A Vant Propos
De l’arbre extraordinaire qui se trouve vis-à-vis de la mosquée
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
nombreux vaisseaux qui vont dans l’Omân, le Fars, le Yaman. De ses
États font partie Deh Fattan et Bodd Fattan, dont nous ferons mention.
Nous nous rendîmes de Djor Fattan à Deh Fattan 244, grande ville
située sur un golfe, et possédant de nombreux vergers ; on y voit des
cocotiers, des poivriers, de la noix d’arec, du bétel et beaucoup de co-
locasie 245, avec laquelle les Hindous font cuire la viande. Quant à la
banane, je n’ai vu aucun pays qui en produise davantage ni à meilleur
marché. On voit à Deh Fattan un très grand 246 bâïn ou bassin, qui a
cinq cents pas de longueur, sur trois cents de largeur. Il est revêtu de
pierres de taille rouges, et a sur ses côtés vingt-huit dômes de pierre,
dont chacun renferme quatre sièges de la même matière. On monte à
chaque pavillon au moyen d’un escalier en pierre. Au milieu de
l’étang, il y a un grand pavillon, haut de trois étages, dont chacun a
quatre sièges. On m’a raconté que c’est le père du sultan Coueïl qui a
fait construire ce bâïn. Il y a vis-à-vis de celui-ci une mosquée cathé-
drale pour les musulmans. La mosquée p203 a des marches au moyen
desquelles on descend jusqu’au bassin, où les fidèles font leurs ablu-
tions et se lavent. Le jurisconsulte Houçaïn m’a rapporté que le per-
sonnage qui a bâti la mosquée et le bain était un des ancêtres de
Coueïl, qui était musulman 247, et dont la conversion à l’islamisme fut
déterminée par une aventure merveilleuse que nous raconterons.
DE L’ARBRE EXTRAORDINAIRE QUI SE TROUVE
VIS-À-VIS DE LA MOSQUÉE
Je vis que la mosquée était située près d’un arbre verdoyant et
beau, dont les feuilles ressemblaient à celles du figuier, sauf qu’elles
étaient lisses. Il était entouré d’une muraille et avait près de lui une
244 Cette ville est identifiée avec Valarpattanam, laquelle se trouve toutefois à
cinq milles au nord de Cannanore sur la rive sud de la rivière du même nom.
245 Arum Colocasia : plante dont les feuilles tendres sont utilisées comme un lé-
gume.
246 « J’ai construit un large puits couvert mesurant dix sur dix avec des escaliers à
l’intérieur, qui est connu en Inde sous le nom de wa’in » (Baburnama, auto-
biographie de l’empereur Babur, e XVI siècle).
247 Il s’agit apparemment de Cheruman Perumal (voir n. 103 ci-dessus). Quant à
la mosquée, c’est une de celles qui sont bâties par Malik Dinar et elle existe
encore aujourd’hui.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
niche ou oratoire, où je fis une prière de deux génuflexions. Le nom
de cet arbre, chez les gens du pays, était derakht acchéhâdah, l’arbre
du témoignage. On m’a rapporté en cet endroit que tous les ans, quand
arrivait l’automne, il tombait de cet arbre une feuille, dont la couleur
avait d’abord passé au jaune, puis au rouge. Sur cette feuille était
écrite, avec le roseau de la puissance divine, la parole suivante : « Il
n’y a de dieu que Dieu, et Mohammed est l’envoyé de Dieu. » Le ju-
risconsulte Houçaïn et plusieurs hommes dignes de foi me racontèrent
qu’ils avaient vu cette feuille et lu l’inscription qui s’y trouvait. Hou-
çaïn ajouta que, quand venait le moment de sa chute, les hommes di-
gnes de confiance, parmi les musulmans et les idolâtres, s’asseyaient
sous l’arbre. Lorsque la feuille était tombée, les musulmans en pre-
naient la moitié, l’autre était déposée dans le trésor du p204 sultan infi-
dèle. Les habitants s’en servent pour chercher à guérir les malades 248.
Cet arbre fut cause de la conversion à l’islamisme de l’aïeul de
Coueïl, qui construisit la mosquée et le bassin. Ce prince savait lire les
caractères arabes ; lorsqu’il eut déchiffré l’inscription et compris ce
qu’elle contenait, il embrassa la religion islamique et la professa par-
faitement. Son histoire est transmise par la tradition parmi les Hin-
dous. Le jurisconsulte Houçaïn me raconta qu’un des enfants de ce
souverain retourna à l’idolâtrie, après la mort de son père, se conduisit
injustement et ordonna d’arracher l’arbre par la racine. L’ordre fut
exécuté et l’on ne laissa pas un vestige de l’arbre ; mais il repoussa
par la suite, et redevint aussi beau qu’il l’avait jamais été auparavant.
Quant à l’idolâtre, il mourut bientôt après.
De Deh Fattan nous nous rendîmes à Bodd Fattan 249, qui est une
ville considérable et située sur un grand golfe. Il y a hors de la ville,
248 Le Malabar Gazetteer mentionne des cas de magie à des fins de guérison utili-
sant des inscriptions faites sur des feuilles de bétel, et une légende concernant
un tel arbre miraculeux situé sur le mont Delly persistait encore à la fin du
XIX siècle. e
249 L’actuelle Darmapattanam (le Lieu de charité), située sur une île formée par la
jonction des rivières de Tellicherry et d’Anjarakandi, juste au nord de la ville
de Tellichery. D’après les dires d’Ibn Battûta, cette ville semblait également
appartenir à l’époque aux Kolattiri, mais l’arrière-pays formait le royaume de
Kottayam, lequel aura plus tard une issue sur la mer par cette ville de Darma-
pattanam. La mosquée en question est évidemment encore une de celles bâties
par Malik Dinar, mais elle n’existe plus de nos jours.