A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 73 sur 166

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A Vant Propos

De notre départ pour la guerre sainte, et de la conquête de Sendâboûr

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

quels je passai quarante jours entiers dans les exercices de dévo-

tion 277.

 

DE NOTRE DÉPART POUR LA GUERRE SAINTE,

ET DE LA CONQUÊTE DE SENDÂBOÛR

 

Le sultan Djémâl eddîn avait équipé cinquante-deux vaisseaux,

dont la destination était de conquérir Sendâboûr. Une inimitié avait

éclaté entre le souverain de cette île et son fils. Ce dernier avait écrit

au sultan Djémâl eddîn, pour l’engager à venir faire la conquête de

Sendâboûr, s’obligeant, de son côté, à embrasser l’islamisme et à

épouser la sœur du sultan. Quand les vaisseaux furent équipés, il me

parut à propos de partir avec eux pour la guerre sainte. J’ouvris donc

le Coran, afin de l’examiner. Dans la première page sur laquelle je

tombai, on lisait ces mots : « Le nom de Dieu y est mentionné sou-

vent. Certes, Dieu secourra ceux qui le secourront 278. » Je me réjouis

de cela, et le souverain p217 étant venu pour faire la prière de quatre

heures du soir, je lui dis : « Je veux partir aussi. — Tu seras donc le

chef de l’expédition », répondit-il. Je l’informai de ce qui s’était pré-

senté à moi dès que j’eus ouvert le Coran. Cela lui fit plaisir, et il ré-

solut de partir en personne, quoiqu’il ne l’eût pas jugé à propos aupa-

ravant. Il s’embarqua donc sur un des vaisseaux, et je l’accompagnai.

Cela se passait un samedi. Le soir du lundi, nous arrivâmes à Sendâ-

boûr, et nous entrâmes dans son golfe. Nous trouvâmes ses habitants

prêts à combattre, et ayant déjà dressé des mangonneaux. Nous pas-

sâmes la nuit suivante près de la ville. Quand il fit jour, les timbales,

les trompettes et les cors retentirent, et les vaisseaux s’avancèrent. Les

assiégés firent une décharge contre eux avec les mangonneaux. Je vis

une pierre qui atteignit un de ceux qui se trouvaient dans le voisinage

du sultan. Les gens des vaisseaux se jetèrent dans l’eau, tenant dans

leurs mains leurs boucliers et leurs épées. Le sultan descendit à bord

 

277 Cette dévotion montre la mauvaise posture d’Ibn Battûta qui craint apparem-

ment de se faire extrader vers Dihli comme responsable de la faillite de

l’ambassade.

278 « Si Dieu n’avait pas repoussé certains hommes par d’autres, des ermitages

auraient été démolis, ainsi que des synagogues, des oratoires et des mosquées

où le nom de Dieu est souvent invoqué. Oui, Dieu sauvera ceux qui l’assistent.

Dieu est, en vérité, fort et puissant » (Coran, XXII, 40).

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

d’un 279 ’ocaïry , qui est une espèce de chellîr . Quant à moi, je me pré-

cipitai dans l’eau avec tout le monde. Il y avait près de nous deux tar-

tanes ouvertes à l’arrière, et où se trouvaient des chevaux. Elles sont

construites de manière que le cavalier puisse y monter sur son cheval,

se couvrir de son armure et sortir ensuite. C’est ainsi que firent les

cavaliers montés sur ces deux navires.

 

Dieu permit que Sendâboûr fût conquis, et il fit descendre la vic-

toire sur les musulmans. Nous entrâmes dans la ville à la pointe de

l’épée, et la plupart des infidèles se réfugièrent dans le palais de leur

souverain. Nous y mîmes le feu ; ils sortirent, et nous les saisîmes. Le

sultan leur accorda ensuite la vie sauve, et leur rendit leurs femmes et

leurs enfants. Ils étaient au nombre d’environ dix mille, à qui il assi-

gna pour demeure le p218 faubourg de la ville. Lui-même habita le pa-

lais, et donna aux gens de sa cour les maisons voisines. Il me gratifia

d’une jeune captive nommée Lemky, et que j’appelai Mobâracah 280.

Le mari de cette femme voulut la racheter, mais je refusai. Le sultan

me revêtit d’une robe ample d’étoffe d’Égypte, qui avait été trouvée

parmi les richesses du souverain idolâtre. Je restai près de lui à Sen-

dâboûr, depuis le jour de la conquête de cette ville, qui était le 13 de

djomâda premier, jusqu’au milieu de cha’bân 281 ; puis je lui deman-

dai la permission de voyager, et il exigea de moi la promesse que je

reviendrais près de lui.

 

Je partis par mer pour Hinaour, d’où je me rendis successivement à

Fâcanaour, à Mandjaroûr, à Hîly, à Djor Fattan, à Deh Fattan, à Bodd

Fattan, à Fandaraïna, à Calicut, toutes villes dont il a été question ci-

dessus. J’allai ensuite à Châlyât 282, ville des plus jolies, où se fabri-

quent des étoffes qui portent son nom, et où je séjournai longtemps.

De là, je retournai à Calicut. Deux de mes esclaves embarqués à bord

du cacam arrivèrent en cette ville, et m’apprirent que la jeune esclave

qui était enceinte, et au sujet de laquelle j’avais été inquiet, était

morte ; que le souverain de Java s’était emparé des autres esclaves

 

279 Barque.

280 Bénie.

281 C’est-à-dire depuis le 14 octobre 1342 jusqu’à la mi-janvier 1343.

282 Chaliyam, la Chiliate des Portugais, située sur une île formée par les rivières

de Beypore et de Kandalundi, à six milles et demi au sud de Calicut. Le nom

de la ville est probablement à l’origine du mot « châle ».

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

femelles ; que mes effets avaient été la proie des étrangers, et que mes

camarades s’étaient dispersés en Chine, à Java et dans le Bengale.

 

Lorsque j’eus connaissance de ces nouvelles, je retournai à Hi-

naour, puis à Sendâboûr, où j’arrivai, à la fin de moharrem, et où je

séjournai jusqu’au second jour du mois de rebi’ second 283, Le souve-

rain idolâtre p219 de cette ville, sur qui nous en avions fait la conquête,

s’avança pour la reprendre, et tous les infidèles s’enfuirent près de lui.

Les troupes du sultan étaient dispersées dans les villages, et elles nous

abandonnèrent ; les idolâtres nous assiégèrent et nous serrèrent de

près. Quand la situation devint pénible, je sortis de la ville, que je lais-

sai assiégée 284, et m’en retournai à Calicut. Je résolus de me rendre à

Dhîbat Almahal (les Maldives), dont j’entendais beaucoup parler. Dix

jours après que nous nous fûmes embarqués à Calicut, nous arrivâmes

aux îles de Dhîbat Almahal. Dhîbat se prononce comme le féminin de

dhîb 285. Ces îles sont au nombre des merveilles du monde ; on en

compte environ deux mille 286. Il y a cent de ces îles et au-dessous qui

se trouvent rassemblées circulairement en forme d’anneau ; leur

groupe a une entrée semblable à une porte, et les vaisseaux n’y pénè-

trent que par là. Quand un navire est arrivé près d’une d’elles, il lui

faut absolument un guide pris parmi les habitants, afin qu’il puisse se

rendre, sous sa conduite, dans les autres îles. Elles sont tellement rap-

prochées les unes des autres que les têtes des palmiers qui se trouvent

sur l’une d’elles apparaissent dès que l’on sort de l’autre. Si le vais-

seau manque le chemin, il ne peut pénétrer dans ces îles, et le vent

l’entraîne vers le Ma’bar 287 ou vers Ceylan.

 

Tous les habitants de ces îles sont des musulmans, hommes pieux

et honnêtes. Elles sont divisées en régions ou climats, dont chacun est

 

283 Du 24 juin au 24 août 1343.

284 Si Ibn Battûta avait eu le courage de rester, il aurait assisté à une nouvelle vic-

toire du sultan de Honavar et à la mort du dernier souverain Kadamba, (voir n.

80 ci-dessus). Goa sera prise en 1347 par le fondateur du royaume bahmani du

Deccan. Plus tard, elle passera aux mains de l’empire de Vijayanagara et re-

tournera aux Bahmanis en 1472 avant de devenir portugaise.

285 Loup, en arabe ; en réalité, il s’agit du sanscrit dvipa (île). Mahal-dhib a donné

l’européen Maldives.

286 L’archipel est composé d’une vingtaine d’atolls et d’environ mille deux cents

îles.

287 La côte du Coromandel, au sud-est de l’Inde.

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commandé par un gouverneur, 288 que l’on appelle cordoûiy , Par-

p220

mi ces climats, on distingue : le climat de Pâlipour 289 290 , Cannaloûs ,

Mahal 291, climat par le nom duquel sont désignées toutes les îles, et

où résident leurs souverains ; Télâdîb 292 293 294 ; Carâïdoû ; Teïm ;

Télédomméty 295 296 ; Hélédomméty , nom qui ne diffère du précédent

que parce que sa première lettre est un 297 298 hé ; Béreïdoû , Candacal ,

Moloûc 299 300 , Souweïd . Ce dernier est le plus éloigné de tous. Toutes

les îles Maldives sont dépourvues de grains, si ce n’est que l’on

trouve, dans la région de Souweïd, une céréale qui ressemble à

l’ 301 anly, et que l’on transporte de là à Mahal. La nourriture des habi-

tants consiste en un poisson pareil au p221 lyroûn, et qu’ils appellent

koulb almâs 302. Sa chair est rouge, il n’a pas de graisse, mais son

odeur ressemble à celle de la viande des brebis. Quand on en a pris à

 

288 Il est appelé plus loin corduveri, mais aucun de ces noms ne semble corres-

pondre à la réalité. Le gouverneur d’un atoll s’appelle atolu-veri ou varu-veri ;

le chef d’une île rarhu-veri.

289 C’est le Padyfolo de Pyrard de Laval (navigateur français qui fit naufrage et

demeura aux Maldives de 1602 à 1607) l’atoll de Fadiffolu, situé entre le 6 e et

le 5e parallèle.

290 Identifiée avec l’île de Kinalos dans l’atoll de Malosmadulu, toujours entre le

6e e et le 5 parallèle, à l’ouest de Fadiffolu.

291 e e Malé, formé par deux atolls, celui du Nord situé entre le 5 et le 4 parallèle,

celui du Sud à cheval sur le 4 e. La capitale de tout l’archipel, appelée égale-

ment Malé, se trouve sur l’atoll nord.

292 Il s’agit soit de l’île de Tuladu dans l’atoll sud de Malosmadulu, soit, en lisant

Neladib au lieu de Teladib, de l’atoll de Nilandu dont les deux parties, nord et

sud, sont situées de part et d’autre du 3 e parallèle.

293 e La petite île isolée de Karaidu, sur le 5 parallèle.

294 Oteim dans les anciennes cartes, l’actuelle Utimu, île septentrionale de l’atoll

de Tilladumati.

295 e e L’atoll de Tilladumati, entre le 7 et le 6 parallèle.

296 e Haddumati, sur le 2 parallèle.

297 e e Le nom le plus difficile à déterminer, Peut-être Fulidu, entre le 4 et le 3 pa-

rallèle.

298 Kaindecolu sur les anciennes cartes, l’actuelle Kedikolu dans l’atoll de Mila-

dummadulu, qui est à cheval sur le 6e parallèle.

299 e Malukku, sur le 3 parallèle.

300 er Suvadiu ou Huvadu, entre le 1 parallèle et l’équateur.

301 Espèce de millet (voir aussi t. II, p. 207). « Il y a du millet en abondance,

qu’ils appellent dura » (PYRARD).

302 Kalu-bili-mas ; kalu : noir ; bili : bonite ; mas : poisson. Il reste toujours le

principal produit des Maldives.