A Vant Propos
De la fête que j’ai vue pendant que le sultan était loin de Dihly
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
ne peut en venir à bout à moins d’avoir des troupes bien aguerries, et
renfermant beaucoup de ces gens qui entrent dans les bois, et coupent
les joncs avec des instruments préparés pour un tel but.
DE LA FÊTE QUE J’AI VUE PENDANT QUE LE SULTAN ÉTAIT LOIN DE
DIHLY
La solennité de la Rupture du jeûne arriva 89 et le souverain n’était
pas encore de retour à Dihly. Au jour de la fête, le prédicateur monta
un éléphant, sur le dos duquel on avait adapté pour lui une sorte de
trône ; à ses quatre angles, on avait fiché quatre étendards, et le prédi-
cateur avait revêtu des habits noirs. Les muezzins montèrent aussi sur
des éléphants, et chantèrent devant lui : « Dieu est tout-puissant. » Les
jurisconsultes et les juges de la ville étaient également à cheval, cha-
cun d’eux portant avec soi une aumône, qu’il devait faire lors de la
sortie vers l’oratoire. Sur ce dernier, on avait élevé une grande tente
de coton, ornée de tapis. Le p114 public accourut, louant le Dieu très
haut ; le prédicateur pria avec la multitude, il prononça le prône, et
puis les assistants retournèrent à leurs demeures. Nous nous rendîmes
au palais du sultan, où l’on servit le repas, auquel furent présents les
grands dignitaires, les commandants et les personnages illustres :
ceux-ci sont (nous l’avons déjà dit) les étrangers. On mangea, et l’on
se retira.
DE L’ARRIVÉE DU SULTAN DANS LA CAPITALE,
ET DE NOTRE RENCONTRE AVEC LUI
Le quatrième jour du mois de chawwâl, le sultan arriva 90 au châ-
teau de Tilbat 91, à sept milles de la capitale. Nous reçûmes du vizir
89 Le 4 juin 1334.
90 Le 8 juin 1334. L’accroissement des impôts dans le Doab avait causé une ré-
volte sans doute vers 1333. Muhammad Tughluk, qui à l’époque avait installé
sa capitale à Dawlatabad, y fit une expédition punitive qui amena la dévasta-
tion des districts situés au sud-est de Dihly, de Bulandshahr jusqu’à Kannaudj.
Il venait donc de rentrer de cette expédition.
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l’ordre d’aller à sa rencontre, et nous partîmes. Chaque personne ap-
portait avec elle son cadeau pour le souverain, soit en chevaux, soit en
chameaux, ou en fruits du Khorâçân, en sabres égyptiens, en ma-
mloûcs et en brebis, tirées du pays des Turcs. Nous arrivâmes à la
porte dudit château, où les visiteurs s’étaient tous rassemblés ; on les
introduisait chez le monarque, suivant leur rang, et on leur donnait des
robes d’honneur en lin, chamarrées d’or. Quand ce fut mon tour,
j’entrai et vis le sultan assis sur un fauteuil ; je le pris pour un des
chambellans, jusqu’à ce que j’aperçusse avec lui le roi des confidents
intimes, Nâssir eddîn alcâfy alharaouy, que j’avais connu au temps de
l’absence du souverain. Le chambellan s’inclina, et je fis comme lui ;
émir Hâdjib vint à ma rencontre, et c’est le p115 fils de l’oncle du sul-
tan, appelé Fîroûz ; je m’inclina une seconde fois, à son exemple.
Alors le roi des confidents intimes me dit : « Au nom de Dieu, notre
maître Badr eddîn ! » On me nommait de la sorte dans l’Inde ; et
quant aux mots « notre maître », c’est un titre que les Indiens donnent
à tout individu lettré.
Je m’approchai du sultan, qui prit ma main, la serra, continua à la
tenir, et me parla de la manière la plus affable. Il me dit en persan :
« La bénédiction est descendue, ton arrivée est heureuse, sois tran-
quille ; je serai envers toi si miséricordieux, je te donnerai tant de ri-
chesses, que tes compatriotes le sauront et viendront te trouver. » Puis
il me demanda de quel pays j’étais, et je répondis : « Du Maghreb. » Il
reprit : « De la contrée d’Abdalmoûmin 92 ? », et je répliquai affirma-
tivement. Toutes les fois qu’il me disait une bonne parole, je lui bai-
sais la main, ce que je fis jusqu’à sept fois. Il me revêtit d’un robe
d’honneur, et je me retirai.
Toutes les personnes présentes se réunirent, et on leur servit un fes-
tin. A leur tête étaient : le grand kâdhi Sadr aldjihan Nâssir eddîn alk-
hârezmy, un des plus grands jurisconsultes ; le grand kâdhi des ma-
mloûcs, Sadr aldjihân, Camâl eddîn alghaznéouy ; ’Imâd almolc,
aridh almamâlîc inspecteur des mamloûcs ; le roi Djélâl eddîn alkîd-
91 Mentionné également par les sources comme un rendez-vous de chasse d’Ala
al-din Khaldji, où ce dernier a failli être assassiné par son neveu (voir t. II, p.
383). Il est situé à l’est de Dihly, mais la distance varie selon les sources.
92 Abd al-Mumin, le premier souverain almohade (1128-1163).
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jy 93, ainsi qu’une troupe de chambellans et d’émirs. Il y avait aussi à
ce repas Khodhâouend Zâdeh Ghiyâth eddîn, fils de l’oncle paternel
de Khodhâouend Zâdeh Kïouâm eddîn, juge à Termedh, qui était arri-
vé avec moi. Le sultan l’honorait beaucoup et l’appelait « mon
frère » ; il était venu souvent de son pays (la Transoxiane), pour ren-
dre visite au souverain de l’Inde. Les nouveaux arrivés qui reçurent
des vêtements d’honneur dans cette circonstance sont :
Khodhâouend Zâdeh Kïouâm eddîn ; p116
Ses trois frères, Dhiyâ eddîn, ’Imâd eddîn et Borhân eddîn ;
Le fils de sa sœur, émir bakht, fils du Sayyid Tâdj eddîn, dont
l’aïeul, Ouâdjih eddîn, était vizir du Khorâçân, et l’oncle maternel,
’Alâ eddîn, émir de l’Inde, et aussi vizir ;
L’émir Hibet Allah, fils d’Alfalaky attibrîzy, dont le père était
substitut du vizir dans l’Irâk, et celui-là même qui avait fondé à Tibrîz
l’école appelée, de son nom, Alfalakiyyah 94 ;
Le roi Kéraï, de la postérité de Behrâm Djoûr 95, compagnon de
Cosroës : c’est un habitant de la montagne Badhakhchân, d’où l’on
tire cette sorte de rubis nommé balakhch, ainsi que la pierre précieuse
bleue appelée lapis-lazuli ;
L’émir Mobârec châh assamarkandy ;
Aroun Boghâ albokhâry ;
Mélic Zâdeh attirmidhy ;
Chihâb eddîn alcâzéroûny 96, le marchand qui avait apporté de Ti-
brîz des cadeaux pour le sultan, et qui fut pillé en route.
93 Gouverneur d’Uch (voir t. II, p. 337).
94 Pour Tabriz, voir t. I, p. 456.
95 Héros de la Shahnama, l’épopée persane. Pour le Badakhshan,voir t. II, chap.
4, n. 99.
96 Pour l’histoire de ce personnage, voir t. II, p. 420 et s.