A Vant Propos
De la révolte d’un fils du frère du sultan, et de la cause de cette rébellion
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
fut le tour des chérifs, ou descendants de Mahomet, et des jurisconsul-
tes ; successivement, des favoris du souverain, des savants et des poè-
tes ; des chefs de l’armée, des jeunes garçons ou pages, et des ma-
mloûcs ou esclaves militaires.
Le sultan se tint sur son éléphant, en face de la coupole des séan-
ces. On éleva au-dessus de sa tête un parasol incrusté d’or et de pierre-
ries ; on plaça à sa droite cinquante éléphants parés, et autant à sa
gauche ; on p300 rangea aussi à son côté droit cent chevaux, et cent au-
tres à son côté gauche ; tous étaient des chevaux de relais. Devant le
souverain se trouvaient ses chambellans les plus intimes. Les musi-
ciens arrivèrent, et ils chantèrent en présence du sultan. On amena des
chevaux caparaçonnés de soie, portant des anneaux d’or aux jambes et
des licous faits de brocart d’or. Ils dansèrent devant le souverain, et
j’en fus émerveillé ; j’avais déjà vu pareille chose devant le roi de
l’Inde. Vers le soir, le sultan entra dans son palais, et les assistants se
retirèrent dans leurs demeures.
DE LA RÉVOLTE D’UN FILS DU FRÈRE DU SULTAN,
ET DE LA CAUSE DE CETTE RÉBELLION
Le sultan avait un neveu, fils de son frère, qui était marié avec sa
fille, et auquel il donna à gouverner une des provinces. Ce jeune
homme se prit d’amour pour la fille d’un certain émir, et désira de
l’épouser. Or l’usage de ce pays est que, lorsqu’un homme, soit émir,
soit marchand, ou autre, a une demoiselle qui a atteint l’âge nubile, il
est obligé de prendre les ordres du souverain à ce sujet. Le prince en-
voie une femme, qui examine la jeune fille ; si la description qu’elle
lui fait de celle-ci lui plaît, il l’épouse ; sinon, il permet que les parents
de la demoiselle la donnent en mariage à celui qu’ils veulent. Les ha-
bitants de ces contrées souhaitent fort que le sultan épouse leurs filles,
à cause de la dignité de la noblesse qu’ils obtiennent par ce moyen.
Quand le père de la demoiselle aimée par le fils du frère du sultan
consulta le souverain, celui-ci envoya une personne pour voir la jeune
fille, et l’épousa. La passion du jeune homme devint violente, et il ne
trouva aucun moyen d’obtenir celle qu’il aimait. Plus tard, le sultan
partit pour guerroyer contre les infidèles, qui étaient à la distance d’un
mois de marche. Le fils de son frère se révolta alors, il entra à Sumatra
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
sans résistance, car cette ville n’avait pas encore d’enceinte ; il p301
s’empara du pouvoir, et reçut le serment de fidélité d’une partie de ses
sujets ; les autres le refusèrent. Son oncle, ayant été informé de ces
événements, rebroussa chemin, et revint à Sumatra. Le rebelle prit ce
qu’il put, en fait de biens et de trésors ; il enleva la femme qu’il ai-
mait, et se dirigea vers la contrée des infidèles, à Moul Djâouah, ou la
Djâouah primitive 467. Ce fut à la suite de cela que son oncle construi-
sit le mur, ou plutôt l’enceinte de bois, autour de Sumatra.
Je restai avec ce souverain à Sumatra quinze jours après ce temps,
je lui demandai la permission de continuer mon voyage, le moment
étant arrivé 468. En effet, on ne peut pas se rendre en Chine en toutes
saisons. Le souverain nous fit préparer une jonque ; il nous donna des
provisions, nous combla de bienfaits, de bontés (que Dieu l’en récom-
pense !), et il envoya avec nous un de ses compagnons pour nous ré-
galer du repas d’hospitalité sur la jonque. Nous voyageâmes tout le
long de son pays pendant vingt et une nuits, puis, nous arrivâmes à
Moul Djâouah 469. C’est la contrée des infidèles, et sa longueur est de
deux mois de marche ; elle produit les espèces aromatiques,
l’excellent aloès de Kâkoulah 470 471 et de Kamârah , deux localités
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qui font partie de son territoire. Dans le pays du sultan Azzhâhir, à
Sumatra, il n’y a que l’encens, ou le benjoin, le camphre, quelque peu
de girofle, et une petite quantité d’aloès de l’Inde ; mais la plupart de
ces choses se retrouvent à Java. Nous allons mentionner ce que nous
467 Il serait intéressant de comparer ce texte avec celui de la Chronique des rois
de Pasei d’après lequel le roi Ahmad tua par jalousie deux de ses fils qui vou-
laient épouser une princesse de Java, à la suite de quoi la princesse se suicida
et son père détruisit la capitale, Samudra, causant ainsi son déplacement (voir
plus haut, n. 8). Pour Moul Djava voir, ci-dessous n. 15.
468 Il s’agit probablement de la mousson sud-ouest qui permet un voyage en di-
rection du nord-est et qui commence au mois de mars.
469 Le Moul Djâouah d’Ibn Battûta devait plutôt être interprété comme Java
« principale » ou « continentale » et correspondre par conséquent à la pénin-
sule de Malaisie et non à l’île de Java. Effectivement, il n’y a ni éléphants ni
bois d’aloès à Java ; les lieux cités semblent faire partie du continent (voir
note suivante) et le chemin de la Chine ne passe pas par Java.
470 Dans les itinéraires chinois, un pays nommé Ko-ku-lo se situe sur la côte occi-
dentale de la péninsule de Malaisie. On peut l’assimiler au Kâkoulah d’Ibn
Battûta et le situer au nord de Malacca (voir l’introduction).
471 Kamara ne peut être identifié qu’avec le pays khmer, c’est-à-dire le Cam-
bodge, qui est situé bien plus au nord.