A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 87 sur 166

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A Vant Propos

Des femmes qui n’ont qu’une seule mamelle

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

pleura, de sorte que ses larmes tombèrent sur mes pieds. Il passa la

nuit suivante à veiller lui-même sur l’île, de peur que mes parents par

alliance et mes compagnons ne se soulevassent contre lui.

 

Enfin je partis et arrivai à l’île du vizir ’Aly. De grandes douleurs

atteignirent ma femme, et elle voulut s’en retourner. Je la répudiai et

la laissai là, et j’écrivis cette nouvelle au vizir, car cette femme était la

mère de l’épouse de son fils. Je répudiai aussi l’épouse à laquelle

j’avais fixé un terme (pour mon retour), et mandai une jeune esclave

que j’aimais. Cependant, nous naviguâmes au milieu de ces îles, pas-

sant d’une région (ou groupe) dans une autre. p252

 

DES FEMMES QUI N’ONT QU’UNE SEULE MAMELLE

 

Dans une de ces îles, je vis une femme qui n’avait qu’une seule

mamelle. Elle était mère de deux filles, dont l’une lui ressemblait en

tout, et dont l’autre avait deux mamelles, sauf que l’une était grande et

renfermait du lait ; l’autre était petite et n’en contenait pas. Je fus

étonné de la conformation de ces femmes.

 

Nous arrivâmes ensuite à une autre de ces îles, qui était petite et où

il n’y avait qu’une seule maison, occupée par un tisserand, marié et

père de famille. Il possédait de petits cocotiers et une petite barque,

dont il se servait pour prendre du poisson et se transporter dans les îles

où il voulait aller. Sur son îlot il y avait encore de petits bananiers ;

nous n’y vîmes pas d’oiseaux de terre ferme, à l’exception de deux

corbeaux, qui volèrent au-devant de nous à notre arrivée et firent le

tour de notre vaisseau. J’enviais vraiment le sort de cet homme et

formais le vœu, dans le cas où son île m’eût appartenu, de m’y retirer

jusqu’à ce que le terme inévitable arrivât pour moi.

 

Je parvins ensuite à l’île de Moloûc, où se trouvait le navire appar-

tenant au patron Ibrâhîm et dans lequel j’avais résolu de me rendre à

la côte de Coromandel. Cet individu vint me trouver avec ses compa-

gnons, et ils me traitèrent dans un beau festin. Le vizir avait écrit en

ma faveur un ordre prescrivant de me donner dans cette île cent vingt

bostoûs 372 de cauris, vingt gobelets d’athouân, ou miel de coco, et

 

372 Voir plus haut n. 189.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

d’y ajouter chaque jour une certaine quantité de bétel, de noix d’arec

et de poisson. Je passai à Moloûc soixante et dix jours, et j’y épousai

deux femmes. Moloûc est au nombre des îles les plus belles, étant ver-

doyante et fertile. Parmi les choses merveilleuses que l’on y voit, je

remarquai qu’un rameau qui aura été coupé sur un de ses arbres, et p253

planté en terre ou dans une muraille, se couvrira de feuilles et devien-

dra lui-même un arbre. Je vis aussi que le grenadier ne cesse d’y por-

ter des fruits durant toute l’année. Les habitants de cette île craignirent

que le patron Ibrâhîm ne les pillât au moment de son départ. En

conséquence, ils voulurent se saisir des armes que contenait son vais-

seau, et les garder jusqu’au jour de son départ. Une dispute s’engagea

pour ce motif, et nous retournâmes à Mahal, où nous ne débarquâmes

pas. J’écrivis au vizir pour lui faire savoir ce qui avait eu lieu. Il en-

voya un écrit portant qu’il n’y avait pas de raison de prendre les armes

de l’équipage. Nous retournâmes donc à Moloûc, et nous en repartî-

mes au milieu du mois de rébi’ second de l’année 745 373.

 

Dans le mois de cha’bân de cette même année 374 mourut le vizir

Djémâl eddîn. La sultane était enceinte de lui et accoucha après sa

mort. Le vizir ’Abd Allah l’épousa.

 

Quant à nous, nous naviguâmes, n’ayant pas avec nous de capitaine

instruit. La distance qui sépare les Maldives de la côte de Coromandel

est de trois jours. Cependant, nous voguâmes pendant neuf jours, et le

neuvième nous débarquâmes à l’île de Ceylan. Nous aperçûmes la

montagne de Sérendîb, qui s’élève dans l’air comme si c’était une co-

lonne de fumée. Quand nous arrivâmes près de cette île, les marins

dirent : « Ce port n’est pas dans le pays d’un sultan dans les États du-

quel les marchands entrent en toute sûreté ; mais il se trouve dans

ceux du sultan Aïry Chacarouaty 375, qui est au nombre des hom-

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mes injustes et pervers. Il a des vaisseaux qui exercent la piraterie sur

mer. » En conséquence, nous craignîmes de descendre dans son port ;

 

373 Le 26 août 1344 il s’agit de la première date exacte donnée depuis celle du

départ de Dihli. Or les événements situés entre ces deux dates nécessitent pour

le moins une année supplémentaire.

374 Décembre 1344 (voir aussi plus haut n. 202).

375 L’île de Ceylan était à l’époque divisée en deux royaumes : un royaume tamil

au nord, mais en expansion vers le sud et la côte ouest, et un royaume cinga-

lais qui se retirait vers le centre de l’île. Arya Chakravarti est un souverain ta-

mil sur lequel peu de choses sont connues. Il devait être encore en vie en 1368.