A Vant Propos
Des femmes qui n’ont qu’une seule mamelle
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
pleura, de sorte que ses larmes tombèrent sur mes pieds. Il passa la
nuit suivante à veiller lui-même sur l’île, de peur que mes parents par
alliance et mes compagnons ne se soulevassent contre lui.
Enfin je partis et arrivai à l’île du vizir ’Aly. De grandes douleurs
atteignirent ma femme, et elle voulut s’en retourner. Je la répudiai et
la laissai là, et j’écrivis cette nouvelle au vizir, car cette femme était la
mère de l’épouse de son fils. Je répudiai aussi l’épouse à laquelle
j’avais fixé un terme (pour mon retour), et mandai une jeune esclave
que j’aimais. Cependant, nous naviguâmes au milieu de ces îles, pas-
sant d’une région (ou groupe) dans une autre. p252
DES FEMMES QUI N’ONT QU’UNE SEULE MAMELLE
Dans une de ces îles, je vis une femme qui n’avait qu’une seule
mamelle. Elle était mère de deux filles, dont l’une lui ressemblait en
tout, et dont l’autre avait deux mamelles, sauf que l’une était grande et
renfermait du lait ; l’autre était petite et n’en contenait pas. Je fus
étonné de la conformation de ces femmes.
Nous arrivâmes ensuite à une autre de ces îles, qui était petite et où
il n’y avait qu’une seule maison, occupée par un tisserand, marié et
père de famille. Il possédait de petits cocotiers et une petite barque,
dont il se servait pour prendre du poisson et se transporter dans les îles
où il voulait aller. Sur son îlot il y avait encore de petits bananiers ;
nous n’y vîmes pas d’oiseaux de terre ferme, à l’exception de deux
corbeaux, qui volèrent au-devant de nous à notre arrivée et firent le
tour de notre vaisseau. J’enviais vraiment le sort de cet homme et
formais le vœu, dans le cas où son île m’eût appartenu, de m’y retirer
jusqu’à ce que le terme inévitable arrivât pour moi.
Je parvins ensuite à l’île de Moloûc, où se trouvait le navire appar-
tenant au patron Ibrâhîm et dans lequel j’avais résolu de me rendre à
la côte de Coromandel. Cet individu vint me trouver avec ses compa-
gnons, et ils me traitèrent dans un beau festin. Le vizir avait écrit en
ma faveur un ordre prescrivant de me donner dans cette île cent vingt
bostoûs 372 de cauris, vingt gobelets d’athouân, ou miel de coco, et
372 Voir plus haut n. 189.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
d’y ajouter chaque jour une certaine quantité de bétel, de noix d’arec
et de poisson. Je passai à Moloûc soixante et dix jours, et j’y épousai
deux femmes. Moloûc est au nombre des îles les plus belles, étant ver-
doyante et fertile. Parmi les choses merveilleuses que l’on y voit, je
remarquai qu’un rameau qui aura été coupé sur un de ses arbres, et p253
planté en terre ou dans une muraille, se couvrira de feuilles et devien-
dra lui-même un arbre. Je vis aussi que le grenadier ne cesse d’y por-
ter des fruits durant toute l’année. Les habitants de cette île craignirent
que le patron Ibrâhîm ne les pillât au moment de son départ. En
conséquence, ils voulurent se saisir des armes que contenait son vais-
seau, et les garder jusqu’au jour de son départ. Une dispute s’engagea
pour ce motif, et nous retournâmes à Mahal, où nous ne débarquâmes
pas. J’écrivis au vizir pour lui faire savoir ce qui avait eu lieu. Il en-
voya un écrit portant qu’il n’y avait pas de raison de prendre les armes
de l’équipage. Nous retournâmes donc à Moloûc, et nous en repartî-
mes au milieu du mois de rébi’ second de l’année 745 373.
Dans le mois de cha’bân de cette même année 374 mourut le vizir
Djémâl eddîn. La sultane était enceinte de lui et accoucha après sa
mort. Le vizir ’Abd Allah l’épousa.
Quant à nous, nous naviguâmes, n’ayant pas avec nous de capitaine
instruit. La distance qui sépare les Maldives de la côte de Coromandel
est de trois jours. Cependant, nous voguâmes pendant neuf jours, et le
neuvième nous débarquâmes à l’île de Ceylan. Nous aperçûmes la
montagne de Sérendîb, qui s’élève dans l’air comme si c’était une co-
lonne de fumée. Quand nous arrivâmes près de cette île, les marins
dirent : « Ce port n’est pas dans le pays d’un sultan dans les États du-
quel les marchands entrent en toute sûreté ; mais il se trouve dans
ceux du sultan Aïry Chacarouaty 375, qui est au nombre des hom-
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mes injustes et pervers. Il a des vaisseaux qui exercent la piraterie sur
mer. » En conséquence, nous craignîmes de descendre dans son port ;
373 Le 26 août 1344 il s’agit de la première date exacte donnée depuis celle du
départ de Dihli. Or les événements situés entre ces deux dates nécessitent pour
le moins une année supplémentaire.
374 Décembre 1344 (voir aussi plus haut n. 202).
375 L’île de Ceylan était à l’époque divisée en deux royaumes : un royaume tamil
au nord, mais en expansion vers le sud et la côte ouest, et un royaume cinga-
lais qui se retirait vers le centre de l’île. Arya Chakravarti est un souverain ta-
mil sur lequel peu de choses sont connues. Il devait être encore en vie en 1368.