Voltaire ou la royauté de l'esprit
Trois veufs et une orpheline.
Mme du Châtelet vivait, en ce mois d’août 1749, ses derniers jours. Elle se livrait à tous les plaisirs que son état lui permettait encore de goûter, mais elle avait des pressentiments sinistres. Son caractère avait changé : elle était douce ! Elle ne se fâchait plus, elle accueillait tout avec aménité. Jamais homme ne fut aimé avec plus de délicatesse et de profondeur que Saint-Lambert. Elle avait rangé ses papiers, ficelés les uns, cacheté les autres ; elle avait écrit des lettres « à remettre après » à son mari, à ses meilleurs amis. Chaque fois que Saint-Lambert la quittait, c’était un déchirement : elle avait peur de n’être plus vivante quand il reviendrait.
En dépit de ses craintes, le 4 septembre 1749, elle met au monde, sans douleurs, une petite fille. Cette délivrance la délivre également de ses tristes appréhensions. Elle se croit sauvée. Voltaire exulte : il avait eu si peur ! De l’angoisse, il passe à une joie un peu folle. Il annonce la chose sur le mode plaisant à d’Argental : « Mme du Châtelet, cette nuit, en griffonnant sur Newton, s’est senti un petit besoin : elle a appelé une femme de chambre qui n’a eu que le temps de tendre son tablier et de recevoir une petite fille qu’on a portée dans son berceau. Sa mère a rangé ses papiers et tout cela dort comme liron à l’heure où je vous parle. »
L’enfant allait fort bien, elle fut baptisée et mise en nourrice. Émilie allait aussi fort bien quand – c’est dans sa manière – elle commit une imprudence. Il faisait chaud, elle avait soif, elle but un grand verre d’orgeat à la glace qu’elle avait exigé et qu’on eut la faiblesse de lui donner. Presque aussitôt, elle fut saisie d’affreuses douleurs. Les médecins s’empressèrent. Elle sembla aller mieux. Mlle du Thil était là ; elle encourageait son amie. La journée se passa tant bien que mal, la malade était prostrée. Le lendemain, même abattement ; elle semblait sommeiller. Le soir, M. du Châtelet, Voltaire et d’autres visiteurs qui emplissaient la chambre se retirèrent chez Mme de Boufflers où ils soupèrent. Seuls restèrent Saint-Lambert, Mlle du Thil et Longchamp. Presque aussitôt la malheureuse se mit à râler. Elle avait perdu connaissance. On rappela M. du Châtelet, Voltaire et Mme de Boufflers. Quand ils
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arrivèrent, Émilie était morte. On avait oublié d’appeler un prêtre ! Voltaire écrit : « Elle ne connut point les horreurs de la mort. Il n’y eut que ses amis qui les sentirent. »
Voltaire et Saint-Lambert restèrent seuls devant la pauvre Émilie. Voltaire était anéanti, il se mit à errer dans le palais, l’esprit perdu, il trébucha dans le bas d’un escalier, tomba près de la guérite d’une sentinelle et se blessa au front sur le pavé. Saint-Lambert qui le suivait, le trouva ainsi et voulut l’aider à se relever, l’autre en sanglots lui dit : « Ah ! mon ami, c’est vous qui me l’avez tuée. » Puis, saisi d’un de ces mouvements tragiques qui lui sont aussi naturels que les pitreries, il se dressa comme une statue de la malédiction et brandissant ses mains décharnées de sorcière vers Saint-Lambert médusé : « Eh ! Monsieur, de quoi vous avisiez-vous de lui faire un enfant ? »
Évidemment, lui ne s’est jamais avisé de faire un enfant à sa maîtresse. S’il l’avait essayé, peut-être Saint-Lambert n’y eût pas si malheureusement réussi. Maintenant, il faut annoncer l’horrible nouvelle à ceux à qui on a annoncé la naissance sur le ton du badinage. Mais rassurons-nous, dans l’océan de larmes qui fut versé, personne ne fut noyé. La comédie ne perdit pas tous ses droits.
Voltaire se souvient, tout à coup, d’une bague que portait toujours Émilie et dont le chaton mobile pouvait découvrir un portrait miniature du poète. Il demande à Longchamp d’aller sans tarder récupérer cette bague au doigt de la morte. Longchamp lui répond qu’on l’a déjà donnée à M. du Châtelet. Voltaire veut empêcher que M. du Châtelet ne fasse jouer le chaton et ne découvre son portrait. Il renvoie Longchamp aux nouvelles et piétine d’impatience. Rassurons-le tout de suite, Mme de Boufflers avait ouvert la bague et en avait ôté le portrait. Ce n’était pas celui de Voltaire ; c’était celui de Saint-Lambert ! Voici notre poète apaisé mais blessé bien davantage : « Oh ! ciel, s’écrie l’amant déchu, voilà bien les femmes. J’en avais ôté Richelieu, Saint-Lambert m’en a expulsé. Un clou chasse l’autre. Ainsi vont les choses de ce monde. »
La philosophie est utile dans certains cas désespérés.
Le désespérant pour nous, c’est que l’énorme correspondance de Voltaire et d’Émilie a disparu ; probablement en ces tristes jours, fut-elle anéantie par Saint-Lambert. Nous y aurions vu Voltaire coquetant, séduisant Émilie, la convertissant à la philosophie, à Newton, à l’athéisme. Nous l’aurions vu dans ces lettres plus libre que jamais. Tout cela est parti en fumée…
À Paris, la mort de « la divine Uranie » est célébrée par des sarcasmes. On n’aimait guère Émilie : elle était supérieure à la plupart des perruches qu’elle fréquentait ; on n’aimait pas Voltaire pour les mêmes raisons et pour bien d’autres. L’envie suinte partout à la Cour, à la ville, au théâtre, dans les gazettes et dans les ruisseaux.
L’un écrit : « J’apprends que Mme du Châtelet est morte en couches hier. Il faut espérer que ce sera le dernier air qu’elle se donnera : mourir en couches à son âge c’est vraiment vouloir se singulariser, c’est prétendre ne rien faire comme les autres. »
Et voici l’épitaphe qu’on lui fit et qu’on lisait en soupant au milieu d’éclats de rire (on l’attribue à Frédéric II. Pourquoi pas ? Il était bien digne d’être de ces « beaux esprits ») :
Ci-gît, qui perdit la vie
Dans le double accouchement
D’un traité de philosophie
Et d’un malheureux enfant.
On ne sait précisément
Lequel des deux l’a ravie.
Sur ce funeste événement
Lequel des deux doit-on suivre ?
Saint-Lambert s’en prend au livre
Voltaire dit que c’est l’enfant.
Émilie n’était pas sans travers, mais elle valait infiniment mieux que ces insulteurs de cadavre. Pas un ne parle de sa monumentale traduction de Newton ! Pas un n’a de respect pour cette merveilleuse amitié de dix-sept ans, entre deux caractères difficiles qui s’accordèrent dans une sorte de tendresse, plus faite d’estime et d’admiration réciproque que de sensualité.
Voltaire fit inscrire ces vers sous le portrait de sa déesse.
L’Univers a perdu la sublime Émilie
Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité.
Les dieux en lui donnant leur âme et leur génie
N’avaient gardé pour eux que l’immortalité.
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Il n’v a pas de doute, c’est l’amour qui a raison : la véritable Émilie, c’est celle de Voltaire. Ces années d’amitié furent les plus heureuses de la vie de Voltaire et parmi les plus fécondes. Émilie sera toujours irremplaçable. La solitude studieuse de Cirey l’arracha aux dangers de Paris ; la discipline et l’élégance de la vie auprès de cette grande dame surent freiner ses exaltations ; il n’évita pas tous les pièges, mais il évita les plus dangereux. Émilie entretint autour de lui cette atmosphère de bonne compagnie et de luxe, le luxe de l’âme comme celui des meubles. Elle lui avait apporté la paix, l’ordre et « le superflu, chose si nécessaire » à l’épanouissement d’un génie comme celui de Voltaire.