A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 65 sur 166

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A Vant Propos

De l’arbre extraordinaire qui se trouve vis-à-vis de la mosquée

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

nombreux vaisseaux qui vont dans l’Omân, le Fars, le Yaman. De ses

États font partie Deh Fattan et Bodd Fattan, dont nous ferons mention.

 

Nous nous rendîmes de Djor Fattan à Deh Fattan 244, grande ville

située sur un golfe, et possédant de nombreux vergers ; on y voit des

cocotiers, des poivriers, de la noix d’arec, du bétel et beaucoup de co-

locasie 245, avec laquelle les Hindous font cuire la viande. Quant à la

banane, je n’ai vu aucun pays qui en produise davantage ni à meilleur

marché. On voit à Deh Fattan un très grand 246 bâïn ou bassin, qui a

cinq cents pas de longueur, sur trois cents de largeur. Il est revêtu de

pierres de taille rouges, et a sur ses côtés vingt-huit dômes de pierre,

dont chacun renferme quatre sièges de la même matière. On monte à

chaque pavillon au moyen d’un escalier en pierre. Au milieu de

l’étang, il y a un grand pavillon, haut de trois étages, dont chacun a

quatre sièges. On m’a raconté que c’est le père du sultan Coueïl qui a

fait construire ce bâïn. Il y a vis-à-vis de celui-ci une mosquée cathé-

drale pour les musulmans. La mosquée p203 a des marches au moyen

desquelles on descend jusqu’au bassin, où les fidèles font leurs ablu-

tions et se lavent. Le jurisconsulte Houçaïn m’a rapporté que le per-

sonnage qui a bâti la mosquée et le bain était un des ancêtres de

Coueïl, qui était musulman 247, et dont la conversion à l’islamisme fut

déterminée par une aventure merveilleuse que nous raconterons.

 

DE L’ARBRE EXTRAORDINAIRE QUI SE TROUVE

VIS-À-VIS DE LA MOSQUÉE

 

Je vis que la mosquée était située près d’un arbre verdoyant et

beau, dont les feuilles ressemblaient à celles du figuier, sauf qu’elles

étaient lisses. Il était entouré d’une muraille et avait près de lui une

 

244 Cette ville est identifiée avec Valarpattanam, laquelle se trouve toutefois à

cinq milles au nord de Cannanore sur la rive sud de la rivière du même nom.

245 Arum Colocasia : plante dont les feuilles tendres sont utilisées comme un lé-

gume.

246 « J’ai construit un large puits couvert mesurant dix sur dix avec des escaliers à

l’intérieur, qui est connu en Inde sous le nom de wa’in » (Baburnama, auto-

biographie de l’empereur Babur, e XVI siècle).

247 Il s’agit apparemment de Cheruman Perumal (voir n. 103 ci-dessus). Quant à

la mosquée, c’est une de celles qui sont bâties par Malik Dinar et elle existe

encore aujourd’hui.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

niche ou oratoire, où je fis une prière de deux génuflexions. Le nom

de cet arbre, chez les gens du pays, était derakht acchéhâdah, l’arbre

du témoignage. On m’a rapporté en cet endroit que tous les ans, quand

arrivait l’automne, il tombait de cet arbre une feuille, dont la couleur

avait d’abord passé au jaune, puis au rouge. Sur cette feuille était

écrite, avec le roseau de la puissance divine, la parole suivante : « Il

n’y a de dieu que Dieu, et Mohammed est l’envoyé de Dieu. » Le ju-

risconsulte Houçaïn et plusieurs hommes dignes de foi me racontèrent

qu’ils avaient vu cette feuille et lu l’inscription qui s’y trouvait. Hou-

çaïn ajouta que, quand venait le moment de sa chute, les hommes di-

gnes de confiance, parmi les musulmans et les idolâtres, s’asseyaient

sous l’arbre. Lorsque la feuille était tombée, les musulmans en pre-

naient la moitié, l’autre était déposée dans le trésor du p204 sultan infi-

dèle. Les habitants s’en servent pour chercher à guérir les malades 248.

 

Cet arbre fut cause de la conversion à l’islamisme de l’aïeul de

Coueïl, qui construisit la mosquée et le bassin. Ce prince savait lire les

caractères arabes ; lorsqu’il eut déchiffré l’inscription et compris ce

qu’elle contenait, il embrassa la religion islamique et la professa par-

faitement. Son histoire est transmise par la tradition parmi les Hin-

dous. Le jurisconsulte Houçaïn me raconta qu’un des enfants de ce

souverain retourna à l’idolâtrie, après la mort de son père, se conduisit

injustement et ordonna d’arracher l’arbre par la racine. L’ordre fut

exécuté et l’on ne laissa pas un vestige de l’arbre ; mais il repoussa

par la suite, et redevint aussi beau qu’il l’avait jamais été auparavant.

Quant à l’idolâtre, il mourut bientôt après.

 

De Deh Fattan nous nous rendîmes à Bodd Fattan 249, qui est une

ville considérable et située sur un grand golfe. Il y a hors de la ville,

 

248 Le Malabar Gazetteer mentionne des cas de magie à des fins de guérison utili-

sant des inscriptions faites sur des feuilles de bétel, et une légende concernant

un tel arbre miraculeux situé sur le mont Delly persistait encore à la fin du

XIX siècle. e

249 L’actuelle Darmapattanam (le Lieu de charité), située sur une île formée par la

jonction des rivières de Tellicherry et d’Anjarakandi, juste au nord de la ville

de Tellichery. D’après les dires d’Ibn Battûta, cette ville semblait également

appartenir à l’époque aux Kolattiri, mais l’arrière-pays formait le royaume de

Kottayam, lequel aura plus tard une issue sur la mer par cette ville de Darma-

pattanam. La mosquée en question est évidemment encore une de celles bâties

par Malik Dinar, mais elle n’existe plus de nos jours.