A Vant Propos
De l’arrivée du vizir ’Abd Allah, fils de Mohammed Alhadhramy, que le sultan Chihâb eddîn avait exilé à Souweïd ; récit de ce qui se passa entre nous
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
Après que j’eus été investi des fonctions de kâdhi, je déployai tous
mes efforts pour faire observer les préceptes de la loi. Les contesta-
tions ne se passent point dans ce pays-là comme dans le nôtre. La
première méchante coutume que je réformai concernait le séjour des
femmes divorcées dans la maison de ceux qui les avaient répudiées.
Car chacune de ces femmes ne cessait de demeurer dans l’habitation
de son ancien époux, jusqu’à ce qu’elle fût mariée à un autre.
J’empêchai d’agir ainsi sous aucun prétexte. On m’amena environ p246
vingt-cinq hommes qui s’étaient conduits de la sorte ; je les fis frapper
à coups de fouet et promener dans les marchés. Quant aux femmes, je
les contraignis de sortir de la demeure de ces gens-là. Ensuite, je
m’efforçai de faire célébrer les prières ; j’ordonnai à des hommes de
se rendre en hâte dans les rues et les marchés, aussitôt après la prière
du vendredi. Quiconque ils découvraient n’ayant pas prié, je le faisais
bâtonner et promener en public. J’obligeai les imâms et les mouezzins
en possession d’appointements fixes de s’acquitter assidûment de
leurs fonctions. J’écrivis dans le même sens aux magistrats de toutes
les îles. Enfin j’essayai de faire adopter des vêtements aux femmes ;
mais je ne pus y parvenir.
DE L’ARRIVÉE DU VIZIR ’ABD ALLAH, FILS DE MOHAMMED
ALHADHRAMY, QUE LE SULTAN CHIHÂB EDDÎN AVAIT EXILÉ À
SOUWEÏD ; RÉCIT DE CE QUI SE PASSA ENTRE NOUS
J’avais épousé la belle-fille de ce personnage, la fille de sa femme,
et j’aimais cette épouse d’un amour très fort. Quand le grand vizir
l’eut mandé et rappelé dans l’île de Mahal, je lui envoyai des présents,
allai à sa rencontre et l’accompagnai au palais. Il salua le vizir su-
prême, et celui-ci le logea dans une superbe maison, où je lui rendis
souvent visite. Il advint que je passai en prières le mois de ramadhân,
et que tous les habitants me visitèrent, excepté ’Abd Allah. Le vizir
Djémâl eddîn lui-même vint me voir, et ’Abd Allah avec lui, pour lui
tenir compagnie. Une inimitié s’éleva entre nous. Or, quand je sortis
de la retraite, les oncles maternels de ma femme, belle-fille d’Abd Al-
lah, se plaignirent à moi. Ils étaient fils du vizir Djémâl eddîn Assind-
jary. Leur père avait nommé pour leur tuteur le vizir ’Abd Allah, et
leurs propriétés se trouvaient encore entre ses mains, quoiqu’ils fus-
sent sortis de sa tutelle, d’après la loi. Ils demandèrent sa comparution
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
dans le tribunal. J’avais coutume, quand je mandais une des parties
adverses, de lui envoyer un morceau de papier, p247 avec ou sans écri-
ture. Aussitôt qu’elle en avait connaissance, elle se rendait au tribunal,
ou sinon je la châtiais. J’envoyai donc un papier à ’Abd Allah, selon
mon habitude. Ce procédé le mit en colère, et à cause de cela il conçut
de la haine contre moi. Il cacha son inimitié et chargea quelqu’un de
parler en sa place. Des discours déshonnêtes me furent répétés comme
ayant été tenus par lui.
La coutume des insulaires, faibles ou puissants, était de saluer le
vizir ’Abd Allah de la même manière que le vizir Djémâl eddîn. Leur
salutation consiste à toucher la terre avec l’index, puis à le baiser et à
le placer sur leur tête. Je donnai des ordres au crieur public, et il pro-
clama dans le palais du souverain, en présence de témoins, que tout
individu qui rendrait hommage au vizir ’Abd Allah de la même ma-
nière qu’au grand vizir encourrait un châtiment sévère. J’exigeai de
lui un engagement de ne plus laisser les hommes agir ainsi. Son inimi-
tié envers moi en fut augmentée.
Cependant j’épousai encore une autre femme, fille d’un vizir très
considéré des insulaires, et qui avait eu pour aïeul le sultan Dâoud 368,
petit-fils du sultan Ahmed Chénoûrâzah ; puis j’en épousai une qui
avait été mariée au sultan Chihâb eddîn, et je fis construire trois mai-
sons dans le jardin que m’avait donné le vizir. Quant à ma quatrième
femme, qui était belle-fille du vizir ’Abd Allah, elle habitait sa propre
demeure. C’était celle de toutes mes épouses que je chérissais le plus.
Lorsque je me fus allié par mariage aux individus que j’ai cités, le vi-
zir et les habitants de l’île me craignirent beaucoup, à cause de leur
faiblesse. De faux rapports furent répandus près de moi et du vizir su-
prême, en grande partie par les soins du vizir ’Abd Allah, si bien que
notre éloignement réciproque fut définitif. p248
368 Ce sultan aurait régné de 1301 à 1306 selon la chronique locale, mais il n’est
pas petit-fils du premier souverain qui embrassa l’islam.