A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 82 sur 166

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A Vant Propos

Du changement de dispositions du vizir, du projet que je formai de partir et du séjour que je fis ensuite aux Maldives

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

“Ceci est ma propriété, je l’ai apporté de la maison de mon maître.”

Maintenant que ce p241 objets t’appartiennent, fais-lui-en présent. »

J’adressai à Dieu des prières pour le ministre et rendis à celui-ci les

actions de grâce dont il était digne.

 

DU CHANGEMENT DE DISPOSITIONS DU VIZIR, DU PROJET QUE JE FORMAI

DE PARTIR ET DU SÉJOUR QUE JE FIS ENSUITE AUX MALDIVES

 

Le vizir Souleïmân le mânâyec m’avait fait proposer d’épouser sa

fille. J’envoyai donc demander au vizir Djémâl eddîn la permission de

conclure ce mariage. Mon messager revint me trouver et me dit :

« Cela ne lui plaît pas, il désire te marier à sa fille, lorsque le terme

légal du veuvage de celle-ci sera écoulé. » Je refusai de consentir à

cette union, craignant la fâcheuse influence attachée à la fille du grand

vizir, puisque deux époux étaient déjà morts près d’elle, avant d’avoir

consommé le mariage. Sur ces entrefaites, une fièvre me saisit et j’en

fus fort malade. Il faut absolument que toute personne qui entre dans

cette île-là ait la fièvre 363, Je pris une forte résolution de partir de ce

pays ; je vendis une portion de mes bijoux pour des cauris, et louai un

vaisseau afin de me rendre dans le Bengale. Quand j’allai prendre

congé du vizir, le kâdhi sortit à ma rencontre et me tint ce discours :

« Le vizir te fait dire ceci : “Si tu veux t’éloigner, rends-nous ce que

nous t’avons donné et pars ensuite.” » Je répondis : « Avec une partie

des bijoux j’ai acheté des cauris ; faites-en ce que vous voudrez. » Au

bout de quelque temps le kâdhi revint me trouver. « Le vizir, reprit-il,

dit ceci : “Nous t’avons donné de l’or, et non des cauris”. » Je répli-

quai : « Eh bien, je les vendrai et je vous rendrai l’or. » En consé-

quence, j’envoyai prier les marchands de m’acheter les coquillages.

Mais le vizir leur ordonna de p242 n’en rien faire ; car son dessein, en

se conduisant ainsi, était de m’empêcher de m’éloigner de lui.

 

Ensuite il me députa un de ses familiers, qui me tint ce discours :

« Le vizir te fait dire de rester près de nous et que tu auras tout ce que

tu désireras. » Je dis en moi-même : « Je suis sous leur autorité ; si je

ne demeure pas de bonne grâce, je demeurerai par contrainte. Un sé-

 

363 Il s’agit de la fièvre des Maldives, appelée malé ons (una : fièvre, en cinga-

lais).

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

jour volontaire est donc préférable. » Je répondis à l’envoyé : « Très

bien, je resterai près de lui. » Le messager retourna trouver son maître,

qui fut joyeux de ma réponse et me manda. Lorsque j’entrai chez lui,

il se leva, m’embrassa et me dit : « Nous voulons ta proximité et tu

veux t’éloigner de nous ! » Je lui fis mes excuses, qu’il accueillit, et

lui dis : « Si vous désirez que je reste, je vous imposerai des condi-

tions. » Le vizir répondit : « Nous les acceptons ; fixe-les donc. » Je

repris : « Je ne puis me promener à pied. » Or c’est la coutume des

insulaires que personne ne monte à cheval en ce pays, si ce n’est le

vizir. Aussi, lorsqu’on m’eut donné un cheval et que je le montai, la

population, les hommes comme les enfants, se mit à me suivre avec

étonnement, jusqu’à ce que je m’en plaignisse au vizir. On frappa sur

une 364 donkorah , et l’on proclama parmi le peuple que personne ne

me suivît. La donkorah est une espèce de bassin de cuivre, que l’on

bat avec une baguette de fer, et dont le bruit est entendu au loin. Après

l’avoir frappée, on crie en public ce que l’on veut.

 

Le vizir me dit : « Si tu veux monter dans un palanquin, à mer-

veille ; sinon, nous avons un étalon et une cavale. Choisis celui des

deux animaux que tu préfères. » Je choisis la cavale, que l’on

m’amena sur l’heure. On m’apporta en même temps des vêtements. Je

dis au vizir : « Que ferai-je des cauris que j’ai achetés ? » Il me répon-

dit : « Fais partir un de tes compagnons, afin qu’il te les vende dans le

Bengale. — Je le p243 ferai, repris-je, à condition que tu expédieras

quelqu’un pour l’aider dans cette opération. — Oui, répliqua-t-il. »

J’envoyai alors mon camarade Abou Mohammed, fils de Ferhân, en

compagnie de qui on fit partir un indigène nommé le pèlerin ’Aly. Or

il advint que la mer fut agitée ; l’équipage du navire jeta toute la car-

gaison, y compris le mât, l’eau et toutes les autres provisions de route.

Ils restèrent pendant seize jours n’ayant ni voile ni gouvernail, etc.

Après avoir enduré la faim, la soif et les fatigues, ils arrivèrent à l’île

de Ceylan. Au bout d’une année, mon camarade Abou Mohammed

vint me retrouver. Il avait visité le Pied [d’Adam], et il le revit en ma

société.

 

364 Probablement de l’hindi dhandora, petit tambour encore utilisé par les crieurs

publics.