A Vant Propos
De l’entrée de l’empereur dans sa capitale, et des montures qu’il nous fit donner
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
DE L’ENTRÉE DE L’EMPEREUR DANS SA CAPITALE,
ET DES MONTURES QU’IL NOUS FIT DONNER
Le lendemain de notre sortie à la rencontre du sultan, chacun de
nous reçut un cheval des écuries impériales, avec une selle et une
bride, couvertes d’ornements. Le souverain monta à cheval pour faire
son entrée dans sa capitale ; nous en fîmes autant, marchant dans son
p117 avant-garde avec Sadr aldjihân. On para les éléphants devant le
monarque, on mit sur eux les étendards, ainsi que seize parasols, dont
quelques-uns étaient chamarrés d’or, et d’autres embellis avec de l’or
et des pierreries. Sur la tête du sultan, on éleva aussi un parasol de ce
genre, et l’on porta devant le souverain la ghâchiyah, qui est une
housse pour recouvrir la selle, incrustée d’or et de diamants. On plaça
des petites balistes sur quelques éléphants, et quand le sultan fut arrivé
près de la ville on lança, au moyen de ces machines, des pièces d’or et
d’argent mêlées. Les gens à pied qui étaient devant le sultan, et
d’autres personnes présentes dans la foule, ramassaient ces monnaies.
Cela continua jusqu’à ce qu’on entrât dans le château ; des milliers
d’individus marchaient à pied devant le souverain. On construisit des
coupoles en bois, recouvertes d’étoffes de soie ; elles renfermaient les
chanteuses, suivant ce que nous avons déjà raconté à ce sujet.
DE NOTRE ENTRÉE CHEZ LE SULTAN, DES BIENFAITS QU’IL NOUS
ACCORDA, DU GOUVERNEMENT ET DES CHARGES DONT IL NOUS INVESTIT
Le vendredi, deuxième jour après l’arrivée du souverain à Dihly,
nous nous rendîmes à la porte de la grande salle d’audience, et nous
assîmes sur les bancs de la troisième porte : l’ordre pour être intro-
duits ne nous était pas encore parvenu. Le chambellan Chams eddîn
alfoûchendjy sortit ; il dit aux secrétaires d’écrire nos noms, il leur
permit de nous faire entrer, ainsi que quelques-uns de nos camarades,
et fixa à huit le nombre de ceux qui devaient être introduits avec moi
nous entrâmes donc, en compagnie de ces derniers. On apporta des
sacs d’argent et le 97 kabbân , c’est-à-dire la balance ; le grand juge et
les secrétaires s’assirent ; ils appelèrent les hommes illustres, ou les
étrangers, qui étaient à la p118 sorte, et assignèrent à chacun d’eux sa
97 La balance dite romaine, à un seul plateau et à poids mobile.
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part de ces bourses d’argent. Je touchai cinq mille dînârs, et la somme
totale était de cent mille dînârs, que la mère du sultan distribuait en
aumônes, à l’occasion du retour de son fils. Pour ce jour-là, nous nous
retirâmes.
Plus tard, le souverain nous fit appeler pour nous faire manger en
sa présence ; il nous demanda de nos nouvelles, et nous parla de la
façon la plus affectueuse. Il nous dit une fois : « Vous nous avez ho-
noré par votre visite dans ce pays, et nous ne saurions assez vous ré-
compenser. Celui d’entre vous qui est vieux sera considéré comme
mon père ; celui dont l’âge est mûr, comme mon frère ; et celui qui est
jeune, je le regarderai comme mon fils. Il n’y a rien dans mon
royaume de plus précieux que cette capitale, et je vous la donne. »
Nous le remerciâmes et fîmes des vœux pour lui, Ensuite il nous ac-
corda des pensions, et il m’assigna douze mille dînârs par an ; il ajouta
deux villages aux trois qu’il m’avait conférés auparavant : ce furent
ceux nommés Djaouzah et Malicpoûr 98.
Un jour le sultan nous envoya Khodhâouend Zâdeh Ghiyâth eddîn
et Kothb almolc, gouverneur du Sind, qui nous parlèrent ainsi qu’il
suit « Le Maître du monde vous fait dire ceci : “Celui parmi vous qui
est en état de remplir les fonctions de vizir, de secrétaire, de comman-
dant, de juge, de professeur ou de supérieur dans un ermitage, etc.
[moi, le sultan], je les lui procurerai.” » Tout le monde se tut, car ils
voulaient tous acquérir des richesses et retourner ensuite dans leurs
pays. L’émir bakht, fils du seigneur Tâdj eddîn, dont nous avons déjà
fait mention, prit la parole et dit : « Pour le vizirat, c’est précisément
mon héritage ; et quant aux fonctions de secrétaire, c’est mon occupa-
tion : je ne connais pas autre chose. » Hibet Allah, fils d’Alfalaky,
parla dans des termes analogues ; alors Khodhâouend Zâdeh s’adressa
à moi, en langue arabe, et dit : « Quelle est ta réponse, à toi, ô mon
sayyid ? », p119 seigneur. Les gens de ce pays n’appellent jamais un
Arabe que du nom de seigneur ; ainsi fait le sultan lui-même pour ho-
norer la nation arabe. Je dis : « Les fonctions de ministre d’État ni cel-
les de secrétaire, ne sont faites pour moi ; mais, quant à la dignité de
juge et de cheïkh ou supérieur, c’est là mon occupation et celle de mes
ancêtres. Pour ce qui concerne la charge de commandant, vous savez
98 Villages se trouvant également à proximité de Dihli.
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bien que les barbares n’ont adopté l’islamisme que forcés par les sa-
bres des Arabes. »
Lorsque le sultan connut mes paroles, il les approuva ; il se trouvait
à ce moment-là dans la partie du château appelée Mille Colonnes, et il
mangeait. Il nous envoya quérir, nous mangeâmes en sa présence et en
sa compagnie ; puis nous nous retirâmes à l’extérieur de la grande
salle d’audience des Mille Colonnes ; mes compagnons s’assirent, et
je partis à cause d’un furoncle qui m’empêchait de m’asseoir. Le sou-
verain nous demanda une seconde fois ; mes camarades entrèrent et ils
m’excusèrent auprès de lui. Je revins après la prière de l’après-midi, et
j’accomplis dans la salle d’audience les deux prières du coucher du
soleil et de la nuit close.
Le chambellan sortit et nous appela ; Khodhâouend Zâdeh Dhiyâ
eddîn entra, et c’était l’aîné des trois frères mentionnés plus haut. Le
sultan le nomma 99 émir dâd, commandant de la justice, ce qui dési-
gne un des principaux émirs. Il siégeait dans le tribunal du juge, et se
faisait amener les personnes qui avaient quelque droit à faire valoir
contre un commandant ou un grand. Le souverain fixa son traitement
pour cet emploi à cinquante milles dinars par an ; il lui assigna des
prairies 100 du revenu de cette somme, et lui donna cinquante mille
dînârs comptant. Il le revêtit d’une robe d’honneur de soie chamarrée
d’or et appelée la figure du chîr, ou du lion, car elle portait sur le de-
vant, ainsi que dans le dos, la représentation d’un lion. On avait p120
cousu dans l’intérieur du vêtement un billet qui faisait connaître la
quantité de l’or employé pour ses broderies. Le sultan lui fit donner
aussi un cheval de la première race ; or on connaît dans l’Inde quatre
races de chevaux. Les selles, dans ce pays, sont semblables aux selles
égyptiennes, et elles sont, en grande partie, recouvertes d’argent doré
ou vermeil.
Le second qui entra ce fut l’émir bakht ; le sultan lui ordonna de
s’asseoir avec le vizir sur le coussin de celui-ci, et d’examiner les
comptes des bureaux. Il fixa ses honoraires à quarante mille dînârs par
années, lui assigna des prés jusqu’à concurrence de ce revenu, et lui
donna en argent comptant quarante mille dinars. En outre, il lui fit
99 Une sorte de juge d’instruction chargé également de l’application des peines.
100 Gibb traduit « domaines ».
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donner un cheval sellé et bridé, une robe d’honneur pareille à celle
qu’avait reçue Dhiyâ eddîn, et le surnomma Cheref almolc, la Gloire
du royaume. Hibet allah, fils d’Alfalaky, entra le troisième chez le sul-
tan, qui le nomma raçoûl dâr, c’est-à-dire le chambellan chargé des
ambassades ou missions. Son traitement fut fixé à vingt-quatre mille
dînârs par an, on lui assigna des prairies de ce revenu annuel, on lui
donna en sus vingt-quatre mille dinars à toucher de la main à la main,
un cheval sellé et bridé, ainsi qu’un vêtement d’honneur. Le souverain
le surnomma Béhâ almolc, la Splendeur du royaume.
J’entrai à mon tour, et trouvai le sultan sur la terrasse du château,
appuyé contre le trône ; le vizir Khodjah Djihân était devant lui, et le
grand roi Kaboûlah 101 était debout en présence du monarque. Quand
j’eus salué celui-ci, Kaboûlah me dit : « Incline-toi et prête hommage,
car le Maître du monde t’a nommé juge de la capitale du royaume, à
Dihly. Il a fixé tes honoraires à douze mille dînârs par année et t’a as-
signé des champs de ce rapport. Il a ordonné de te payer douze mille
dînârs en argent comptant, que tu pourras toucher demain au trésor,
s’il plaît à Dieu. Il te donne un cheval p121 avec sa selle et sa bride,
ainsi qu’un vêtement de mahârîby. » On appelle de la sorte la robe qui
porte sur le devant et au dos la figure d’un mihrâb. Je m’inclinai pro-
fondément. Kaboûlah prit ma main et me conduisit vers le sultan, qui
me dit : « Ne crois pas que la judicature à Dihly soit chose de peu
d’importance ; c’est, au contraire, chez nous, l’emploi le plus considé-
rable. » Pour moi, je comprenais fort bien son discours, mais je ne sa-
vais pas répondre convenablement dans la même langue. Le sultan, de
son côté, comprenait l’arabe, mais il ne pouvait pas le parler couram-
ment.
Je répondis au souverain : « Ô notre maître, moi je professe ou suis
le rite de Mâlic, et les habitants de Dihly sont hanéfites ; de plus je ne
sais pas leur langue. » il reprit : « J’ai déjà choisi pour tes substituts
Béhâ eddîn almoltâny et Camâl eddîn albidjnaoury ; ils délibéreront
avec toi, et tu légaliseras les actes ; tu tiendras près de moi la place
d’un fils. » Je répliquai : « Ou bien plutôt celle de votre serviteur et de
votre esclave. » Alors le sultan dit en arabe : « Au contraire, tu es no-
tre seigneur et notre maître. » Cela fut un effet de son humilité, de sa
101 Malik Qabul, plusieurs fois cité (voir aussi t. II, chap. 7, n. 14).
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bonté et de sa complaisance. Il dit ensuite à Cheref almolc émir
bakht : « Dans le cas où ce que je lui ai assigné ne lui suffirait pas, car
il est un homme de beaucoup de dépense, je lui donnerai en sus un
ermitage, s’il peut prendre sur lui de veiller à ce qui concerne les fa-
kirs. » Il ajouta : « Dis-lui cela en arabe. » Le sultan pensait que l’émir
bakht parlait bien l’arabe, mais la chose n’était pas ainsi ; le souverain
l’ayant compris, lui dit : Birew oué iecdjâ bikhouspî oué ân hicâïah
ber oû bogouï oué tefhîm bocunî tâ ferdâ in châ allâh pîch men bïyâî
oué djéouâbi oû bogouï. Voici le sens de ces paroles : « Partez pour ce
soir et dormez dans un même endroit ; fais-lui comprendre [ô émir
bakht] cette conversation ; demain, si Dieu le veut, tu te rendras chez
moi et me feras connaître sa réponse. » Nous partîmes alors ; tout cela
s’était passé dans le premier tiers de la nuit et l’on avait déjà sonné la
retraite.
C’est l’usage, dans l’Inde, que personne ne sorte p122 après qu’on a
battu la retraite. Nous attendîmes donc la sortie du vizir pour cheminer
en sa compagnie. Les portes de Dihly étaient fermées, et nous passâ-
mes la nuit chez le sayyid Aboû’l Haçan al’ibâdy al’irâky, dans la rue
nommée Sérâpoûrkhân. Ce cheïkh faisait du commerce pour le
compte du sultan ; il achetait pour lui des armes et des marchandises
dans l’Irâk et le Khorâçân. Le jour suivant, le souverain nous fit de-
mander ; nous reçûmes l’argent, les chevaux, les robes d’honneur.
Chacun de nous prit le sac des dînârs, le mit sur son épaule, entra ainsi
chez le sultan et s’inclina. On nous amena les chevaux, nous baisâmes
leurs sabots, après qu’on les eut recouverts avec des morceaux
d’étoffe, et conduisîmes nous-mêmes ces animaux à la porte du palais
du sultan, où nous les montâmes. Toutes ces cérémonies sont des cou-
tumes observées chez les indiens. Nous nous retirâmes : l’empereur fit
donner à mes gens deux mille dînârs et dix vêtements. Il ne donna rien
aux compagnons des autres personnages ; mais les miens avaient une
prestance et un extérieur qui plurent au sultan. Ils s’inclinèrent devant
lui, et il les remercia.