A Vant Propos
Comme quoi je suis fait captif, je suis délivré et je me vois ensuite tiré d’une situation pénible par l’assistance d’un saint personnage
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
COMME QUOI JE SUIS FAIT CAPTIF, JE SUIS DÉLIVRÉ ET JE ME VOIS
ENSUITE TIRÉ D’UNE SITUATION PÉNIBLE PAR L’ASSISTANCE D’UN SAINT
PERSONNAGE
Un de ces jours-là, je montai à cheval, avec plusieurs de mes cama-
rades. Nous entrâmes dans un verger, afin d’y faire la sieste, car on
était alors dans la saison des chaleurs. Mais, ayant entendu des cla-
meurs, nous enfourchâmes nos montures et nous rencontrâmes des
idolâtres qui venaient d’assaillir un des villages dépendant de Djélâly.
Nous les poursuivîmes ; ils se dispersèrent, et nos compagnons se dé-
bandèrent à leur poursuite. Je demeurai avec cinq camarades seule-
ment. Alors nous fûmes attaqués par un corps de cavaliers et de fan-
tassins qui sortirent d’une forêt voisine. Nous prîmes la fuite devant
eux, à cause de leur grand nombre. Environ dix d’entre eux me donnè-
rent la chasse, mais ils renoncèrent bientôt à ma poursuite, à
l’exception de trois. Je ne voyais devant moi aucun chemin, et le ter-
rain dans lequel je me trouvais était fort pierreux. Les pieds de devant
de mon cheval furent pris entre des pierres ; je descendis aussitôt, je
dégageai les jambes de ma monture et me remis en selle. C’est la cou-
tume dans l’Inde que chaque individu ait deux épées, dont l’une est
suspendue à la selle et se nomme 157 arricâby et l’autre repose dans le
carquois. Mon épée dite arricâby, qui était enrichie d’or, tomba de son
fourreau. Je remis pied à terre, je la ramassai, la passai à mon cou, et
remontai à cheval. Cependant, les Hindous étaient toujours sur mes
traces. J’arrivai ainsi à un grand fossé ; je descendis de ma monture et
entrai dans la tranchée. A partir de ce moment, je ne vis plus les Hin-
dous.
Je pénétrai dans une vallée, au milieu d’un bosquet touffu que tra-
versait un chemin. Je suivis ce dernier, sans savoir où il aboutirait.
Tout à coup, environ quarante idolâtres, tenant dans leurs mains des
arcs, s’avancent vers moi et m’entourent. Je craignis qu’ils ne fissent
p156 tous sur moi une décharge simultanée de leurs flèches, si
j’essayais de m’enfuir. Or je n’avais pas de cotte de mailles. Je me
jetai donc par terre et me rendis prisonnier ; car les Hindous ne tuent
pas quiconque agit ainsi. Ils me saisirent et me dépouillèrent de tout
ce que je portais, à l’exception de ma tunique, de ma chemise et de
157 L’épée de l’étrier.
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mon caleçon ; puis ils m’entraînèrent dans cette forêt et me conduisi-
rent à l’endroit de leur campement, près d’un bassin d’eau situé au
milieu des arbres. Ils m’apportèrent du pain de mâch, c’est-à-dire de
pois ; j’en mangeai et je bus de l’eau.
Il y avait, en compagnie de ces gens-là, deux musulmans qui
m’adressèrent la parole en langue persane et m’interrogèrent touchant
ma condition. Je leur appris une portion de ce qui me concernait ;
mais je leur cachai que je venais de la part du sultan. Ils me dirent :
« Il faut immanquablement que ces gens-ci ou bien d’autres te fassent
périr. Mais voici leur chef. » Ils me montraient un d’entre eux, à qui
j’adressai la parole par l’intermédiaire des musulmans. Je m’efforçai
de capter sa bienveillance, et il me remit à la garde de trois de ses
gens, savoir un vieillard, son fils et un méchant nègre. Ces trois indi-
vidus me parlèrent, et je compris à leurs discours qu’ils avaient reçu
l’ordre de me tuer. Le soir de ce même jour, ils me conduisirent dans
une caverne. Dieu envoya au nègre une fièvre, accompagnée de fris-
sons. Il plaça ses pieds sur moi ; quant au vieillard et à son fils, ils
s’endormirent. Lorsque le matin fut arrivé, ils tinrent conseil entre
eux, et me firent signe de descendre avec eux près du bassin. Je com-
pris qu’ils voulaient m’assassiner. Je parlai au vieillard et m’efforçai
de gagner sa bienveillance. Il eut pitié de moi ; je coupai les deux
manches de ma chemise et les lui remis, afin que ses camarades ne le
punissent pas à mon sujet, si je m’enfuyais.
Vers l’heure de midi, nous entendîmes parler près du bassin. Mes
gardiens crurent que c’était la voix de leurs compagnons, et me firent
signe de descendre avec eux. Nous descendîmes et trouvâmes que
c’étaient d’autres p157 individus. Ceux-ci conseillèrent à mes conduc-
teurs de les accompagner ; mais ils refusèrent ; ils s’assirent tous trois
devant moi et j’avais le visage dirigé vers eux. Ils placèrent à terre une
corde de chanvre qu’ils avaient avec eux. Pendant ce temps je les
considérais et je disais en moi-même : « C’est avec cette corde qu’ils
me lieront au moment de me tuer. » Je restai ainsi une heure, au bout
de laquelle arrivèrent trois de leurs camarades qui m’avaient capturé.
Ils s’entretinrent avec eux et je compris qu’ils leur disaient : « Pour-
quoi ne l’avez-vous pas tué ? » Le vieillard montra le nègre, comme
s’il voulait s’excuser sur la maladie de celui-ci. Un des trois person-
nages arrivés en dernier lieu était un jeune homme d’une belle figure.
Il me dit : « Veux-tu que je te mette en liberté ? — Certes, répondis-
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je. — Va-t-en », reprit-il. J’ôtai la tunique dont j’étais couvert et la lui
donnai. Il me remit un pagne bleu, tout usé, qu’il portait, et m’indiqua
le chemin. Je partis, et, comme je craignais que ces gens-la ne chan-
geassent d’avis et qu’ils me rattrapassent, j’entrai dans une forêt de
bambous et je m’y cachai jusqu’à ce que le soleil eût disparu. Je sortis
alors et suivis le chemin que m’avait montré le jeune homme, et qui
me conduisit près d’une source d’eau. Je m’y désaltérai et continuai
de marcher jusqu’à la fin du premier tiers de la nuit. J’arrivai à une
montagne, au pied de laquelle je m’endormis. Quand le matin fut arri-
vé, je me remis en route et parvins, vers dix heures, à une haute mon-
tagne de rochers, sur laquelle croissaient des acacias et des lotus. Je
cueillis des fruits de ce dernier arbre et les mangeai ; mais leurs épines
imprimèrent sur mon bras des traces qui y restent encore.
Après être descendu de cette montagne, je me trouvai dans un ter-
rain planté de coton, et où se voyaient aussi des arbustes de ricin. Il y
avait encore un bâïn, nom par lequel les Indiens désignent un puits
très spacieux, maçonné en pierres, et pourvu de marches au moyen
desquelles on descend jusqu’à la surface de l’eau. Quelques-uns de
ces puits ont au centre et sur les côtés p158 des pavillons construits en
pierres, des bancs et des sièges. Les rois et les chefs du pays
s’efforcent de se surpasser les uns les autres, en construisant de pareil-
les citernes dans les chemins où il n’y a pas d’eau. Nous décrirons ci-
après quelques-unes de celles que nous avons vues.
Quand je fus arrivé au bâïn en question, je m’y désaltérai. J’y trou-
vai quelques branches de sénevé que quelqu’un avait laissées tomber
en les lavant ; j’en mangeai une partie et mis le reste de côté ; puis je
m’endormis sous un ricin. Pendant ce temps arrivèrent au bâïn envi-
ron quarante cavaliers revêtus de cuirasses. Plusieurs entrèrent dans le
champ et s’en allèrent ; Dieu les empêcha de m’apercevoir. Après leur
départ, il en survint environ cinquante tout armés, qui s’arrêtèrent près
de la citerne. Un d’eux s’approcha d’un arbre situé vis-à-vis de celui
sous lequel j’étais ; mais il n’eut pas connaissance de ma présence.
J’entrai alors dans le champ de coton, et y passai le reste du jour. Les
Hindous demeurèrent près de la citerne, occupés à laver leurs habits et
à jouer. Lorsque la nuit fut arrivée, leurs voix cessèrent de se faire en-
tendre, et je sus par là qu’ils étaient partis ou bien endormis. Je sortis
alors de ma cachette et suivis la trace des chevaux, car il faisait clair
de lune. Je marchais jusqu’à ce que je fusse arrivé à une autre citerne
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surmontée d’un dôme. J’y descendis, je bus de son eau et mangeai des
pousses de sénevé 158 que j’avais sur moi ; puis j’entrai dans le pavil-
lon, et le trouvai rempli de foin rassemblé par des oiseaux. Je
m’endormis là-dessus ; je sentais sous ce foin des mouvements
d’animaux, que je supposais être des serpents ; mais je ne m’en in-
quiétais pas, tant j’étais fatigué.
Lorsque le matin fut venu, je suivis un large chemin qui aboutissait
à un bourg en ruine. J’en pris alors un autre qui était en tout semblable
au premier. Je passai ainsi plusieurs jours, pendant un desquels
j’arrivai à des arbres très serrés entre lesquels se trouvait un bassin p159
d’eau. L’espace compris entre eux ressemblait à une maison, et, sur
les côtés du bassin, il y avait des plantes pareilles au pourpier et
d’autres. Je voulus m’asseoir en cet endroit, jusqu’à ce que Dieu en-
voyât quelqu’un qui me fit parvenir à un lieu habité ; mais, ayant re-
couvré un peu de force, je me remis en route sur un chemin où je
trouvai des traces de bœufs. Je rencontrai un taureau chargé d’un bât
et d’une faucille. Or ce chemin aboutissait à des villages d’idolâtres.
J’en suivis donc un autre, qui me conduisit à une bourgade en ruine,
où je vis deux nègres tout nus. J’eus peur d’eux et restai sous des ar-
bres situés près de là. Lorsque la nuit fut venue, j’entrai dans la bour-
gade et trouvai une maison dans une des chambres de laquelle il y
avait une espèce de grande jarre, que les Hindous disposent pour y
serrer les grains. A la partie inférieure de ce vaisseau de terre, il y a un
trou par lequel un homme peut passer. J’y entrai et en trouvai le fond
couvert de paille ; il y avait aussi une pierre sur laquelle je posai ma
tête et m’endormis. Sur cette jarre était perché un oiseau qui battit des
ailes la majeure partie de la nuit. Je crois bien qu’il était effrayé ; ainsi
nous nous trouvions deux à avoir peur.
Je restai dans cet état pendant sept jours, à partir de celui où je fus
fait prisonnier, et qui était un samedi. Le septième jour, j’arrivai à un
village d’idolâtres, bien peuplé, et où se trouvaient un bassin d’eau et
des champs de légumes. Je demandai à manger aux habitants ; mais ils
refusèrent de m’en donner. Je trouvai, autour d’un puits situé près du
village, des feuilles de raifort, que je mangeai. J’entrai ensuite dans la
bourgade, et y vis une troupe d’idolâtres qui était gardée par des sen-
158 La plante de la moutarde.
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tinelles. Celles-ci m’appelèrent ; mais je ne répondis pas et m’assis
par terre. Un des Hindous s’avança avec une épée nue, qu’il leva, afin
de m’en frapper. Je ne fis aucune attention à lui, tant ma fatigue était
grande. Il me fouilla, et ne trouva rien sur moi ; il prit la chemise dont
j’avais donné les manches au vieillard chargé de ma garde.
Le huitième jour étant arrivé, ma soif devint extrême, p160 et je
n’avais pas d’eau pour la satisfaire. Je parvins à une bourgade déserte,
où je ne trouvai pas de bassin. Cependant, les Hindous de ces villages
ont coutume de faire des bassins où se rassemble l’eau de pluie, dont
ils boivent durant toute l’année. Je suivis un chemin qui me conduisit
à un puits non maçonné, auquel était adaptée une corde tressée avec
des plantes ; mais il n’y avait aucun vase pour puiser de l’eau. Je liai
en conséquence à la corde un morceau d’étoffe qui me couvrait la tête,
et je suçai l’eau dont il s’imprégna dans le puits. Cela ne me désaltéra
pas ; j’attachai à la corde une de mes bottines, et m’en servis pour pui-
ser de l’eau, sans être plus désaltéré. Je voulus tirer de l’eau une se-
conde fois par le même moyen ; mais le câble se rompit, et ma chaus-
sure tomba dans le puits. Je liai alors mon autre bottine, et bus jusqu’à
ce que je fusse désaltéré. Alors je coupai ma bottine en deux, et atta-
chai sa portion supérieure à un de mes pieds, avec la corde du puit et
avec des guenilles que je trouvai en cet endroit. Tandis que j’étais ain-
si occupé, tout en réfléchissant à ma position, voici qu’apparaît devant
moi un individu ; l’ayant considéré, je vis que c’était un homme de
couleur noire, tenant dans ses mains une aiguière et un bâton, et por-
tant sur son épaule une besace. Il me dit : « Que le salut soit sur
vous ! » Je lui répondis : « Sur vous soient le salut, la miséricorde de
Dieu et ses bénédictions ! » Il reprit en persan : « Qui es-tu ? » Je ré-
pliquai : « Je suis un homme égaré. — Et moi de même », reprit-il.
Là-dessus il attacha son aiguière à une corde qu’il avait sur lui et pui-
sa de l’eau. Je voulus boire ; mais il me dit : « Prends patience. » Puis
il ouvrit sa sacoche, et en tira une poignée de pois chiches noirs, frits
avec un peu de riz ; j’en mangeai et je bus. Cet individu fit ses ablu-
tions, et une prière de deux génuflexions ; de mon côté, j’en fis autant.
Il me demanda mon nom, et je répondis : « Mohammed. » Je
l’interrogeai touchant le sien, et il me répondit : Alkalb Alfârih, le
Cœur joyeux. Je tirai de cela un présage favorable, et m’en réjouis.
Il me dit ensuite : « Au nom de Dieu, accompagne-moi. p161 —
Oui », répliquai-je, et je marchai quelque peu avec lui ; puis
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j’éprouvai du relâchement dans mes membres et ne pus plus avancer.
En conséquence, je m’assis. « Qu’as-tu donc ? », me demanda mon
compagnon. Je lui répondis : « Avant de te rencontrer, je pouvais
marcher ; mais à présent que j’ai fait ta rencontre je ne le puis plus. »
Il reprit : « Dieu soit loué ! monte à cheval sur mon dos. — Certes,
répliquai-je, tu es faible, et tu n’as pas assez de force pour cela. —
Dieu, répliqua-t-il, me fortifiera ; il faut absolument que tu agisses
ainsi. » En conséquence, je grimpai sur son dos, et il me dit : « Récite
un grand nombre de fois ce verset du Coran : “Dieu nous suffit, et
c’est un excellent protecteur.” » Je le répétai nombre de fois, puis mes
yeux se fermèrent malgré moi, et je ne me réveillai qu’en me sentant
tomber par terre. Alors je sortis de mon sommeil, et n’aperçus aucune
trace de cet individu. Voilà que je me trouve dans un village bien peu-
plé ; je m’y avance, et découvre qu’il appartient à des cultivateurs
hindous, et que son gouverneur est musulman. On l’informa de ma
présence, et il vint me trouver. Je lui dis : « Quel est le nom de cette
bourgade ? — Tâdj Boûrah », me répondit-il. Or, entre elle et la ville
de Coûl, où étaient mes compagnons, il y avait deux parasanges de
distance. Le gouverneur me conduisit à sa maison et me servit des
aliments chauds ; après quoi je me lavai ; il me dit alors : « J’ai chez
moi un habit et un turban que m’a laissés en dépôt un Arabe d’Égypte,
du nombre des gens du camp qui se trouve à Coûl. — Apporte-les-
moi, lui répondis-je, je m’en revêtirai jusqu’à ce que j’arrive au cam-
pement. » Il me les apporta, et je reconnus que c’étaient deux de mes
vêtements, que j’avais donnés à l’Arabe en question, lors de notre ar-
rivée à Coûl. Je fus fort étonné de cela ; puis je songeai à l’individu
qui m’avait porté sur son dos, et je me rappelai ce que m’avait annon-
cé le saint Abou ’Abd Allah Almorchidy, ainsi que nous l’avons rap-
porté dans la première partie 159 de ces Voyages , alors qu’il me
p162
dit : « Tu entreras dans l’Inde, et tu y rencontreras mon frère Dilchâd,
qui te délivrera d’une peine dans laquelle tu seras tombé. » D’un autre
côté, je me souvins de la réponse que me fit l’inconnu, quand je lui
demandai son nom. Il dit : « Alkalb Alfârih », ce qui veut dire la
même chose que le persan Dilchâd, Cœur joyeux. Je sus que c’était le
même personnage dont Almorchidy m’avait prédit la rencontre, et que
159 Voir t. I, p. 110.