A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 100 sur 166

Pages du PDF

A Vant Propos

Comment nous fûmes dépouillés par les Hindous

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

pendant trois jours, et Dieu me guérit de ma maladie. Je pris en dégoût

la ville de Moutrah, et demandai au sultan la permission de voyager. Il

me dit : « Comment partirais-tu ? Il ne reste pour se rendre aux Mal-

dives qu’un mois. Demeure donc jusqu’à ce que nous te donnions tout

ce que le Maître du monde (le feu sultan) a ordonné de te fournir. » Je

refusai, et il écrivit en ma faveur à Fattan, afin que je partisse dans

n’importe quel vaisseau je voudrais. p278 Je retournai en cette ville ; j’y

trouvai huit vaisseaux qui mettaient à la voile pour le Yaman, et je

m’embarquai dans un d’eux. Nous rencontrâmes quatre navires de

guerre, qui nous combattirent pendant peu de temps, puis se retirè-

rent ; après quoi nous arrivâmes à Caoulem. Comme j’avais un reste

de maladie, je séjournai dans cette ville durant trois mois 424, puis je

m’embarquai sur un vaisseau, afin d’aller trouver le sultan Djémâl

eddîn Alhinaoury ; mais les idolâtres nous attaquèrent entre Hinaour

et Fâcanaour.

 

COMMENT NOUS FÛMES DÉPOUILLÉS PAR LES HINDOUS

 

Quand nous fûmes arrivés à la petite île située entre Hinaour et Fâ-

canaour 425 , les idolâtres nous assaillirent avec douze vaisseaux de

guerre, nous combattirent vivement et s’emparèrent de nous. Ils pri-

rent tout ce que je possédais et que j’avais mis en réserve contre les

adversités, ainsi que les perles, les pierres précieuses qui m’avaient été

données par le roi de Ceylan, mes habits et les provisions de route

dont m’avaient gratifié des gens de bien et de saints personnages. Ils

ne me laissèrent d’autre vêtement qu’un caleçon. Ils se saisirent aussi

de ce qui appartenait à tous les passagers et marins, et nous firent des-

cendre à terre.

 

Je retournai à Calicut et entrai dans une de ses mosquées. Un juris-

consulte m’envoya un habillement, le kâdhi un turban, et un certain

marchand, un autre habit. J’appris en ce lieu le mariage du vizir ’Abd

Allah avec la sultane Khadîdjah, après la mort du vizir Djémâl eddîn,

 

424 Ibn Battûta a dû arriver à Quilon au début du mois de janvier 1345, date qui

correspond au début du Ramadhan 745. Il a donc dû y passer le Ramadhan et

les deux grandes fêtes, la deuxième tombant le 13 avril de la même année.

425 L’île aux Pigeons, entre Honavar et Barkur.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

et je sus que la femme que j’avais laissée enceinte était accouchée

d’un enfant mâle. Il me vint à p279 l’esprit de me rendre dans les îles

Maldives ; mais je me rappelai l’inimitié qui avait existé entre moi et

le vizir ’Abd Allah. En conséquence, j’ouvris le Coran, et ces mots se

présentèrent à moi : « Les anges descendront près d’eux et leur di-

ront : “Ne craignez pas et ne soyez pas tristes 426” »

 

J’implorai la bénédiction de Dieu, me mis en route, arrivai au bout

de dix jours aux îles Maldives, et débarquai dans celle de Canna-

loûs 427. Le gouverneur de cette île, ’Abd Al’azîz Almakdachâouy,

m’accueillit avec considération, me traita et équipa pour moi une bar-

que. J’arrivai ensuite à Hololy 428, qui est l’île où la sultane et ses

sœurs se rendent pour se divertir et se baigner. Les indigènes appellent

ces amusements tetdjers et se livrent à des jeux sur les vaisseaux. Les

vizirs et les chefs envoient à la sultane des présents et des cadeaux

tant qu’elle se trouve dans cette île. J’y rencontrai la sœur de la sul-

tane, son mari le prédicateur Mohammed, fils du vizir Djémâl eddîn,

et sa mère, qui avait été ma femme. Le prédicateur me visita, et l’on

servit à manger.

 

Cependant, quelques-uns des habitants de l’île se transportèrent

près du vizir ’Abd Allah, et lui annoncèrent mon arrivée. Il fit des

questions touchant mon état et les personnes qui m’avaient accompa-

gné. On l’informa que j’étais venu afin d’emmener mon fils, qui était

âgé d’environ deux ans 429. La mère de cet enfant se présenta au vizir,

afin de se plaindre de mon projet p280 mais il lui dit : « Je ne

l’empêcherai pas d’emmener son fils. » Il me pressa d’entrer dans l’île

[de Mahal], et me logea dans une maison située vis-à-vis de la tour de

 

426 « Les Anges descendent sur ceux qui disent : “Notre Seigneur est Dieu” et qui

persévèrent dans la rectitude. “Ne craignez pas, ne vous affligez pas ; accueil-

lez avec joie la bonne nouvelle du Paradis qui vous a été promis” » (Coran,

XLI, 30).

427 La datation ultérieure nous fait penser à une arrivée aux Maldives vers la mi-

août 1345, ce qui entraîne un séjour d’environ deux mois et demi à Calicut.

428 Probablement Oluveli, dans l’atoll nord de Malé.

429 Si on accepte cette affirmation, il faudra avancer la seconde visite d’Ibn Battû-

ta aux Maldives d’au moins un an ce qui pose non seulement le problème de

l’utilisation de cette année supplémentaire entre les deux voyages, mais qui

rend par la suite impossible le voyage vers la Chine, le retour en Arabie étant

fixé au mois d’avril 1347.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

son palais, afin d’avoir connaissance de mon état. Il m’envoya un vê-

tement complet, du bétel et de l’eau de rose, selon la coutume de ces

peuples. Je portai chez lui deux pièces de soie, afin de les jeter au

moment où je le saluerais. On me les prit, et le vizir ne sortit pas pour

me recevoir ce jour-là. On m’amena mon fils, et il me parut que son

séjour près des insulaires était ce qui lui valait le mieux. Je le leur

renvoyai donc, et demeurai cinq jours dans l’île. Il me sembla préfé-

rable de hâter mon départ, et j’en demandai la permission. Le vizir

m’ayant fait appeler, je me rendis près de lui. On m’apporta les deux

pièces d’étoffe que l’on m’avait prises, et je les jetai en saluant le vi-

zir, comme c’est la coutume. Il me fit asseoir à son côté, et

m’interrogea touchant mon état. Je mangeai en sa compagnie et lavai

mes mains dans le même bassin que lui, ce qu’il ne fait avec personne.

Ensuite on apporta du bétel, et je m’en retournai. Le vizir m’envoya

des pagnes et des bostoûs 430 de cauris, et se conduisit parfaitement.

 

Cependant, je partis ; nous restâmes en mer quarante-trois jours ;

après quoi nous arrivâmes dans le Bengale, qui est un pays vaste et

abondant en riz. Je n’ai pas vu dans l’univers de contrée où les den-

rées soient à meilleur marché que dans celle-ci ; mais elle est bru-

meuse, et les individus venus du Khorâçân l’appellent doûzakhast

pouri ni’met 431 ce qui signifie en arabe « un enfer rempli de biens ».

J’ai vu vendre le riz, dans les marchés de ce pays, sur le pied de vingt-

cinq rithls de Dihly pour un dînâr d’argent 432 ; celui-ci vaut huit

p281

drachmes, et leur drachme équivaut absolument à la drachme

d’argent. Quant au rithl de Dihly il fait vingt rithls du Maghreb. J’ai

entendu des gens de la contrée dire que ce prix était élevé pour eux

(en proportion du taux habituel). Mohammed Almasmoûdy, le Mag-

hrébin, qui était un homme de bien, ayant habité le Bengale ancien-

nement, et qui mourut chez moi, à Dihly, me raconta qu’il avait une

femme et un serviteur et qu’il achetait la nourriture nécessaire à eux

trois, pour une année, moyennant huit drachmes. Or il payait le riz

dans son écorce (ou balle) sur le pied de huit drachmes les quatre-

 

430 Voir plus haut n. 189.

431 Dozakh-i pur ni’mat.

432 Environ 200 kg pour l’équivalent de 9,3 g d’argent (voir t. II, chap. 5, n. 24 et

chap. 7, n. 103). 1 ratl de Dihli = 20 ratls marocains = 8 kg.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

vingts rithls poids de Dihly 433. Quand il l’avait broyé, il en retirait

cinquante rithls poids net, ce qui faisait dix quintaux. J’ai vu vendre

dans le Bengale une vache à lait pour trois dînârs d’argent. Les bœufs

de ce pays-là sont des buffles. Quant aux poules grasses, j’en ai vu

vendre huit pour une drachme. Les petits pigeons étaient payés une

drachme les quinze. J’ai vu donner un bélier gras pour deux drach-

mes ; un rithl de sucre, poids de Dihly, pour quatre drachmes ; un rithl

de sirop pour huit drachmes ; un rithl de beurre fondu pour quatre

drachmes, et un d’huile de sésame pour deux drachmes. Une pièce de

coton fin, d’excellente qualité, mesurant trente coudées, a été vendue,

moi présent, deux dînârs. Une belle jeune fille, propre à servir de

concubine, se payait en ma présence, un dînâr d’or, ce qui fait deux

dînârs et demi en or du Maghreb 434. J’achetai, environ à ce prix-là,

une jeune esclave nommée p282 ’Achoûrah, qui était douée d’une ex-

quise beauté. Un de mes camarades acheta un joli petit esclave, appelé

Loûloû Perle, pour deux dînârs d’or.

 

La première ville du Bengale où nous entrâmes était Sodcâwân 435,

grande place située sur le rivage de la vaste mer. Le fleuve Gange,

vers lequel les Hindous se rendent en pèlerinage, et le fleuve Djoûn 436

 

433 C’est-à-dire un dinar (9,3 g d’argent) les 640 kg. La conversion éventuelle de

ces prix en valeurs monétaires actuelles n’a aucun intérêt parce que aussi bien

la valeur des métaux précieux par rapport aux biens de consommation que le

pouvoir d’achat lié à la capacité de production se trouvent modifiés. Seule une

comparaison entre les produits est donc possible ; une vache valait alors 600

kg de riz = 192 poules = 12 béliers = 48 kg de sucre = 48 kg de beurre = 96 l

d’huile = 22,5 m de cotonnade. On remarque alors l’écart des produits de base

(riz, viande) par rapport au sucre et au beurre.

434 S’il s’agit de la tanga (9 g — voir t. II, chap. 5, n. 24), elle devait faire deux

dinars d’or du Maghreb (1 dinar = 4,5 g — voir t. I chap. 1, n. 164).

435 Deux villes prétendent à ce nom : Satgaon sur la rivière Hooghly, la branche la

plus occidentale du delta du Gange, ancien port hindou et musulman abandon-

né au e XVI siècle, et Chittagong, à l’extrémité est du delta. Deux raisons sem-

blent toutefois militer pour la deuxième : Chittagong est seule « sur le rivage

de la vaste mer » (l’océan Indien) et Satgaon, capitale du Bengale méridional

gouverné au nom du sultanat de Dihli par Izz al-din Yahia, semble avoir été

occupée à partir de 1339 par un certain Shams al-din Ilias, qui va progressi-

vement unifier l’ensemble du Bengale. Or Ibn Battûta mentionne à Sodcawan

Fakhr al-din, le souverain du Bengale oriental.

436 Djumna ; ici le Brahmaputra. En réalité, sa jonction avec le Gange se fait bien

plus au nord-ouest, mais sans que ce point soit plus près de Satgaon (voir notre

précédente).