A Vant Propos
De la demande de mes créanciers au sujet de ce que je leur devait ; de mon panégyrique du sultan ; de l’ordre qu’il donna de payer pour moi mes dettes, et du retard qu’éprouva l’exécution de son commandement
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
mille [dînârs] que six mois plus tard, et avec d’autres fonds, ainsi que
je le dirai ci-dessous.
Il est d’usage, chez les Indiens, de défalquer constamment un
dixième des sommes dont le sultan gratifie quelqu’un. Celui à qui le
souverain a promis, par exemple, cent mille dinars, n’en reçoit que
quatre-vingt-dix mille ; celui en faveur duquel il a ordonné de payer
dix mille dînârs n’en touche que neuf mille. p124
DE LA DEMANDE DE MES CRÉANCIERS AU SUJET DE CE QUE JE LEUR
DEVAIT ; DE MON PANÉGYRIQUE DU SULTAN ; DE L’ORDRE QU’IL DONNA
DE PAYER POUR MOI MES DETTES, ET DU RETARD QU’ÉPROUVA
L’EXÉCUTION DE SON COMMANDEMENT
J’ai raconté que je m’étais endetté envers des marchands d’une
somme que j’avais dépensée pendant mon voyage, ou qui m’avait ser-
vi à acheter le cadeau pour le sultan de l’Inde, et aussi à payer les frais
de mon séjour à Dihly. Quand ces marchands voulurent retourner dans
leur pays, ils insistèrent près de moi pour rentrer dans leurs créances.
Alors je fis l’éloge du souverain dans une longue pièce de vers, dont
le commencement est ainsi qu’il suit :
Nous sommes venus vers toi, ô prince des croyants vénéré ; et pour cela nous avons traversé avec célérité plus d’un désert.
Je suis arrivé comme un pèlerin dans le lieu de ton illustration ; ta de-meure est un asile bien digne d’être visité.
S’il y avait au-dessus du soleil une place pour la gloire, son élévation mé-riterait que tu en fusses l’imam ;
Car tu es le chef illustre, l’unique, dont le naturel est d’être pur et sincère, soit qu’il parle, soit qu’il agisse.
Or j’ai un besoin dont j’espère la satisfaction de ta grande libéralité, et mon but est une chose facile auprès de ta noblesse.
Dois-je le mentionner, ou bien la crainte de Votre Majesté doit-elle me le défendre ? Cependant (que Dieu fasse vivre le souverain !), il vaudra mieux que je le fasse connaître.
Hâte-toi de payer les dettes de celui qui est venu dans ton pays pour te rendre visite ; certes les créanciers pressent.
Je présentai mon poème au sultan, qui était assis sur un fauteuil ; il
mit le papier sur son genou, et en prit une des extrémités avec sa main,
pendant que je tenais p125 l’autre bout. Je lisais, et à mesure que je fi-
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nissais un distique, je disais au juge des juges, Camâl eddîn alghaz-
néouy : « Expliquez-en le sens au Maître du monde. » Il le faisait, et
cela plaisait au sultan, car les Indiens aiment la poésie arabe. Lorsque
je fus arrivé au passage : « Hâte-toi de payer les dettes de celui qui est
venu, etc. », le souverain dit : Marhamah, miséricorde, ou, en d’autre
terme : « J’ai compassion de toi. » Alors les chambellans me prirent
par la main, ils voulaient me conduire à leur place pour que je saluasse
selon l’usage ; mais le sultan reprit : « Laissez-le jusqu’à ce qu’il ait
fini sa lecture. » Je la terminai, et saluai profondément ; les assistants
me congratulèrent à cette occasion. Quelque temps après, j’écrivis une
supplique, qu’on appelle dans l’Inde ’ardh dâcht ; pétition écrite ; je
la passai à Kothb almolc, gouverneur du Sind, qui la remit au sultan,
lequel lui dit : « Va chez Khodjah Djihân, et dis-lui de ma part de
payer ses dettes » [celles de notre voyageur]. Il y alla, l’informa de la
volonté du sultan, et le vizir répondit : « Oui, c’est bien. » Quelques
jours se passèrent, et sur ces entrefaites le souverain dit au vizir de se
rendre à Daoulet Abâd 103. Dans cet intervalle de temps, le monarque
lui-même partit pour la chasse, comme le vizir pour son voyage, et je
ne pus toucher la moindre somme, si ce n’est plus tard. Or je vais
mentionner avec détail la cause du retard survenu dans le paiement de
cet argent.
Lorsque mes créanciers voulurent partir de Dihly, je leur dis : « Au
moment où je me rendrai au palais du sultan, attaquez-moi, suivant
l’usage de ce pays. » En effet, je savais que dès l’instant où le souve-
rain apprendrait cela il les paierait. C’est une habitude, dans l’Inde,
que le créancier d’un personnage protégé par le sultan, lorsqu’il veut
être payé, attende son débiteur à la porte du palais du monarque, et
qu’il lui dise, quand il veut entrer, ce qui suit : « Deroûhaï assolthân,
ô ennemi de p126 l’empereur, je jure par la tête du sultan que tu
n’entreras point, jusqu’à ce que tu m’aies payé. » Il ne peut pas quitter
sa place qu’il n’ait satisfait son créancier, ou qu’il n’ait obtenu de lui
un délai. Un jour, il arriva que le souverain sortit pour visiter le tom-
beau de son père, et qu’il descendit là dans un château. Je dis à mes
marchands : « Voici le moment favorable. » Lorsque je voulus entrer,
il étaient à la porte du château et me dirent : « Deroûhaï assolthân, tu
103 Dans le cadre de préparatifs pour l’expédition de Madura, donc vers la fin de
l’année 1334 (voir p. 77).
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n’entreras pas que tu n’aies payé ce que tu nous dois. » Les secrétaires
placés à la porte écrivirent cela au souverain. Là-dessus sortit du pa-
lais hâdjib kissah, le chambellan des requêtes, Chams eddîn, un des
plus grands jurisconsultes, qui demanda aux marchands pour quels
motifs ils m’avaient attaqué ; ils répondirent qu’ils étaient mes créan-
ciers. Chams eddîn retourna chez le monarque, il l’informa de cette
circonstance, et celui-ci ordonna d’interroger les marchands sur le
montant de la dette ; ils lui dirent que c’était cinquante-cinq mille dî-
nârs. Le chambellan le dit au souverain, qui lui commanda de se ren-
dre près des créanciers, et de leur parler en ces termes : « Le Maître du
monde vous fait dire ceci : “La somme est chez moi, je vous ferai ren-
dre justice, et n’exigez plus rien maintenant de votre débiteur.” »
Le sultan chargea ’Imâd eddîn assimnâny et Khodhâouend Zâdeh
Ghiyâth eddîn de siéger dans la salle des Mille Colonnes pour exami-
ner et vérifier les obligation ou les reçus que lesdits créanciers leur
apporteraient. Cela fait, l’un et l’autre rendirent compte au souverain
que les pièces étaient en règle ; ce dernier sourit, et dit en plaisantant :
« Je sais que le débiteur est un juge ; il aura bien arrangé son affaire. »
Il dit ensuite à Khodhâouend Zâdeh de me payer cette somme avec
l’argent du Trésor ; mais ce fonctionnaire exigea de moi un don
d’avance, et refusa d’écrire le khatth khord, ou mandat. Je lui envoyai
deux cents tengahs ; il ne fut pas satisfait et les renvoya ; un de ses
serviteurs me dit de sa part qu’il en voulait cinq cents ; mais je refusai.
Je racontai ces choses à ’Amîd almolc, fils d’Imâd eddîn assimnâny,
p127 qui en informa son père ; cela vint aussi à la connaissance du vizir,
qui était un ennemi personnel de Khodhâouend Zâdeh. Or il en parla
au sultan, et il lui fit connaître beaucoup d’actes répréhensibles de
Khodhâouend Zâdeh ; de sorte que le souverain changea de senti-
ments à l’égard de ce dernier, et ordonna de le mettre aux arrêts dans
la ville. Il ajouta : « Pour quelle raison un tel lui a-t-il versé cette
somme ? Ainsi, qu’on suspende tout paiement jusqu’à ce que l’on sa-
che si Khodhâouend Zâdeh donne quelque chose lorsque j’ai défendu
de le faire, ou refuse de payer ce que j’ai donné. » Tel fut le motif du
retard que subit l’acquittement de ma dette.