A Vant Propos
Du chameau que je présentai au sultan
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
DU CHAMEAU QUE JE PRÉSENTAI AU SULTAN
Pendant la chasse, le sultan me demanda un jour si le roi Nâssir
montait sur des chameaux. Je répondis : p131 « Oui, il monte les mahâ-
rys au temps du pèlerinage, et il va en dix jours du Caire à La Mec-
que. Mais ces chameaux ne sont pas de la même espèce que ceux
qu’on trouve dans ce pays-ci. » J’ajoutai que j’avais avec moi un de
ces chameaux mahârys. Lorsque je fus retourné à Dihly, j’envoyai
chercher un Arabe du Caire, lequel me fit avec de la poix le modèle de
la selle qui sert pour les mahârys. Je montrai cela à un menuisier, et il
fabriqua la selle fort bien ; je la recouvris avec du drap, j’y adaptai des
étriers, je mis sur le chameau une belle couverture, et lui fis une bride
de soie. Parmi mes gens, il y avait un individu du Yaman qui excellait
à faire les pâtisseries ; il en fabriqua qui ressemblaient aux dattes, etc.
J’envoyai le chameau, ainsi que les pâtes douces, au souverain, et
dis à celui qui les emmenait de livrer le tout aux mains du roi Daoulet
châh, pour lequel j’expédiai aussi un cheval et deux chameaux. Quand
il reçut ces présents, il entra chez le sultan, et lui dit : « O Maître du
monde, j’ai vu une merveille. — Qu’est-ce ? », demanda le souverain.
L’autre répondit : « Un tel a envoyé un chameau qui porte une selle. »
Le sultan donna ordre de le faire avancer, et l’on fit entrer le chameau
dans l’intérieur de la sérâtcheh. Le souverain en fut charmé, et il dit à
mon messager de le monter, ce qu’il accomplit, en le faisant marcher
devant le sultan. Celui-ci fit donner deux cents dinars en argent et un
vêtement. Cet homme revint chez moi, il m’informa de tout, et cela
me réjouit beaucoup. Après le retour du sultan dans sa capitale, je lui
donnai deux autres chameaux.
DES DEUX CHAMEAUX QUE JE DONNAI AU SULTAN, DES PÂTISSERIES, DE
L’ORDRE DU SOUVERAIN POUR L’ACQUITTEMENT DE MA DETTE, ET DE
TOUT CE QUI SE RATTACHE À CE SUJET
Dès que le piéton qui avait conduit le chameau fut de retour près de
moi, et qu’il m’eut informé de ce qui lui p132 était arrivé, je fabriquai
deux selles, que je recouvris de lames d’argent dorées, sur le devant
ainsi qu’à leur partie de derrière, et je plaçai par-dessus une étoffe de
drap. Je fis un licou orné de plaques d’argent, et préparai pour les
deux quadrupèdes deux housses en étoffe de soie fine, doublées en
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damas ; enfin, je leur adaptai aux jambes des anneaux d’argent. Je
pris, en outre, onze plats profonds, que je remplis de sucreries ; cha-
cun de ces plats fut recouvert d’une serviette de soie.
Quand le souverain fut revenu de la chasse, et qu’il siégea, le len-
demain de son arrivée, dans le lieu de ses audiences publiques, j’allai
le trouver de bonne heure avec les chameaux [et les plats de sucre-
ries]. Il ordonna de faire entrer ces quadrupèdes, qui marchèrent et
coururent devant lui ; alors l’ornement de la jambe d’un de ces ani-
maux s’envola, et le sultan dit à Béhâ eddîn, fils d’Alfalaky : Pâïel
ouardâry, ce qui signifie : « Ramasse l’anneau de la jambe » ; il obéit
immédiatement. Ensuite, le sultan jeta les yeux sur les plats mention-
nés ci-dessus, et demanda : Tchih dâri der ân thabaqha halouâ est ?
Cela veut dire : « Qu’as-tu dans ces plats ? Est-ce de la pâte douce ? »
Je répondis par l’affirmative, et il dit au jurisconsulte et prédicateur
Nâssir eddîn attirmidhy : « Je n’ai jamais mangé, ni même jamais vu
de pâtisserie pareille à celle qu’il nous a envoyée pendant que nous
étions au camp. » Il ordonna ensuite d’emporter ces sucreries dans le
lieu de ses séances privées, ce qui fut exécuté. Puis il s’y rendit en
personne, et m’y invita ; il fit apporter des aliments, et je mangeai
[avec les autres assistants].
Le souverain m’interrogea au sujet d’une espèce de ces pâtisseries
que je lui avais expédiées la première fois. Je lui répondis : « O Maître
du monde, ces pâtes douces sont de plusieurs sortes, et je ne sais pas
de quelle variété Votre Majesté recherche le nom. » Il dit : « Apportez
ces athbâks », plats, assiettes, c’est le nom qu’on donne dans ce pays-
là à ce que nous appelons, nous, thaïfoûrs, assiette creuse, plat, ga-
melle. On les mit devant lui, et on les découvrit ; le sultan dit : « Je te
p133 demandais le nom de ceci », et il prit dans la main le plat qui
contenait cette pâtisserie. Je lui répondis : « On l’appelle la pâtisserie
ronde ou orbiculaire. » Il en saisit une autre sorte, et dit : « Quel est le
nom de celle-ci ? » Je repris : « On la nomme les petites bouchées du
juge. » Il y avait en présence du souverain un négociant qui est un des
cheïkhs de Bagdad, connu sous le nom d’Assâmarry, et soi-disant de
la postérité d’Abbâs, dont le Dieu très haut soit satisfait ; il est très
riche, et le sultan l’appelle « mon père ». Cet homme éprouva un sen-
timent d’envie à mon égard, il voulut me faire honte, et dit : « Ces pâ-
tisseries ne sont point les petites bouchées du juge, mais les voici. » Il
saisit un morceau de celles nommées pénis du cheval. Il y avait, vis-à-