le

michouer, ou la forteresse est située au milieu de cette ville ; elle est

immensément vaste, et au centre se trouve l’hôtel du gouvernement.

p334 La citadelle entoure celui-ci de tous côtés ; elle est pourvue

d’estrades où se voient les artisans qui font des habits magnifiques, et

qui travaillent aux instruments de guerre ou aux armes. L’émir Kor-

thaï m’a dit qu’ils sont au nombre de seize cents maîtres, et que cha-

cun de ceux-ci a sous sa direction trois ou quatre apprentis. Tous sont

esclaves du kân ; ils ont les chaînes aux pieds, et habitent au-dehors

du château. On leur permet de se rendre aux marchés de la ville, mais

on leur défend de sortir hors de la porte. L’émir les passe en revue

tous les jours, cent par cent, et, s’il en manque un, son chef en est res-

ponsable.

 

531 Pour les soufis, voir introduction du t. I.

532 Le nom est mongol, mais le personnage n’est pas connu par ailleurs.

533 Voir plus haut p. 288.