Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 84 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Et ce fut la guerre.

 

Quand Voltaire arriva à Potsdam, les deux amis s’embrassèrent. Les gens avisés ne se firent pas d’illusions : dans six jours, ou dans six mois, la querelle éclaterait. Buffon disait que ces deux hommes n’étaient pas faits pour demeurer dans une même chambre. Et Potsdam n’était pas plus grand qu’une chambre. Voltaire y mit du sien pendant les premiers mois. Mais faire effort pour être aimable avec quelqu’un qui ne l’est plus, ne peut se concevoir que si on se voit rarement. À Potsdam, ils se voyaient chaque jour. C’était un supplice. « Je supporte Maupertuis n’ayant pu l’adoucir », écrit Voltaire. C’est signifier la brouille car Voltaire ne « supporte » ni ceci ni cela. C’est un insupportable qui ne supporte rien.

La Beaumelle, que la méchanceté rendait sot, disait que Voltaire voulait faire chasser Maupertuis de la Présidence de l’Académie pour prendre sa place. Voltaire n’a jamais eu cette ambition : c’était l’humeur de Maupertuis qui le faisait enrager, non ses titres, ni ses charges. Il n’a que faire de ces gloires, il est comblé. Dans le nid de vipères qu’était Potsdam, Frédéric n’était pas la moins venimeuse – il ne lui déplaisait pas de lancer des calomnies, de répéter les médisances ou de les écouter. Dans l’entourage du roi, on disait, sans se gêner : « Si Voltaire perd son procès contre le juif, il sera pendu, s’il le gagne il sera chassé. » Frédéric entendait et laissait dire. Il y a, pour un roi, certaine façon de ne pas désapprouver qui peut passer pour un encouragement. Cette attitude inquiétante venant confirmer l’atroce impression laissée par l’« écorce d’orange » mettait Voltaire au lit pour trois jours. Aux soupers, il perdait ses moyens. Un soir, il avait été maussade et Maupertuis brillant. Par un cruel hasard, ils rentrèrent chez eux dans le même carrosse. Maupertuis gonflé de jactance, lui dit : « Il faut avouer qu’aujourd’hui la soirée a été charmante. » L’autre, recroquevillé dans ses fourrures, dans l’angle le plus éloigné de Maupertuis grommela : « Je n’en ai jamais vu de si sotte. »

On a dit que la rupture vint de cette réplique. Elle vint de tout en eux et de tous autour d’eux. Pour ou contre Voltaire ou Maupertuis, chacun commençait à prendre parti et à attiser la querelle.

La guerre éclata au sujet du professeur Koenig. Maupertuis avait d’abord protégé Koenig bien que celui-ci fut partisan de Leibniz et anti-newtonien, ce qui était un crime. C’était même Maupertuis qui avait voulu réconcilier Émilie et Koenig au moment de leur différend au sujet de Newton. Le résultat fut qu’Émilie s’était brouillée aussi avec le réconciliateur. Koenig s’était permis de faire quelques observations sur un mémoire publié par le président Maupertuis. Ces observations étaient dépourvues de malice comme leur auteur, mais Maupertuis répliqua avec une violence incroyable et traduisit le naïf Koenig en jugement devant l’Académie de Berlin constituée en Cour de Justice par le bon plaisir de son président. Maupertuis s’était juré de déconsidérer Koenig devant l’Europe savante et de lui faire perdre ses titres, sa place et sa pension de bibliothécaire de La Haye. Frédéric laissa faire Maupertuis. Voltaire se moquait de Leibniz et de son défenseur Koenig, mais lorsqu’il vit avec quel abus d’autorité Maupertuis faisait parler et voter ses académiciens qu’il traitait comme Frédéric ses troupes, c’est-à-dire à la baguette, il prit parti contre l’injustice flagrante dont le pauvre savant était victime. L’occasion lui parut bonne de rabattre la morgue du mathématicien Maupertuis qui s’était avisé de faire le bel esprit avec beaucoup d’outrecuidance au nez et à la barbe du prince de l’Esprit.

Il n’était que trop vrai que Maupertuis se vengeait de Koenig. Celui-ci, fort brave homme et son ami depuis vingt-cinq ans, ne lui rendait pas tous les honneurs qu’attendait le président de l’Académie de Berlin. Dans une conversation familière Koenig s’adressa un jour au président en ces termes : « Mais, mon pauvre ami, pensez donc… » À ces mots, Maupertuis suffoqua d’indignation. Lui parler sur ce ton ? Mais quel était donc ce sot leibnizien, ce vieux besogneux avec sa pension infime de bibliothécaire ? Koenig n’avait pas pris au sérieux cette colère puérile et il publia ses Observations. Il avait d’ailleurs demandé à Maupertuis la permission de les publier ; celui-ci l’engagea perfidement à le faire. C’était pousser le nigaud dans le piège où il tomba. Il apprit peu après la publication, sa condamnation par l’Académie de Berlin. Il en appela à Maupertuis qui lui répondit qu’il n’était pour rien dans cette affaire et que l’Académie avait jugé en toute liberté. Le pauvre homme se mourait de honte et de chagrin ; il écrivit sa propre défense, elle était digne, courageuse et véridique. On la jeta aux vieux papiers de l’Académie. Mais cette défense de Koenig trouva au moins un lecteur de choix : Voltaire. Et le combat de dindons de l’Académie de Berlin prit aussitôt une autre tournure.

Maupertuis était malade ; cela ne le rendait pas plus bienveillant. Il souffrait d’une inflammation de la poitrine et se soignait à grands coups d’eau-de-vie. Le roi lui recommandait d’en boire moins pour se porter mieux. Sa maladie ne l’avait pas coupé du monde et il apprit que Voltaire parlait en faveur de Koenig. Et Voltaire apprit bientôt qu’en échange, Maupertuis répandait ces dangereuses calomnies « contre lesquelles, disait-il, il n’y a point de bouclier ». Quelles étaient donc ces calomnies si dangereuses pour notre innocent poète ? « Maupertuis a fait courir discrètement le bruit que je trouvais les ouvrages du roi fort mauvais. » Rien n’était plus pernicieux car Frédéric était aussi « gendelettres » que Voltaire. Il avait toléré que Voltaire fît allusion à son penchant pour les beaux uniformes, mais il n’aurait pas souffert qu’il se moquât de ses mauvais vers. Ce n’était pas tout. Maupertuis glissait à l’oreille d’une douzaine de personnes bien choisies que Voltaire recevant un jour des vers que le roi lui envoyait à corriger, aurait « tenu cet étrange discours » devant plusieurs personnes : « Ne se lassera-t-il donc point de m’envoyer son linge sale à laver ? »

Est-ce bien une calomnie comme l’assure Voltaire ? Tout le monde était persuadé du contraire. D’ailleurs, la prétendue calomnie est confirmée par cet autre témoignage : comme il se trouvait avec un ami allemand, Manstein, en train de corriger des vers que celui-ci lui faisait lire, on apporta une liasse de brouillons du roi qui priait Voltaire de les corriger. Voltaire dit alors à Manstein en lui rendant ses vers : « Mon ami, à une autre fois, voici le roi qui m’envoie son linge sale à blanchir, je blanchirai le vôtre ensuite. »

Ces mots-là font le tour d’une Cour en une heure, et le tour d’une ville en un jour. En somme, le « linge sale » valait bien « l’écorce d’orange ». C’était entre nos bons amis, du donnant donnant. Mais en se faisant le rapporteur de ces propos, Maupertuis jouait un jeu dangereux. On ne manipule pas le vitriol sans précautions. Dangereux pour Voltaire, le jeu l’était autant pour Maupertuis. L’un et l’autre n’allaient pas tarder à s’aviser des risques qu’il y a à s’attaquer aux Puissances ; Voltaire regretterait bientôt ses traits contre le roi, et Maupertuis ses traits contre Voltaire.

Le 18 décembre 1752, Maupertuis eut le vif déplaisir de recevoir un mince libelle anonyme : « Réponse d’un académicien de Berlin à un académicien de Paris » où il put lire une défense de Koenig qui était surtout une violente attaque contre Maupertuis. Chacun à Berlin était fixé sur l’auteur : c’était Voltaire. Frédéric trouva fort mauvais qu’on osât attaquer le président de son Académie qu’il avait ouvertement soutenu. Il ne cacha pas sa colère mais comme il feignit d’ignorer le nom de l’auteur, il continuait de couvrir Voltaire de louanges lorsqu’il le rencontrait à la Cour. Et Voltaire, feignant d’ignorer que Frédéric savait, lui rendait sourires et flatteries. C’est dans cette atmosphère de fausseté qu’on vivait à Potsdam.

Les deux illustres protagonistes employaient leur talent de comédiens – qui était grand – à jouer les Basile. Frédéric se surpassa dans ce rôle en sacrifiant, hélas ! son rôle de roi. Il se fit tout à fait semblable au Voltaire des vilains jours. Il n’eut pas grand effort à faire, ils se ressemblaient sur tant de points ! Frédéric prit donc sa plume et écrivit contre le libelle de Voltaire une réfutation anonyme : « Lettre d’un académicien de Berlin à un académicien de Paris. » Frédéric voulait prendre la défense de Maupertuis que le précédent libelle de Voltaire avait mis au plus bas. Personne, sauf Maupertuis, ne connaissait alors l’auteur de cette réfutation. Autant l’attaque de Voltaire était vive et mordante, autant la royale riposte constituée d’un pesant éloge de Maupertuis était peu convaincante. On pensa que si c’était là tout ce que Maupertuis et ses amis avaient trouvé pour le défendre, ce n’était qu’un misérable coup de sabre dans l’eau. Et on le disait partout. Voltaire le premier se moqua en public du sot auteur du libelle. Frédéric écoutait ces sarcasmes. On se doute de quelle oreille.

Voltaire ignorait donc d’où venaient les coups ; Frédéric, en revanche savait fort bien sur qui il frappait. La réponse du roi contenait à l’adresse de son cher Virgile des aménités du genre de celle-ci : « Ce misérable auteur d’un libelle infâme qui répand son venin, ce faiseur de libelle sans génie, cet ennemi méprisable d’un homme de mérite. La stérilité de son imagination (ne l’empêche pourtant pas) de commettre un crime inutile qui devient le comble de l’infamie. » Bien entendu, les honnêtes gens ne sauraient avoir que pitié et mépris pour « ce malheureux et ses pareils, pour leur frivolité, leur scélératesse et leur ignorance… » Voltaire haussa les épaules, l’attaque ne pouvait venir que d’un insignifiant plumitif. Frédéric se donna le plaisir sadique de faire réimprimer son ouvrage ; il ne le signa pas mais le fit frapper à ses armes. C’était tout comme. Il l’envoya à Voltaire qui crut mourir de peur et de dépit – mais surtout de peur.

Entre un accès de fièvre et un accès de rage, Maupertuis, au cours de méditations entretenues à l’eau-de-vie, écrivit d’extravagantes Lettres sur des questions scientifiques. C’est l’œuvre d’un homme un peu délirant qui livre au public ses visions pseudo-scientifiques. Certaines sont grotesques. Il voulait : faire sauter les Pyramides à coups de mine pour savoir ce qu’elles contenaient ; créer une ville où l’on ne parlerait que le latin et où viendrait habiter la jeunesse de tous pays. D’autres parurent choquantes : il préconisait la vivisection des condamnés à mort et expliquait que si l’on découpait le cerveau d’un homme vivant, on découvrirait le mécanisme des passions. L’eau-de-vie avait fait de lui un disciple de La Mettrie. Chez les Maupertuis la vivisection était un penchant naturel : son frère découpait les chats vivants. La duchesse d’Aiguillon qui s’étonnait de cette cruauté chez un homme qui adorait les chats, reçut de lui cette explication « Madame, on a des sous-chats pour ces sortes de preuves. »

Ces visions bizarres et prétentieuses valurent à Maupertuis une réponse de Voltaire qui retentit de Potsdam à Paris, à Rome, à Londres, à Vienne, à La Haye et à Saint-Pétersbourg, c’est La diatribe du docteur Akakia, médecin du pape, qui foudroya le superbe président de l’Académie de Berlin. Ce nom grotesque déconsidéra Maupertuis. La diatribe était d’une verve endiablée, légère, amusante au possible : tous les honnêtes gens éclatèrent de rire. Il s’agit d’un certain docteur Akakia, prétendu médecin du pape, qui reprend un jeune écervelé, ignare et prétentieux qui a osé écrire les Lettres en se faisant passer pour un savant président d’Académie. Bien fou qui croirait qu’un véritable président puisse tomber si bas ! On voit la malice. Maupertuis n’était pas attaqué en qualité de président, son titre était, en apparence au moins, respecté ; on exaltait même sa fonction pour mieux traîner son œuvre au ruisseau. Ces précautions prises, Voltaire se lançait férocement, et allègrement, à travers les sottises des Lettres et, avec la légèreté dangereuse de sa plume, il assassinait moralement Maupertuis, cependant que l’Europe se mourait de rire.

Le premier lecteur qu’elle eut, celui qui rit le plus et ne voulut pas que d’autres après lui pussent en rire, fut Frédéric. Voltaire lui avait lu le manuscrit ; les traits étaient irrésistibles, le roi ne résista pas. Réflexion faite, il se souvint qu’il devait défendre Maupertuis et sa propre autorité bafouée dans la personne du président de son Académie. Son talent de pamphlétaire ne l’était pas moins par l’éclatante réussite de Voltaire qui ridiculisait le défenseur de Maupertuis aussi bien que Maupertuis ! Voltaire n’avait présenté sa Diatribe au roi qu’en tremblant. Que serait-il arrivé si Frédéric, au lieu de rire, avait pris fait et cause pour Maupertuis ? Le Salomon du Nord eût bien été capable de condamner durement la Diatribe et son auteur. Le risque était grand. Par bonheur, l’homme d’esprit sut, en Frédéric, apaiser la colère du roi. Mais après avoir ri à se tordre, il demanda à Voltaire de détruire le manuscrit : il parla de leur amitié avec des accents pathétiques. Scène touchante ! il sut montrer qu’il sentait la grandeur du sacrifice qu’il exigeait, il exalta le poète, son génie rayonnant, sa gloire immense… Voltaire ne savait pas résister à ce chant de sirène : on se congratula, on s’embrassa, on se porta réciproquement aux nues, les « Salomon du Nord » et les « Virgile » reparurent dans leur vocabulaire, l’ivresse des mots gagna Voltaire, il promit tout à son roi-philosophe et quand Frédéric, pour plus de sûreté, lui dit : « Brûlez votre pamphlet ! » – « Brûlons ! » répondit Voltaire dans un transport. En consciencieux hommes de lettres, ils en relurent les pages une à une, ils rirent encore et enfin pleurèrent en les jetant au feu.

Quel tableau ! C’est une des meilleures comédies qu’ils se soient jouées, entre tant d’autres.

Mais Voltaire avait mis à l’abri plusieurs exemplaires de la Diatribe déjà imprimée en secret. Il les fit filer en Saxe et Frédéric fit aussitôt saisir le stock qui était à l’imprimerie. On jura en paroles et par écrit qu’il n’existait plus de Diatribe sous le ciel de Prusse. De vilains méfiants osèrent laisser croire que Voltaire tenait en réserve plusieurs exemplaires de la Diatribe. Il s’éleva en protestations indignées, « contre cette calomnie affreuse » et il proclama : « Je demande la Justice ou la mort. » Ô Brutus !

Cependant la cour de Potsdam ne négligeait pas tout à fait les menus plaisirs intellectuels. Frédéric eut l’idée, en soupant, de composer un volume en équipe. Chacun des convives devait se charger d’écrire un chapitre sur une idée, un fait, un personnage de son choix. Voltaire enthousiasmé commença dès le lendemain la rédaction de son article. Il choisit Abraham : la foi du sacré prophète n’était pas ménagée. Par hasard, il continua dans l’ordre alphabétique et écrivit quelques jours plus tard l’article Athéisme. Il fut seul à poursuivre le jeu et c’est ainsi que naquit le Dictionnaire philosophique. Tel est son besoin de créer, son activité inlassable, son flair sans égal pour capter une idée. Il y avait à ces soupers des gens d’esprit, des gens savants, des gens entreprenants, aucun n’a pris la plume pour tirer vingt lignes seulement de l’idée de Frédéric. Voltaire a su en faire un des ouvrages les plus intelligents et les plus féconds de son siècle. Vulgarisateur ? Vive cette vulgarisation. Ce terme qui se veut péjoratif ne nuit pas aux ouvrages qu’il croit déprécier et ne diminue pas leur retentissement. Voltaire s’appelle lui-même, en présentant son article : Théologien de Belzébuth et il avertit que ce petit morceau, en fait, fort peu chrétien, sera des plus orthodoxes, mais la suite promet d’être totalement hérétique et mécréante. C’est ainsi que s’affirme l’irréligion de sa maturité, durcie, renforcée et agressive. Frédéric retrouve là « son » Voltaire préféré.

Ces jeux avec Belzébuth n’empêchaient pourtant pas l’affaire Maupertuis de cheminer sous terre, en serpentant. Voltaire ne la perdait pas de vue.

Un voyageur français de passage à Berlin note qu’en cet automne de 1752, Voltaire s’ennuie. Il vit au gîte comme le lièvre et tremble de même. Il ne paraît aux soupers qu’en service commandé. Il brille sur ordre. Il madrigalise au signal et sourit à point nommé. Il a pour cela toutes sortes de dispositions. Mais, hors du théâtre, il a horreur de ces carcans. La société de Potsdam lui pèse. L’appréhension l’étreint.

Frédéric était assez satisfait d’avoir obtenu que Voltaire brûlât sa Diatribe. Il avait remporté, en somme, une assez belle victoire sur le « Virgile moderne » au profit de son protégé Maupertuis. Il alla lui-même informer le président du danger qui l’avait menacé et de ce qu’il devait à son protecteur. Maupertuis était sur le point de rendre l’âme, la bonté du roi la lui remit en place. C’est, du moins, La Beaumelle qui le dit. Frédéric fit mieux : comme il sentait que Voltaire était à sa merci, il voulut l’humilier davantage et il lui demanda d’écrire de sa main l’engagement solennel de ne jamais rien écrire contre la France, Frédéric et Maupertuis. On pourrait se demander ce que vient faire la France ici. C’est tout simplement pour amener le nom de Maupertuis. Voltaire signa ce que le roi lui présenta. Il en avait écrit, dit, vu et entendu bien d’autres… En signant ce chiffon de papier il pensait avec ravissement, on peut le parier, aux exemplaires de la Diatribe qui, en Saxe, proliféraient.

Pour bien attendrir – ou endormir – ses victimes avant de les achever, Voltaire écrivit une lettre humble et plaintive à son roi adoré qui ne manqua pas de la faire lire à Maupertuis. Le poète était prêt à obéir à tout ce que le roi exigerait. N’en avait-il pas donné une preuve déchirante ? Il obéirait même aux ordres les plus cruels à condition qu’il se sentit aimé ou tout simplement supporté à la Cour (nous savons qu’à ce moment même, il cherchait à fuir). Il ne demandait qu’à contempler son idole ! Qu’était-il, au demeurant : « Un vieillard accablé de maladies et de douleurs (il a cinquante-huit ans) mais toujours aussi attaché à S.M. que le jour où je suis arrivé à Sa Cour. »

Frédéric et Maupertuis s’endormirent sur ces bonnes paroles. Mais le temps d’aller de Berlin à Potsdam, voilà la Diatribe qui, tel le Phénix, était ressuscitée de ses cendres et se trouvait dans toutes les mains. On ne parlait, on ne riait que de Maupertuis. On riait de la victime, mais on craignait pour l’auteur. Même ses ennemis crurent qu’il allait recevoir un châtiment terrible. Si un sujet du roi de Prusse s’était permis le quart des insolences de Voltaire, il n’aurait, de sa vie, revu la lumière du jour. Voltaire le savait : mais il lui était aussi impossible de se taire que de faire disparaître ses écrits. Que faire ? : « Comme je n’ai point dans ce monde-ci cent cinquante mille moustaches à mon service, je ne prétends point faire la guerre. Je ne songe qu’à déserter honnêtement… » Devant la formidable menace, pour un chétif poète, il n’y a de remède que dans la fuite. Il écrit ceci à Mme Denis le 18 décembre 1732 : « Je vois bien qu’on a pressé l’orange, il faut penser à sauver l’écorce. » Pour épancher son amertume, il a l’idée d’un petit dictionnaire à l’usage des rois :

Mon ami signifie Mon esclave.

Mon cher ami veut dire, vous m’êtes plus qu’indifférent,

Entendez par Je vous rendrai heureux, Je vous souffrirai tant que j’aurai besoin de vous.

Soupez avec moi ce soir signifie, Je me moquerai de vous ce soir.

Pour lui comme pour le bouc de la fable : le difficile est de sortir du puits. Depuis deux mois il en cherche le moyen. Il invoque sa mauvaise santé. Frédéric est blasé sur ce genre d’excuse. Qui peut encore croire le poète lorsqu’il soutient qu’il veut aller en novembre aux eaux de Plombières ? Frédéric l’envoie se baigner aux eaux de Bohème. « Elles sont excellentes, dit-il, et je vous ferai accompagner. » Mais Voltaire n’a pas plus envie des eaux de Bohême que des « anges gardiens » de Frédéric.

Frédéric ivre de rage fit saisir la Diatribe par la police ; le livre fut condamné séance tenante à être écartelé, puis brûlé place des Gendarmes, à 10 heures du matin, le 24 décembre 1752. Joli cadeau de Noël pour un impie ! On dit que Voltaire fit de bons mots sur cette « brûlure », nous rapporte Collini son secrétaire d’alors. Rien n’est moins sûr ; il se fit petite souris devant le gros chat qui retroussait ses babines et essayait ses griffes sur l’édition clandestine de la Diatribe.

Frédéric pour consoler Maupertuis du sanglant affront que Voltaire venait de leur infliger à nouveau, lui envoya une lettre charmante et une pincée de cendres de la Diatribe. Poudre calmante pour cœurs ulcérés ! La Gazette de Berlin publia la « brûlure » infamante et désigna l’auteur bien qu’il n’y eût pas de nom sur le livre incriminé. Frédéric disait que ce châtiment était plus déshonorant en Prusse qu’en France ! Voltaire aurait tellement préféré être déshonoré en France ! Il ne pouvait plus supporter la Prusse. Pourtant, Maupertuis ne se sentait pas vengé par le déshonneur de Voltaire ; il suppliait Frédéric d’appliquer au parjure les châtiments les plus cruels. Frédéric ne céda pas à ces prières et il écrivit à sa sœur, la Margrave de Bayreuth : « Un peu trop d’amour-propre l’a rendu (Maupertuis) trop sensible aux manœuvres d’un singe qu’il aurait dû mépriser après qu’on l’ait fouetté… » « Le Singe » ne craignait pas le mépris de Maupertuis, mais il craignait les châtiments corporels et la prison. Un livre brûlé était peu de chose pour un Maupertuis qui aurait découpé un homme vivant. Ah ! comme le vivisecteur eût aimé voir les grimaces et entendre les cris perçants du ouistiti supplicié ! Les envies de Maupertuis amusaient beaucoup Frédéric, néanmoins, il ne fit pas griller Voltaire. Celui-ci fut cependant blessé cruellement par cette « brûlure » car le seul livre que Frédéric eût fait brûler par voie de justice fut précisément celui de Voltaire. Un tel privilège ne s’oublie pas.