A Vant Propos
Anecdote étonnante et qui renferme le récit de plusieurs miracles du cheïkh
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
ANECDOTE ÉTONNANTE ET QUI RENFERME LE RÉCIT DE PLUSIEURS
MIRACLES DU CHEÏKH
Le jour même où j’entrai chez le cheïkh, je vis sur lui une ample
robe de poil de chèvre qui me plut. Je dis donc en moi-même : « Plût à
Dieu que le cheïkh me la donnât ! » Quand je le visitai pour lui faire
mes adieux, il se leva, vint dans un coin de sa caverne, ôta sa robe et
me la fit revêtir, ainsi qu’un haut bonnet, qu’il retira de dessus sa tête ;
lui-même se couvrit d’un habit tout rapiécé. Les fakîrs m’informèrent
que le cheïkh n’avait pas coutume de se vêtir de cette robe, qu’il ne
l’avait prise qu’au moment de mon arrivée, et leur avait dit : « Le
Maghrébin demandera cette robe ; un souverain idolâtre la lui prendra
et la donnera à notre frère Borhân eddîn Assâghardjy, à qui elle appar-
tient, et pour qui elle a été faite. » Lorsque les fakîrs m’eurent rappor-
té cela, je leur dis : « J’ai obtenu la bénédiction du cheïkh, puisqu’il
m’a revêtu de son habillement ; je n’entrerai avec cette robe chez au-
cun sultan idolâtre, ni musulman. » Je quittai le cheïkh, et il m’advint
longtemps après de pénétrer dans la Chine et d’arriver dans la ville de
Khansâ 447. Mes compagnons se séparèrent de moi, à cause de la foule
qui nous pressait. Or j’avais sur moi la robe en question. Tandis que je
me trouvais dans une certaine rue, le vizir vint à passer avec un grand
cortège, et sa vue tomba sur moi. Il me fit appeler, me prit la main, me
questionna touchant mon arrivée, et ne me quitta pas jusqu’à ce que
nous fussions parvenus à la demeure du souverain. Je voulus alors me
séparer de lui ; mais il m’en empêcha, et m’introduisit près du p288
prince, qui m’interrogea au sujet des sultans musulmans. Pendant que
je lui répondais, il regarda ma robe et la trouva belle. Le vizir me dit :
« Tire-là », et il ne me fut pas possible de résister à cet ordre. Le sou-
verain prit la robe, ordonna de me donner dix vêtements d’honneur,
un cheval tout harnaché et une somme d’argent. Mon esprit fut mé-
content à cause de cela ; ensuite je me rappelai le mot du cheïkh, à
savoir qu’un souverain idolâtre s’emparerait de cette robe, et je fus
fort étonné de l’événement.
447 Voir plus loin p. 332.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
L’année suivante, j’entrai dans le palais du roi de la Chine, à Khân
Bâlik 448 et me dirigeai vers l’ermitage du cheïkh Borhân eddîn As-
sâghardji. Je le trouvai occupé à lire, et ayant sur lui la même robe. Je
fus surpris de cela, et retournai l’étoffe dans ma main. Il me dit :
« Pourquoi la manies-tu ; tu la connais donc ? » Je répondis : « Oui,
c’est celle que m’a prise le souverain de Khansâ. — Cette robe, reprit-
il, a été faite pour moi, par mon frère Djélâl eddîn, qui m’a écrit : « La
robe te parviendra par les mains d’un tel. » Puis il me présenta la let-
tre, je la lus et fus émerveillé de la prescience infaillible du cheïkh. Je
fis savoir à Borhân eddîn le commencement de l’aventure, et il me
dit : « Mon frère Djélâl eddîn est au-dessus de tous ces prodiges ; il
disposait de richesses surnaturelles ; mais il a émigré vers la miséri-
corde de dieu [c’est-à-dire : il est mort]. On m’a raconté, ajouta-t-il,
qu’il faisait chaque jour la prière du matin à La Mecque, et accomplis-
sait le pèlerinage chaque année ; car il disparaissait les deux jours
d’Arafah et de la fête des Victimes 449, et l’on ne savait où il était al-
lé. »
Quand j’eus fait mes adieux au cheïkh Djélâl eddîn, je me mis en
route vers la ville de Habank 450, qui est au nombre des places les
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plus grandes et les plus belles. Elle est traversée par un fleuve qui des-
cend des montagnes de Câmaroû, et que l’on appelle Annahr Alazrak,
le fleuve Bleu 451, et par lequel on se rend au Bengale et dans le pays
de Lacnaouty. Il y a près de ce fleuve des roues hydrauliques, des jar-
dins et des bourgs, tant à droite qu’à gauche, comme on en voit près
du Nil, en Égypte. Les habitants de ces bourgades sont des idolâtres
soumis aux musulmans ; on perçoit d’eux la moitié de leurs récoltes,
et, en outre, des contributions. Nous voyageâmes sur cette rivière
pendant quinze jours, entre des bourgs et des jardins, comme si nous
eussions traversé un marché. On y trouve des navires en quantité in-
nombrable, et à bord de chacun desquels il y a un tambour. Quand
deux navires se rencontrent, l’équipage de chacun bat du tambour et
448 Pékin. Le voyage d’Ibn Battûta à Pékin ne semblant pas être véridique, cette
histoire ne le serait pas non plus.
449 Le 9 et le 10 de dhulhidja.
450 Aujourd’hui appelée Havang Tua et tombée en ruine, à dix milles environ au
sud de Habiganj dans le Sylhet.
451 Probablement le Meghna (megh : nuage).
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
les mariniers se saluent. Le sultan Fakhr eddîn, dont il a été question,
a ordonné qu’on n’exigeât sur ce fleuve aucun nous des fakîrs, et
qu’on fournît des provisions de route à ceux d’entre eux qui n’en au-
raient pas. Quand un fakîr arrive dans une ville, il est gratifié d’un
demi-dînâr.
Au bout de quinze jours de navigation sur ce fleuve, comme nous
venons de le dire, nous parvînmes à la ville de Sonorcâwân 452, dont
les habitants se saisirent du fakîr Cheïdâ, quand il s’y fut réfugié. A
notre arrivé en cette place, nous y trouvâmes une jonque qui voulait se
rendre dans la contrée de Java, qui en est éloignée de quarante jours.
Nous nous embarquâmes sur cette jonque et parvînmes, au bout de
quinze jours, au pays de Barahnagâr 453, dont les habitants ont des
bouches semblables p290 à la gueule d’un chien. Ces gens-là sont des
brutes, ne professant ni la religion des Hindous ni aucune autre. Leurs
demeures sont des maisons de roseaux, recouvertes d’une toiture
d’herbes sèches, et situées sur le bord de la mer. Ils ont beaucoup de
bananiers, d’aréquiers et de bétels.
Les hommes de ce pays nous ressemblent au physique, si ce n’est
que leurs bouches sont pareilles à des gueules de chien. Mais il n’en
est pas de même de leurs femmes, qui sont d’une exquise beauté. Les
hommes sont nus et ne revêtent pas d’habit ; seulement, quelques-uns
placent leur membre viril et leurs testicules dans un étui de roseau
peint et suspendu à leur ventre. Les femmes se couvrent de feuilles
d’arbres. Ces gens-là ont parmi eux un certain nombre de musulmans,
originaires du Bengale et de Java, qui habitent un quartier séparé.
Ceux-ci nous informèrent que les indigènes s’accouplent comme les
brutes, et ne se cachent pas pour cela ; que chaque homme a trente
femmes, plus ou moins ; mais que ces individus ne commettent pas
d’adultère. Si l’un d’eux se rend coupable de ce crime, son châtiment
452 Voir plus haut, n. 307.
453 Les thèmes développés dans cette étape par Ibn Battûta : sauvagerie, caracté-
ristiques canines, sexualité excessive, rappellent irrésistiblement la mythologie
développée autour des îles Andaman. Par contre, une approche plus « rationa-
liste » — il s’agit d’un « pays » et non des îles, il y a des éléphants, Nagar peut
être rapproché du cap Negrais — nous mènerait sur les côtes birmanes. En
tout état de cause, il est plus que probable que des éléments en provenance des
îles et du continent se sont mêlés pour construire aussi bien le récit d’Ibn Bat-
tûta que celui de Marco Polo ou des auteurs arabes (voir l’introduction).