A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 88 sur 166

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A Vant Propos

Du sultan de Ceylan

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

mais, le vent ayant augmenté, nous redoutâmes d’être submergés, et je

dis au patron : « Mets-moi à terre, et je prendrai pour toi un sauf-

conduit de ce sultan. » Il fit ce que lui demandais et me déposa sur le

rivage. Les idolâtres s’avancèrent au-devant de nous et dirent : « Qui

êtes-vous ? » Je leur appris que j’étais beau-frère et ami du sultan du

Coromandel, que j’étais parti pour lui rendre visite, et que ce qui se

trouvait à bord du vaisseau était un présent destiné à ce prince. Les

indigènes allèrent trouver leur souverain et lui firent part de ma ré-

ponse. Il me manda, et je me rendis près de lui dans la ville de Batthâ-

lah 376, qui était sa capitale. C’est une place petite et jolie, entourée

d’une muraille et de bastions de bois. Tout le littoral voisin est couvert

de troncs de cannelliers entraînés par les torrents. Ces bois sont ras-

semblés sur le rivage et y forment des espèces de collines. Les habi-

tants du Coromandel et du Malabar les emportent sans rien payer ;

seulement, en retour de cette faveur, ils font cadeau au sultan d’étoffes

et de choses analogues 377.

 

Entre le Coromandel et l’île de Ceylan, il y a une distance d’un

jour et d’une nuit. On trouve aussi dans cette île beaucoup de bois de

brésil, ainsi que l’aloès indien, nommé alcalakhy, mais qui ne ressem-

ble pas au 378 kamâry , ni au kâkouly , Nous en parlerons ci-après.

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DU SULTAN DE CEYLAN

 

On l’appelle Aïry Chacarouaty, et c’est un souverain puissant sur

mer. Je vis un jour, tandis que je me trouvais sur la côte de Coroman-

del, cent de ses vaisseaux, tant petits que grands, qui venaient d’y ar-

 

376 Puttalam, sur la côte ouest.

377 La cannelle était le principal produit d’exportation de Ceylan à l’époque, très

demandée en Europe et dans les pays du Moyen-Orient. Le souverain cinga-

lais Bhuvanaikabahu I er (1273-1284) avait envoyé une ambassade aux mame-

luks d’Égypte pour s’assurer la vente directe de ce produit.

378 Il s’agit du bois d’aloès, à ne pas confondre avec l’aloès, résine extraite des

feuilles grasses d’un liliacé. Bois odoriférant provenant d’une excroissance de

l’Aloexylum agallochum ou cây dô, due à une maladie, il est originaire de

l’Asie du Sud-Est. La variété kamari et kâkuli est également mentionnée par

Ibn Sina (Avicenne), en liaison avec Kamora (Khmer) et Qaqulla, ville de Ma-

laisie (voir chap. 3, n. 16 et 17). La dénomination al-kalathi vient probable-

ment de l’agalokon grec. Voir également plus loin p. 304.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

river. Il y avait dans le port huit navires appartenant au sultan du pays

et destinés à faire un voyage dans le Yaman. Le souverain ordonna de

faire des préparatifs, et rassembla des gens pour garder ses vaisseaux.

Lorsque les Ceylanais désespérèrent de trouver une occasion de s’en

emparer, ils dirent : « Nous ne sommes venus que pour protéger des

vaisseaux à nous appartenant, et qui doivent aussi se rendre dans le

Yaman. »

 

Quand j’entrai chez le sultan idolâtre, il se leva, me fit asseoir à

son côté et me parla avec la plus grande bonté. « Que tes compagnons,

me dit-il, débarquent en toute sûreté et qu’ils soient mes hôtes jusqu’à

ce qu’ils repartent. Il existe une alliance entre moi et le sultan de la

côte de Coromandel. » Puis il ordonna de me loger, et je restai près de

lui pendant trois jours, avec une grande considération, qui augmentait

chaque jour. Il comprenait la langue persane, et goûtait fort ce que je

lui racontais touchant les rois et les pays étrangers. J’entrai chez ce

prince un jour qu’il avait près de lui des perles en quantité, qu’on avait

apportées de la pêcherie qui se trouve dans ses États. Les officiers de

ce prince séparaient celles qui étaient précieuses de celles qui ne

l’étaient pas. Il me dit : « As-tu vu des pêcheries de perles dans les

contrées d’où tu viens ? — Oui, lui répondis-je, j’en ai vu dans l’île de

Keïs et dans celle de Kech, qui appartient à Ibn Assaouâmély 379. —

J’en ai p256 ouï parler », reprit-il ; puis il prit plusieurs perles et ajouta :

« Y a-t-il dans cette île-là des perles pareilles à celles-ci ? » Je répli-

quai : « Je n’en ai vu que d’inférieures. » Ma réponse lui plut, et il me

dit : « Elles t’appartiennent. Ne rougis pas, ajouta-t-il, et demande-

moi ce que tu voudras. » Je repris donc : « Je n’ai d’autre désir, depuis

que je suis arrivé dans cette île, que celui de visiter l’illustre Pied

d’Adam. » Les gens du pays appellent ce premier homme bâbâ et ils

appellent Eve 380 mâmâ . « Cela est facile, répondit-il ; nous enverrons

avec toi quelqu’un qui te conduira. — C’est ce que je veux », lui dis-

je ; puis j’ajoutai : « Le vaisseau dans lequel je suis venu se rendra en

 

379 Izz al-din Abd al-Aziz : fils d’Ibrahim al-Sawamili, il succéda à son père

comme seigneur des îles de Qais, Bahrein et Queshm dans le golfe Persique

vers 1310. Ses possessions seront conquises par Qutb al-din Tehemten, souve-

rain de Hormuz, entre la première et la seconde visite d’Ibn Battûta en cette île

(voir t. II, chap. 1, n. 146 et introduction).

380 Père et mère.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

toute sûreté dans le Ma’bar, et quand je serai de retour tu me renverras

dans tes vaisseaux. — Certes », répliqua-t-il.

 

Lorsque je rapportai cela au patron du navire, il me dit : « Je ne

partirai pas jusqu’à ce que tu sois revenu, quand même je devrais at-

tendre un an à cause de toi. » Je fis part au sultan de cette réponse, et

il me dit : « Le patron sera mon hôte jusqu’à ce que tu reviennes. » Il

me donna un palanquin que ses esclaves portaient sur leur dos, et en-

voya avec moi quatre de ces djoguis qui ont coutume d’entreprendre

annuellement un pèlerinage pour visiter le Pied ; il y joignit trois

brahmanes, dix autres de ses compagnons, et quinze hommes pour

porter les provisions. Quant à l’eau, elle se trouve en abondance sur la

route.

 

Le jour de notre départ, nous campâmes près d’une rivière, que

nous traversâmes dans un bac formé de rameaux de bambous. De là

nous nous rendîmes à Ménâr Mendely 381, belle ville située à

l’extrémité du territoire du sultan, et dont la population nous traita

dans un excellent festin. Ce repas consistait en jeunes buffles, p257 pris

à la chasse dans un bois voisin et ramenés tout vivants ; en riz, beurre

fondu, poisson, poules et lait. Nous ne vîmes pas en cette ville de mu-

sulman, à l’exception d’un Khorâçânien, qui y était resté pour cause

de maladie et qui nous accompagna. Nous partîmes pour Bender Sé-

lâouât 382, petite ville, et, après l’avoir quittée, nous traversâmes des

lieux âpres et pleins d’eau. On y trouve de nombreux éléphants, mais

qui ne font pas de mal aux pèlerins, ni aux étrangers, et cela par la

sainte influence du cheïkh Abou’Abd Allah, fils de Khafîf, le premier

qui ouvrit ce chemin pour aller visiter le Pied 383. Auparavant, les in-

fidèles empêchaient les musulmans d’accomplir ce pèlerinage, les

vexaient, ne mangeaient ni ne commerçaient avec eux. Mais, quand

l’aventure que nous avons racontée dans la première partie de ces

voyages fut arrivée au cheïkh Abou’Abd Allah, c’est à savoir le meur-

tre de tous ses compagnons par des éléphants, sa préservation, et la

manière dont un éléphant le porta sur son dos, à dater de ce temps-là

les idolâtres se mirent à honorer les musulmans, à les faire entrer dans

 

381 Minneri mandel, au bord d’une langue au sud de Puttalam.

382 Chilaw, toujours vers le sud, sur la côte.

383 Voir t. I, pp. 420 et suiv.