A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 105 sur 166

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A Vant Propos

Anecdote étonnante et qui renferme le récit de plusieurs miracles du cheïkh

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

ANECDOTE ÉTONNANTE ET QUI RENFERME LE RÉCIT DE PLUSIEURS

MIRACLES DU CHEÏKH

 

Le jour même où j’entrai chez le cheïkh, je vis sur lui une ample

robe de poil de chèvre qui me plut. Je dis donc en moi-même : « Plût à

Dieu que le cheïkh me la donnât ! » Quand je le visitai pour lui faire

mes adieux, il se leva, vint dans un coin de sa caverne, ôta sa robe et

me la fit revêtir, ainsi qu’un haut bonnet, qu’il retira de dessus sa tête ;

lui-même se couvrit d’un habit tout rapiécé. Les fakîrs m’informèrent

que le cheïkh n’avait pas coutume de se vêtir de cette robe, qu’il ne

l’avait prise qu’au moment de mon arrivée, et leur avait dit : « Le

Maghrébin demandera cette robe ; un souverain idolâtre la lui prendra

et la donnera à notre frère Borhân eddîn Assâghardjy, à qui elle appar-

tient, et pour qui elle a été faite. » Lorsque les fakîrs m’eurent rappor-

té cela, je leur dis : « J’ai obtenu la bénédiction du cheïkh, puisqu’il

m’a revêtu de son habillement ; je n’entrerai avec cette robe chez au-

cun sultan idolâtre, ni musulman. » Je quittai le cheïkh, et il m’advint

longtemps après de pénétrer dans la Chine et d’arriver dans la ville de

Khansâ 447. Mes compagnons se séparèrent de moi, à cause de la foule

qui nous pressait. Or j’avais sur moi la robe en question. Tandis que je

me trouvais dans une certaine rue, le vizir vint à passer avec un grand

cortège, et sa vue tomba sur moi. Il me fit appeler, me prit la main, me

questionna touchant mon arrivée, et ne me quitta pas jusqu’à ce que

nous fussions parvenus à la demeure du souverain. Je voulus alors me

séparer de lui ; mais il m’en empêcha, et m’introduisit près du p288

prince, qui m’interrogea au sujet des sultans musulmans. Pendant que

je lui répondais, il regarda ma robe et la trouva belle. Le vizir me dit :

« Tire-là », et il ne me fut pas possible de résister à cet ordre. Le sou-

verain prit la robe, ordonna de me donner dix vêtements d’honneur,

un cheval tout harnaché et une somme d’argent. Mon esprit fut mé-

content à cause de cela ; ensuite je me rappelai le mot du cheïkh, à

savoir qu’un souverain idolâtre s’emparerait de cette robe, et je fus

fort étonné de l’événement.

 

447 Voir plus loin p. 332.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

L’année suivante, j’entrai dans le palais du roi de la Chine, à Khân

Bâlik 448 et me dirigeai vers l’ermitage du cheïkh Borhân eddîn As-

sâghardji. Je le trouvai occupé à lire, et ayant sur lui la même robe. Je

fus surpris de cela, et retournai l’étoffe dans ma main. Il me dit :

« Pourquoi la manies-tu ; tu la connais donc ? » Je répondis : « Oui,

c’est celle que m’a prise le souverain de Khansâ. — Cette robe, reprit-

il, a été faite pour moi, par mon frère Djélâl eddîn, qui m’a écrit : « La

robe te parviendra par les mains d’un tel. » Puis il me présenta la let-

tre, je la lus et fus émerveillé de la prescience infaillible du cheïkh. Je

fis savoir à Borhân eddîn le commencement de l’aventure, et il me

dit : « Mon frère Djélâl eddîn est au-dessus de tous ces prodiges ; il

disposait de richesses surnaturelles ; mais il a émigré vers la miséri-

corde de dieu [c’est-à-dire : il est mort]. On m’a raconté, ajouta-t-il,

qu’il faisait chaque jour la prière du matin à La Mecque, et accomplis-

sait le pèlerinage chaque année ; car il disparaissait les deux jours

d’Arafah et de la fête des Victimes 449, et l’on ne savait où il était al-

lé. »

 

Quand j’eus fait mes adieux au cheïkh Djélâl eddîn, je me mis en

route vers la ville de Habank 450, qui est au nombre des places les

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plus grandes et les plus belles. Elle est traversée par un fleuve qui des-

cend des montagnes de Câmaroû, et que l’on appelle Annahr Alazrak,

le fleuve Bleu 451, et par lequel on se rend au Bengale et dans le pays

de Lacnaouty. Il y a près de ce fleuve des roues hydrauliques, des jar-

dins et des bourgs, tant à droite qu’à gauche, comme on en voit près

du Nil, en Égypte. Les habitants de ces bourgades sont des idolâtres

soumis aux musulmans ; on perçoit d’eux la moitié de leurs récoltes,

et, en outre, des contributions. Nous voyageâmes sur cette rivière

pendant quinze jours, entre des bourgs et des jardins, comme si nous

eussions traversé un marché. On y trouve des navires en quantité in-

nombrable, et à bord de chacun desquels il y a un tambour. Quand

deux navires se rencontrent, l’équipage de chacun bat du tambour et

 

448 Pékin. Le voyage d’Ibn Battûta à Pékin ne semblant pas être véridique, cette

histoire ne le serait pas non plus.

449 Le 9 et le 10 de dhulhidja.

450 Aujourd’hui appelée Havang Tua et tombée en ruine, à dix milles environ au

sud de Habiganj dans le Sylhet.

451 Probablement le Meghna (megh : nuage).

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

les mariniers se saluent. Le sultan Fakhr eddîn, dont il a été question,

a ordonné qu’on n’exigeât sur ce fleuve aucun nous des fakîrs, et

qu’on fournît des provisions de route à ceux d’entre eux qui n’en au-

raient pas. Quand un fakîr arrive dans une ville, il est gratifié d’un

demi-dînâr.

 

Au bout de quinze jours de navigation sur ce fleuve, comme nous

venons de le dire, nous parvînmes à la ville de Sonorcâwân 452, dont

les habitants se saisirent du fakîr Cheïdâ, quand il s’y fut réfugié. A

notre arrivé en cette place, nous y trouvâmes une jonque qui voulait se

rendre dans la contrée de Java, qui en est éloignée de quarante jours.

Nous nous embarquâmes sur cette jonque et parvînmes, au bout de

quinze jours, au pays de Barahnagâr 453, dont les habitants ont des

bouches semblables p290 à la gueule d’un chien. Ces gens-là sont des

brutes, ne professant ni la religion des Hindous ni aucune autre. Leurs

demeures sont des maisons de roseaux, recouvertes d’une toiture

d’herbes sèches, et situées sur le bord de la mer. Ils ont beaucoup de

bananiers, d’aréquiers et de bétels.

 

Les hommes de ce pays nous ressemblent au physique, si ce n’est

que leurs bouches sont pareilles à des gueules de chien. Mais il n’en

est pas de même de leurs femmes, qui sont d’une exquise beauté. Les

hommes sont nus et ne revêtent pas d’habit ; seulement, quelques-uns

placent leur membre viril et leurs testicules dans un étui de roseau

peint et suspendu à leur ventre. Les femmes se couvrent de feuilles

d’arbres. Ces gens-là ont parmi eux un certain nombre de musulmans,

originaires du Bengale et de Java, qui habitent un quartier séparé.

Ceux-ci nous informèrent que les indigènes s’accouplent comme les

brutes, et ne se cachent pas pour cela ; que chaque homme a trente

femmes, plus ou moins ; mais que ces individus ne commettent pas

d’adultère. Si l’un d’eux se rend coupable de ce crime, son châtiment

 

452 Voir plus haut, n. 307.

453 Les thèmes développés dans cette étape par Ibn Battûta : sauvagerie, caracté-

ristiques canines, sexualité excessive, rappellent irrésistiblement la mythologie

développée autour des îles Andaman. Par contre, une approche plus « rationa-

liste » — il s’agit d’un « pays » et non des îles, il y a des éléphants, Nagar peut

être rapproché du cap Negrais — nous mènerait sur les côtes birmanes. En

tout état de cause, il est plus que probable que des éléments en provenance des

îles et du continent se sont mêlés pour construire aussi bien le récit d’Ibn Bat-

tûta que celui de Marco Polo ou des auteurs arabes (voir l’introduction).