A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 163 sur 166

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A Vant Propos

Anecdote

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

manqué d’en faire la lecture tous les jours, soit que je fusse en voyage,

soit que je fusse sédentaire.

 

Je me rendis à Mîmah, où nous campâmes hors de la ville et auprès

de divers puits.

 

De là, nous allâmes à Tonboctoû, ville qui se trouve à quatre milles

de distance du fleuve Nil, et qui est habitée principalement par des

Messoûfites porteurs du lithâm, voile ou bandeau qui couvre le bas du

visage. Le gouverneur est appelé Ferbâ Moûçâ. Je me trouvai chez lui

un jour qu’il nomma un Messoûfite commandant d’une troupe ; il le

revêtit d’un habillement, d’un turban, de caleçons, le tout en étoffes de

couleur, et il le fit asseoir sur un bouclier. Les grands de la tribu de ce

Messoûfite le soulevèrent par-dessus leurs têtes.

 

On voit à Tonboctoû le tombeau du poète illustre Aboû Ishâk As-

sâhily Algharnâthy 815, ou originaire de Grenade, qui est plus connu

dans son pays sous le nom d’Atthouwaïdjin. On y remarque aussi le

tombeau de Sirâdj eddîn, fils d’Alcouwaïc, un des principaux négo-

ciants, et natif d’Alexandrie.

 

ANECDOTE

 

Lorsque le sultan Mensa Moûça fit son pèlerinage, il s’arrêta dans

un jardin que ce Sirâdj eddîn avait à Bircat Alhabech, ou l’Étang des

Abyssins, à l’extérieur de la ville du Caire ; c’est là que le sultan des-

cend. Mensa p432 Moûça eut besoin d’argent, et il en emprunta à Sirâdj

eddîn 816, ses émirs en firent autant. Sirâdj eddîn expédia son manda-

taire avec eux, afin qu’il touchât la somme qui lui était due ; mais ce

dernier séjourna à Mâlli. Alors Sirâdj eddîn partit lui-même pour de-

mander son argent, et il se fit accompagner par son fils. Parvenu à

Tonboctoû, Sirâdj eddîn reçut l’hospitalité d’Aboû Assâhily, et la

mort l’atteignit fatalement dans la nuit. Le public s’entretint beaucoup

de cet accident, et soupçonna que Sirâdj eddîn avait été empoisonné.

 

815 Voir plus haut n. 90.

816 Mansa Moussa, après avoir dépensé sa tonne et demie d’or, aurait dû encore

emprunter au Caire, ce qui permit aux commerçants de faire de gros bénéfices,

puisque pour 300 dinars prêtés ils obtenaient un gain de 700.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Or son fils dit à ces gens-là : « Certes, j’ai mangé des mêmes mets que

mon père ; s’ils avaient renfermé du poison, ce poison nous aurait tués

tous deux ; donc le terme de sa vie était arrivé. » Le fils de Sirâdj ed-

dîn continua son voyage jusqu’à Mâlli ; il reçut son argent, et repartit

pour l’Égypte.

 

A Tonboctoû, je m’embarquai sur le Nil, dans un petit bâtiment, ou

canot, fait d’un seul tronc d’arbre creusé. Tous les soirs nous descen-

dions dans un village, nous y achetions les vivres et le beurre dont

nous avions besoin, en payant avec du sel, des épices et des verrote-

ries. J’arrivai dans une localité dont j’ai oublié le nom, et qui avait

pour commandant un homme de mérite, un pèlerin appelé Ferbâ So-

leïmân. C’est un personnage célèbre pour son courage et pour sa vi-

gueur ; nul n’est en état de bander son arc. Je n’ai point vu parmi les

nègres d’individu plus haut ni plus corpulent que lui. Il arriva que je

voulus me procurer ici un peu de millet ; par conséquent, je me rendis

chez Ferbâ Soleïmân, et c’était le jour anniversaire de la naissance de

Mahomet 817 . Je saluai ce commandant, qui me questionna sur mon

arrivée [sur le motif de ma visite]. Il y p433 avait en sa compagnie un

jurisconsulte qui était son secrétaire ; je pris une tablette qui se trou-

vait devant ce dernier, et j’y écrivis ces mots : « O jurisconsulte ! dis à

ce commandant que nous avons besoin d’un peu de millet pour notre

provision de route. Salut ! »

 

Je passai la tablette au légiste, afin qu’il lût à part lui ce qu’elle

portait tracé, et qu’il parlât ensuite sur ce sujet à l’émir, dans sa lan-

gue ; mais il lut, au contraire, à haute voix, et l’émir le comprit. Celui-

ci me prit alors par la main ; il m’introduisit dans son michouer, ou le

lieu de ses audiences, où se voyaient beaucoup d’armes, telles que des

boucliers, des arcs et des lances. Je trouvai chez ce commandant un

exemplaire du Kitâb Almodhich, ou du livre intitulé L’Etonnant, d’Ibn

Aldjeouzy 818, et je me mis à le lire. On apporta une boisson en usage

dans ce pays, et appelée daknoû : c’est de l’eau contenant du millet

concassé, mêlé avec une petite quantité de miel ou de lait aigre. Ces

gens s’en servent en place d’eau ; car, s’ils boivent celle-ci pure, elle

 

817 er Le 12 rabi 1 754 ou 17 avril 1353.

818 Abu’l Faradj Ibn Djwazi : traditionnaire et jurisconsulte hanbalite qui vécut à

Bagdad (1116-1200).

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

leur fait du mal. A défaut de millet, ils ajoutent à l’eau du miel ou du

lait aigri. Ensuite, on nous offrit une pastèque, dont nous mangeâmes.

 

Un jeune garçon, haut de cinq empans 819, entra ; Ferbâ Soleïmân

l’appela, et, s’adressant à moi, il dit : « Celui-ci est ton présent

d’hospitalité ; garde-le bien afin qu’il ne prenne pas la fuite. » Je

l’acceptai, et désirai m’en retourner ; mais l’émir me dit : « Reste jus-

qu’à l’arrivée des mets. » Une jeune esclave de Ferbâ Soleïmân vint à

nous ; elle était de Damas, Arabe de naissance 820 , et elle me parla

dans ma langue. Sur ces entrefaites, nous entendîmes des cris dans la

maison du commandant, qui fit partir cette femme pour en savoir p434

la cause. L’esclave revint, et informa son maître qu’une fille à lui ve-

nait de mourir. Alors il me dit : « Je n’aime pas les pleurs ; viens,

marchons vers le bahr » ; il entendait parler du Nil, et il possède plu-

sieurs maisons sur la rive de ce fleuve. On amena un cheval, et l’émir

me dit : « Monte-le, » Je répondis : « Je ne le monterai pas, puisque tu

es à pied. » Nous allâmes donc à pied tous les deux, et arrivâmes aux

habitations qu’il a près du Nil. On apporta des mets, nous mangeâ-

mes ; puis je pris congé de mon hôte et me retirai. Je n’ai jamais

connu de nègre plus généreux ni meilleur que lui. Le jeune esclave

qu’il m’a donné est encore en ma possession.

 

Je partis pour Caoucaou 821, grande ville située près du Nil. C’est

une des plus belles cités des nègres, une des plus vastes et des plus

abondantes en vivres. On y trouve beaucoup de riz, de lait, de poules

et de poisson ; on s’y procure cette espèce de concombre surnommé

’inâny, et qui n’a pas son pareil. Le commerce de vente et d’achat

chez les habitants se fait au moyen de petites coquilles ou cauris 822,

au lieu de monnaie ; il en est de même à Mâlli. Je demeurai à Caou-

caou environ un mois, et je reçus l’hospitalité des personnages sui-

vants : Mohammed, fils d’Omar, natif de Méquinez : c’était un

 

819 L’expression sert à désigner l’âge, ici un adolescent ; un jeune homme esclave

s’appelait un « six empans » (suddasi) et un « sept empans » était un homme

accompli. La hauteur se mesurait depuis la cheville jusqu’au bout inférieur de

l’oreille.

820 Donc probablement d’origine chrétienne.

821 Gao, sur le Niger, à l’est de Tombouctou, reste toujours le point d’aboutis-

sement de la route transsaharienne.

822 Voir plus haut chap. 2, n. 190.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

homme aimable ; folâtre et rempli de mérite ; il est mort à Caoucaou,

après mon départ ; le pèlerin Mohammed Alouedjdy Attâry : c’est un

de ceux qui ont voyagé dans le Yaman ; le jurisconsulte Mohammed

Alfîlâly 823, chef de la mosquée des Blancs.

 

De Caoucaou, je me dirigeai par terre vers Tacaddâ 824, en compa-

gnie d’une caravane nombreuse, p435 formée par des gens natifs de

Ghadâmès. Leur guide et leur chef était le pèlerin Outtchîn, mot qui,

dans le langage des nègres, signifie le loup 825. J’avais un chameau

pour monture, et une chamelle pour porter mes provisions ; mais,

après le premier jour de chemin, cette dernière s’arrêta, s’abattit. Le

pèlerin Outtchîn prit tout ce que la bête avait sur elle, il le distribua à

ses compagnons pour le transporter, et ceux-ci s’en partagèrent la

charge. Il y avait dans la caravane un Africain originaire de Tâdéla 826,

qui refusa de porter la moindre de ces choses, contrairement à ce que

les autres avaient fait. Un certain jour, mon jeune esclave eut soif ; je

demandai de l’eau au même Africain, qui ne voulut pas en donner.

 

Nous arrivâmes dans la contrée des Bardâmah 827, ou tribu berbère

de ce nom. Les caravanes n’y voyagent en sûreté que sous leur protec-

tion, et celle de la femme est plus efficace encore que celle de

l’homme. Les Bardâmah forment une population nomade qui ne

s’arrête jamais longtemps dans le même lieu. Leurs tentes sont faites

d’une façon étrange : ils dressent des bâtons de bois ou des perches,

sur lesquels ils placent des nattes ; par-dessus celles-ci, ils posent des

 

823 De Tafilalet, la région de Sidjilmasa.

824 Le nom correspond à Teguidda n’Tesemt (Teguidda du Sel), au nord-ouest

d’Agadès, dans la région d’Aïr. Toutefois, les fouilles ont fait apparaître une

activité d’industrie du cuivre à Azelik à vingt-cinq kilomètres au nord-est de

Teguidda, les mines elles-mêmes se trouvant à Azouza, treize kilomètres à

l’est d’Azelik.

825 Ce serait plutôt le berbère uchchen, signifiant chacal.

826 Lire : un Marocain de Tadla.

827 « Les Baghama sont des berbères, des nomades qui ne se fixent dans aucun

lieu. Ils font paître leurs chameaux sur la rive d’un fleuve qui vient du côté de

l’orient et se déverse dans le Nil [le Niger]. Il y a chez eux beaucoup de lait,

ils en font leur nourriture » (IDRISI, 1154). Les Baghama d’Idrisi doivent être

les Bardama d’Ibn Battûta : ils correspondent aux Touareg vivant dans le Gao,

le nord du Mali actuel, ceux de la Mauritanie étant nommés Messoufa par

l’auteur.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

bâtons entrelacés, ou une sorte de treillage, qu’ils recouvrent de peaux

ou bien d’étoffes de coton.

 

Les femmes des Bardâmah sont les plus belles du monde et les plus

jolies de figure ; elles sont d’un blanc pur et ont de l’embonpoint ; je

n’ai vu dans aucun pays p436 de l’univers, de femmes aussi grasses que

celles-ci. Leur nourriture consiste en lait frais de vache et en millet

concassé, qu’elles boivent, le soir et le matin, mêlé avec de l’eau et

sans le faire cuire. Quiconque veut se marier avec ces femmes doit

demeurer avec elles dans l’endroit le plus rapproché de leur contrée, et

il ne peut jamais dépasser, en leur compagnie, Caoucaou ni Îouâlâten.

 

Je devins malade dans ce pays, par suite de l’extrême chaleur et

d’une surabondance de bile jaune. Nous hâtâmes notre marche, jus-

qu’à ce que nous fussions arrivés à Tacaddâ ou Tagaddâ, où je logeai

près du cheïkh des Africains, Sa’îd, fils d’Aly Aldjozoûly, Je reçus

l’hospitalité du juge de la ville, Aboû Ibrahîm Ishâk Aldjânâty, un des

hommes distingués. Je fus aussi traité par Dja’far, fils de Mohammed

Almessoûfy. Les maisons de Tacaddâ sont bâties avec des pierres

rouges 828 ; son eau traverse des mines de cuivre, et c’est pour cela

que sa couleur et son goût sont altérés 829. On n’y voit d’autres céréa-

les qu’un peu de froment, que consomment les marchands et les étran-

gers ; il se vend à raison d’un ducat d’or les vingt modds, ou

muids 830 ; cette mesure est ici le tiers de celle de notre pays. Le millet

s’y vend au prix d’un ducat d’or les quatre-vingt-dix muids.

 

Il y a beaucoup de scorpions à Tacaddâ ; ces insectes venimeux

tuent les enfants qui n’ont pas encore atteint l’âge de puberté, mais il

est rare qu’ils tuent les hommes adultes. Pendant que j’étais dans cette

ville, un fils du cheïkh Sa’îd, fils d’Aly, fut piqué un matin par les

scorpions ; il mourut sur l’heure, et j’assistai à ses funérailles. Les ha-

bitants de Tacaddâ n’ont point d’autre occupation que celle du com-

 

828 Les maisons sont en fait construites en boules d’argile recouvertes d’un enduit

de la même matière.

829 Les eaux de Teguidda n’Tesemt sont chargées d’argile et de sel et quasiment

imbuvables. De même dans la région d’Azelik, la localité d’Azelik Guélélé

possède les mêmes caractéristiques.

830 Le muid, mesure de blé par excellence, varie d’un pays à l’autre, au Moyen-

Orient ; il correspond à 513 kg. Quant au ducat d’or, c’est toujours le dinar

d’or marocain de 4,46 g.