Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 1 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Préface

 

Tout le monde connaît Voltaire. Chacun a sur lui son idée – pour ou contre ; c’est la même. Quand on s’approche de lui, tout est clair. Quand on s’enfonce dans sa vie, le foisonnement des faits, les pirouettes du personnage, ses contradictions, ses escamotages donnent le vertige. Chaque geste est dessiné et pourtant le personnage s’évanouit en pleine lumière. Il scintille de toutes parts et n’existe que dans des reflets. Pour l’atteindre, il fallait du temps, quelques efforts et des alliés.

Ces alliés, je les ai trouvés et je leur rends grâce de l’appui qu’ils m’ont donné. M. Desgraves, bibliothécaire de la Ville de Bordeaux et son adjointe Mlle Boutteaux ont mis à ma disposition leur savoir et leurs livres avec une bonne grâce que je n’oublie pas plus que celle de M. Besson, bibliothécaire municipal à Libourne qui m’a tendu une main amicale dans mes recherches. Je remercie M. René d’Ukermann d’avoir bien voulu consacrer une part de son temps précieux à rechercher des ouvrages et à me les envoyer dans mon lointain séjour de Marrakech et je le remercie surtout de ses entretiens sur le Siècle de Voltaire qui lui est si naturellement familier. J’ai une dette toute particulière envers Mme Bethouart dont le goût infaillible m’a soutenu dans la composition de cet ouvrage en tête duquel elle a bien voulu laisser figurer son nom.

Que dirai-je de Mme Chibois et de Mme Pefferkorn qui de près et de loin ont été des lectrices attentives et m’ont renvoyé l’écho le plus juste de mon œuvre. Mme la Comtesse de Breteuil m’a fait entrer dans la familiarité de Mme du Châtelet, née Breteuil. Grâce à M. Bruno Radius, Consul général de France à Marrakech et à M. Tanguy, attaché culturel dans la ville des Palmes, mon travail a été souvent allégé. Enfin, je dois remercier le Maroc et les Marocains dont l’hospitalité parfaite m’a permis de travailler dans l’atmosphère la plus détendue et de vivre au milieu d’un peuple amical en compagnie de Voltaire qui s’est fort bien accommodé du climat et de la courtoisie de nos hôtes.

Parmi mes guides, je garde une reconnaissance pleine d’admiration envers M. Pierre Gaxotte dont tout ce qu’il a écrit sur le XVIIe siècle, sur Frédéric II et la Prusse a donné à « mon Voltaire » à peine exhumé des papiers, une telle bouffée de vérité qu’il se ranima comme s’il eût respiré l’air de son temps. Je dois beaucoup également à M. Jean Guehenno, à quelques pages magistrales qu’il a écrites dans la N.R.F. du 1er avril 1937 et qui ont projeté sur mon personnage une lumière dans laquelle j’ai essayé de le maintenir.

Entre autres ouvrages dont la bibliographie fait mention, celui de Desnoireterres m’a paru considérable, touffu, plein de richesses enfouies mais précieuses. J’ai puisé mille faits que j’ai éclairés de tout autre manière que ne l’avait fait l’auteur, contemporain des lampes Carcel de Napoléon III.

J’ai rendu hommage à M. Bestermann dans le courant même de mon texte tant j’étais impatient de lui dire ma gratitude et plus encore, mon admiration et mon enchantement, car je ne suis pas certain que M. Bestermann qui habite les Délices de M. de Voltaire n’ait pas acquis en même temps que la demeure l’esprit et le style du premier propriétaire.

Oserai-je avouer, enfin, que le meilleur de mes alliés dans cette affaire fut le Saint-Esprit quelque incroyable que la chose paraisse ; le Saint-Esprit incarné en Voltaire lui-même. C’est lui qui m’a sans doute insufflé à défaut de son génie, la courage de le suivre pas à pas, pendant 84 ans puis de l’enterrer. Le tout sans l’ombre d’ennui, ni de fatigue. Tel est le miracle de Saint Voltaire.

Il s’agit bien de miracle en effet – ou peut-être de magie. Raconter la vie de Voltaire c’est tenter l’impossible, aussi le lecteur attend-il, sans doute, quelques éclaircissements.

***

La vie de Voltaire est un ballet. Le moins languissant qui soit. Il est dansé plus souvent par un feu follet que par un homme : la vedette est insaisissable. Comment capter et fixer les reflets d’un miroir dansant, d’un diamant qu’on fait scintiller sous les lustres ? D’Alembert en définissant Voltaire l’a reconnu indéfinissable, il l’appelait : « M. le Multiforme. » Comment faire surgir de cette étourdissante multiplicité un personnage unique, inimitable : M. de Voltaire ?

Il fallait, m’a-t-il semblé, prendre un bout de rôle dans ce fascinant opéra-bouffe qui a occupé près d’un siècle la scène européenne ; il fallait jouer du Voltaire. Ce livre a donc été écrit comme Voltaire a vécu, c’est-à-dire sur le rythme d’un Allegro mozartien. Rien n’est plus révélateur de la nature profonde de Voltaire que la rapidité. Il change de ton, de sujet, de visage à une cadence incroyable. De bons esprits ne manquent pas de souligner qu’il mène sa vie sur un train d’enfer. On aime assez mettre Voltaire en enfer – même sur terre – alors qu’il a écrit : « Le Paradis terrestre est où je suis. »

C’est sa vie précisément qui nous a captivé. Le lecteur ne cherchera donc pas ici une étude littéraire de l’œuvre de Voltaire qui n’est pas l’objet de ce livre. Il va sans dire que ses œuvres sont – pour les plus caractéristiques – non seulement mentionnées, mais analysées dans la mesure où elles retentissaient sur les événements de sa vie, ou inversement lorsque ces événements étaient à l’origine d’une œuvre.

Rien n’est plus étonnant que le cheminement de la destinée de cet écrivain. Cet être changeant a mené son destin avec une continuité sans faiblesse. À quinze ans, le jeune Arouet savait ce qu’il voulait être et il le voulait avec une ténacité et une ambition vertigineuses. Il avait compris qu’il devait être à la fois très riche et très grand poète. Il gagna sur les deux tableaux. Sa réussite sociale va de pair avec sa réussite littéraire. Sur les bancs de l’école, il pensait que le talent sans argent n’est qu’une misère et l’argent sans talent une sottise. Or, il ne se sentait doué ni pour l’une, ni pour l’autre de ces calamités.

Certains disent qu’il n’est pas « sérieux ». C’est vrai. Il a tout fait pour éviter de le paraître ; mais il est infiniment plus important que cela. Nous oublions un peu que nous portons tous, au fond de notre esprit, la marque du passage de « Candide ». Voltaire a été l’incarnation à peu près parfaite d’un certain tour d’esprit qui, en France, existait, certes, avant lui, mais qui n’a trouvé sa forme décisive que sous sa plume. Quand il eut donné à ce tour d’esprit et à cet humanisme, que connaissaient Molière et La Fontaine, Marot et Montaigne, la forme éblouissante de « Micromégas » ou des Lettres, nous sommes devenus plus Français que nous ne l’étions avant lui. Même ceux d’entre nous qui se défendent de cette « révélation », pensent, parlent et écrivent d’une certaine manière où se reconnaît le tour voltairien. Mallarmé disait : « Le monde est fait pour aboutir à un livre. » Ne peut-on soutenir que le français, depuis les fabliaux et les farces du Moyen Âge n’est fait que pour aboutir à un beau conte qui s’appelle « Candide » ?

En faisant rayonner son génie personnel – et le génie français – à travers l’Europe, Voltaire s’embarrassait fort peu de propagande nationaliste. Il n’y a pas trace d’orgueil patriotique en lui. Il est bien au-dessus de ces particularismes. Il francisait les meilleurs européens non pour en faire des clients de la France mais pour les rendre « honnêtes hommes ». Un de ses meilleurs titres de gloire est là. Pour lui et pour ceux qui l’entendaient, l’Europe a existé : c’était l’Europe des Lumières, la plus civilisée, la plus humaine des patries. Elle n’avait de frontières que celles de l’esprit. Cette vaste société formée de l’élite des nations était pour lui le triomphe de la Civilisation ; nous pouvons dire qu’elle fut un succès de Voltaire.

Nous avons essayé de dégager d’autres titres de la gloire voltairienne un peu oubliés, un peu voilés, par l’apparente légèreté du personnage. Voltaire est l’homme d’un combat, d’un combat quotidien pour le bonheur. Non pas un bonheur mythique, mais un bonheur terrestre et à la portée de tous. Il s’agit d’arracher l’homme à la tyrannie et à la misère. L’homme ne peut être heureux que lorsqu’il assume toutes ses possibilités d’homme, c’est-à-dire lorsqu’il vit dans la liberté et dans l’aisance. Le fanatisme, l’imbécillité, la pauvreté engendrent l’ignorance, l’esclavage, la guerre. Le bonheur est le fruit de l’Intelligence et du Courage, le bonheur est le fruit de la Civilisation, il est la noblesse et la grandeur de l’homme libre. Pour ce qui est de l’au-delà : rien à espérer. Chacun fait son destin ici-bas et le fait par lui-même. Il suffit de regarder vivre notre héros pour avoir le spectacle d’un homme qui construit sa vie comme un acteur compose son rôle et la réussit en acteur de génie.

La Grandeur de Voltaire paraît encore dans son sentiment de la solidarité humaine. Cet impie croit en l’homme – sans trop d’illusion. Pour lui, c’est l’homme qui est le chef-d’œuvre de l’Univers. Toute atteinte à la liberté et à la justice lui est intolérable. Quand on écartèle Calas à Toulouse, on entend s’élever de Genève, les cris de douleur et d’indignation de Voltaire qui se sent torturé. Ce n’est pas Calas seul qui est atteint, c’est l’humanité qui est blessée en lui ; c’est Voltaire, c’est vous et moi. C’est donc vous et moi que Voltaire a défendus.

Un tel homme méritait bien qu’on lui consacrât quelques années. À vrai dire, il n’y a là aucun mérite. C’est par plaisir que nous avons choisi de vivre en compagnie de l’homme le plus intelligent, le mieux élevé, le plus délicat pour ses amis et ses hôtes, le plus impertinent parfois, et le plus surprenant comme il était le plus humain et le plus naturel. Six ans, dans la meilleure compagnie qui ait peut-être jamais existé, ce n’est plus un labeur, c’est un privilège. Voltaire est fascinant en toute chose : dans le bien… et dans le mal. Il a d’innombrables défauts et même quelques vices, des vices dansants, pirouettants, voltigeants, des vices-éclairs et des vices-reptiles, bref un assortiment stupéfiant. À ces défauts, nous avons, dans l’histoire de sa vie, respectueusement laissé leur part qui est assez belle. Comme son ami Lord Bolingbroke le disait de Marlborough : « C’était un si grand homme que j’ai oublié ses vices. » Nous pourrons oublier ceux de Voltaire ; mais pour les oublier, il fallait d’abord les connaître. Nous les avons dévoilés avec le même soin que ses vertus, en laissant au lecteur la satisfaction de les oublier ou, au besoin, de s’en repaître.

Pour ne rien laisser échapper d’une vie si tumultueuse, si riche, si chatoyante, il aurait fallu presque autant d’années que Voltaire en a vécu. On estimera peut-être, ici et là, qu’il y aurait encore bien des choses à ajouter. Nous nous sommes fiés à Voltaire lui-même qui a écrit : « Le secret d’ennuyer est celui de tout dire. » Il nous a paru que rien ne serait plus voltairien que d’épargner l’ennui à notre lecteur.

Jean Orieux.