A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 80 sur 166

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A Vant Propos

De mon arrivée dans ces îles et des vicissitudes que j’y éprouvai

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

DE MON ARRIVÉE DANS CES ÎLES ET DES VICISSITUDES QUE J’Y

ÉPROUVAI

 

Lorsque j’arrivai dans ce pays, je descendis dans l’île de Canna-

loûs 349, qui est belle et où se trouvent de nombreuses mosquées. Je

me logeai dans la maison d’un de ses plus pieux habitants. Le juris-

consulte ’Aly m’y donna un festin. C’était un personnage distingué et

il avait des fils adonnés à l’étude. Je vis un homme nommé Moham-

med et originaire de Zhafâr Alhomoûdh 350, qui me traita et me dit :

« Si tu entres dans l’île de Mahal, le vizir te retiendra par force, car les

habitants n’ont pas de kâdhi. » Or mon dessein était de me rendre de

ce pays-là dans le Ma’bar, à Serendîb 351, au Bengale, puis en Chine.

Or j’étais arrivé dans les îles Maldives sur le vaisseau du patron de

navire ’Omar Alhinaoury, qui était au nombre des pèlerins vertueux.

Quand nous fûmes entrés à Cannaloûs, il y demeura dix jours ; puis il

loua une petite barque pour se rendre de cette île à Mahal, avec un

présent destiné à la souveraine et à son mari. Je voulus partir avec lui,

mais il me dit : « La barque n’est pas assez grande pour toi et tes

compagnons. Si tu veux te mettre en route sans eux, tu en est le maî-

tre. » Je refusai cette proposition, et ’Omar s’éloigna. Mais le vent lui

fut contraire, et au bout de quatre jours il revint nous trouver, non sans

avoir éprouvé des fatigues. Il me fit des excuses, et me conjura de par-

tir avec lui, accompagné de mes camarades. Nous mettions à la voile

le matin, p237 nous descendions vers le milieu du jour sur quelque île ;

nous la quittions et nous passions la nuit dans une autre. Après quatre

jours de navigation, nous arrivâmes à la région de Teïm 352, dont le

gouverneur se nommait Hilâl. Il me salua, me donna un festin et vint

ensuite me trouver en compagnie de quatre hommes, dont deux

avaient placé sur leurs épaules un bâton et y avaient suspendu quatre

poulets. Les deux autres portaient un bâton pareil et y avaient attaché

environ dix noix de coco. Je fus étonné du cas qu’ils faisaient de ces

méprisables objets ; mais on m’apprit qu’ils agissaient ainsi par ma-

nière de considération et de respect.

 

349 Voir plus haut n. 155. Ibn Battûta a dû arriver aux Maldives au début du mois

de décembre 1343.

350 Voir t. II, chap. I, n. 76.

351 La côte de Coromandel et la côte de Ceylan, qui seront visitées par la suite.

352 Voir plus haut n. 159.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Nous quittâmes ces gens-là et descendîmes le sixième jour dans

l’île d’Othmân, qui est un homme distingué, et un des meilleurs que

l’on puisse voir. Il nous reçut avec honneur et nous traita.

 

Le huitième jour, nous relâchâmes dans une île appartenant à un

vizir appelé Télemdy. Le dixième, enfin, nous parvînmes à l’île de

Mahal, où résident la sultane et son mari, et nous jetâmes l’ancre dans

le port. La coutume du pays, c’est que personne ne débarque, si ce

n’est avec la permission des habitants. Ils nous l’accordèrent, et je

voulus me transporter dans quelque mosquée ; mais les esclaves qui se

trouvaient sur le rivage m’en empêchèrent et me dirent : « Il faut ab-

solument visiter le vizir. » J’avais recommandé au patron de dire,

lorsqu’on l’interrogerait à mon sujet : « Je ne le connais pas », et cela

de peur qu’ils ne me retinssent ; car j’ignorais qu’un bavard malavisé

leur eût écrit pour leur faire connaître ce qui me concernait, et que

j’avais été kâdhi à Dihly. Quand nous arrivâmes à la salle d’audience,

nous nous assîmes sur des bancs placés près de la troisième porte

d’entrée. Le kâdhi ’Iça Alyamany survint et me salua. De mon côté, je

saluai le vizir. Le 353 patron de navire Ibrâhîm apporta dix pièces

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d’étoffe, fit une salutation du côté de la souveraine, et jeta un de ces

pagnes ; puis il fléchit le genou en l’honneur du vizir et jeta un autre

pagne, et ainsi de suite jusqu’au dernier. On l’interrogea à mon sujet,

et il répondit : « Je ne le connais pas. »

 

On nous présenta ensuite du bétel et de l’eau de rose, ce qui est une

marque d’honneur chez ce peuple. Le vizir nous fit loger dans une

maison, et nous envoya un repas consistant en une grande écuelle

pleine de riz et entourée de plats où se trouvaient de la viande salée et

séchée au soleil, des poulets, du beurre fondu et du poisson.

 

Le lendemain je partis avec le patron de navire et le kâdhi ’Iça

Alyamany pour visiter un ermitage situé à l’extrémité de l’île, et fondé

par le vertueux cheïkh Nedjîb 354. Nous revînmes pendant la nuit, et le

lendemain matin le vizir m’envoya des vêtements et un repas compre-

nant du riz, du beurre fondu, de la viande salée et séchée au soleil, des

noix de coco, du miel extrait de ce même fruit, et que les insulaires

 

353 Apparemment celui qui a été appelé plus haut Omar.

354 Cet ermitage existe toujours.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

appellent 355 korbâny , ce qui signifie eau de sucre . On apporta cent

mille cauris pour servir à mes dépenses. Au bout de dix jours arriva un

vaisseau de Ceylan, où il y avait des fakîrs arabes et persans qui me

connaissaient et qui apprirent aux serviteurs du vizir ce qui me

concernait. Cela augmenta la joie que lui avait causée ma venue. Il me

manda au commencement de ramadhân 356. Je trouvai les chefs et les

vizirs déjà rassemblés, et l’on servit des mets sur des tables, dont cha-

cune réunissait un certain nombre de convives. Le grand vizir me fit

asseoir à son côté, en compagnie du kâdhi ’Iça, du vizir fâmeldâry, ou

chef de la trésorerie, et du vizir ’Omar déherd, ce qui p239 veut dire

général de l’armée 357, Le repas de ces insulaires consiste en riz, pou-

lets, beurre fondu, poisson, viande salée et séchée au soleil, et bananes

cuites. Après avoir mangé, ils boivent du miel de coco mélangé avec

des aromates, ce qui facilite la digestion.

 

Le 9 de ramadhân, le gendre du vizir mourut. Sa femme, la fille de

ce ministre, avait été déjà mariée au sultan Chihâb eddîn ; mais aucun

de ces deux époux n’avait cohabité avec elle à cause de son jeune âge.

Le vizir, son père, la reprit chez lui et me donna sa maison, qui était

au nombre des plus belles. Je lui demandai la permission de traiter les

fakîrs revenant de visiter le Pied d’Adam, dans l’île de Ceylan 358. Il

me l’accorda et m’envoya cinq moutons, animaux qui sont rares chez

ces insulaires, car on les y apporte du Ma’bar, du Malabar et de Mak-

dachaou. Le vizir m’expédia également du riz, des poulets, du beurre

fondu et des épices. Je fis porter tout cela à la maison du vizir Souleï-

mân, le 359 mânâyec , qui prit le plus grand soin de le faire cuire, en

augmenta la quantité, et m’envoya des tapis et des vases de cuivre.

Nous rompîmes le jeûne selon la coutume, dans le palais de la sultane,

avec le grand vizir, et je le priai de permettre à quelques-uns des au-

tres vizirs d’assister à mon repas. Il me dit : « Moi aussi je m’y ren-

drai. » Je le remerciai et retournai à ma maison ; mais il y était déjà

arrivé avec les vizirs et les grands de l’État. Il s’assit dans un pavillon

 

355 Probablement hakurpani, mot d’origine cingalaise ; ou gurapaniya, d’origine

sanscrite.

356 Le début du Ramadhan correspondait cette année au 16 janvier 1344.

357 Dorhimena.

358 Voir plus loin p. 265.

359 Amiral.