Voltaire ou la royauté de l'esprit
Agitations avant la retraite.
Mais les amants ne peuvent s’y réunir encore. Émilie doit, à Paris, s’activer pour obtenir non la grâce, il est trop tôt, mais l’arrêt des poursuites. Il faut mettre l’affaire en sommeil. Chère Émilie, elle s’agite tant qu’elle peut, et elle peut beaucoup ; elle est, comme Voltaire, d’une énergie indomptable ; mais elle, en plus, jouit d’une santé de fer. Elle mène cent choses de front – on dit « choses » car il y a de tout dans son emploi du temps – du plus frivole au plus sérieux. D’ailleurs, elle est appliquée et sérieuse en tout. Pour le moment, outre les démarches, il y a les mathématiques – elle s’y perfectionne avec frénésie ; son professeur est le célèbre Maupertuis. On ne sait si l’on doit admirer l’assiduité et l’ardeur du professeur et de l’élève ou bien les suspecter. Émilie est la plus enragée. Elle ne peut passer un jour sans géométrie – ou plus précisément sans son géomètre. S’il remet la leçon, c’est elle qui court chez lui – ou même au café Gradot qu’il fréquente et où elle le relance. Elle fait aussi visite sur visite à ses chères amies les duchesses de Richelieu et de Saint-Pierre – elle voit les ministres, elle écrit, elle s’habille et se rhabille, s’attife comme une reine d’opéra, soigne, des après-midi entiers, la duchesse de Richelieu qui est malade, fait six problèmes très difficiles et se barbouille de fards avec application.
Voltaire seul à Cirey se démène tout autant : il a une armée d’ouvriers avec un régiment de peintres, un de menuisiers, un de maçons. Le château était plutôt délabré. Voltaire, à ses frais, va le rendre non seulement habitable, mais confortable et élégant. En partie : les appartements d’Émilie et les siens, et les pièces d’apparat feront un ensemble luxueux. Le reste, restera… Les invités s’en plaindront. Ils y gèleront, s’y enfumeront, tous les courants d’air du Rhin à la Champagne traverseront leurs chambres mal closes. Il fait connaissance avec les deux proches voisines : Mme de Neuville et Mme de Champbonin, celle-ci connaît Émilie depuis leur enfance passée dans le même couvent. Ce sont de très braves dames de campagne.
Il a beau s’exciter dans tous ces travaux, rêver avec volupté qu’il a enfin trouvé le gîte après lequel il a toujours couru sans pouvoir – ou sans vouloir – l’atteindre, il estime que sa présence à Paris est indispensable. Il fait le projet d’y aller en cachette… « On se tapirait dans un faubourg, on y souperait avec vous, écrit-il à Émilie, on serait caché comme un trésor, on décamperait à la moindre alarme. On a des affaires après tout et il faut y mettre ordre et ne pas s’exposer à voir tout d’un coup sa petite fortune s’en aller au diable. »
« Petite fortune ! » quelle modestie ! Elle valait qu’on coure quelques risques, cette « petite fortune » qui ne peut loger que dans un grand coffre.
Pourtant, le voyage ne se fit pas. Ce fut Émilie qui vint à Cirey en octobre 1734. Mais il semble bien que Voltaire ne s’y trouva pas. Où était-il ? Peu après, voici une lettre des Pays-Bas. Il y a tout lieu de croire qu’il y a eu brouille entre les amants et que l’engouement pour la géométrie et le géomètre y est pour quelque chose. Émilie était de feu ; avec ou sans Voltaire, il fallait qu’elle brûlât. Si elle avait eu le poète sous la main, personne ne lui eût semblé préférable. Mais puisque la géométrie était son pain quotidien, le géomètre le devint aussi. Dans l’ardeur des débuts, Voltaire supporta assez mal cette incartade. Il finira par s’y habituer – et à quelques autres…
Le retour des Pays-Bas est marqué par une éclatante réconciliation. Il est si heureux de pardonner qu’il trouve tout admirable dès l’arrivée – même les bouleversements insensés qu’Émilie a introduits dans les plans d’aménagement. Il n’y reconnaît plus rien. Qu’importe : la Déesse est là. Pas pour longtemps, les effusions des premiers jours étant refroidies, Voltaire l’envoie vite à Paris. Elle ne part pas les mains vides : elle va livrer aux Comédiens la dernière tragédie qu’il vient d’achever : Alzire. D’Argental la lira, y apportera les corrections qu’il jugera utiles.
Pendant qu’Émilie va courir Paris, Voltaire excédé des travaux fait venir un chef de chantier qui dirigera les ouvriers. Et nous apprenons peu après qu’au milieu des plâtras et dans un concert de marteaux et de scies, le VIIIe Chant de La Pucelle est né. Quand et comment a-t-il réussi à l’écrire ? Et Alzire ? Il est prodigieux. En cette année 1734, si agitée, il a écrit une tragédie, huit chants d’un poème épique, reconstruit un château et… et… et…
Il s’amuse énormément à écrire ce poème sur Jeanne d’Arc. L’idée de cette épopée – une sorte de parodie – est née au cours d’un dîner chez Richelieu. On se moquait de la stupide Pucelle de Chapelain – involontairement grotesque. Richelieu dit à Voltaire qu’il devrait reprendre ce beau sujet qu’il pourrait traiter dans le genre grotesque et parodique – mais en pleine conscience. Voltaire se défendit… mais l’idée germa, si bien que les huit premiers chants en furent écrits !
Il écrit en se jouant – c’est-à-dire en étant bien impie, bien irrespectueux ; sa plume endiablée est déchaînée ; il s’amuse sans retenue. Qu’importe, puisque le poème restera secret. Entendons-nous : seul Richelieu le lira. Quelques amis aussi. Ou du moins, on le leur lira. Quel danger ? Le poème ne sera jamais imprimé – et on n’en montrera même pas le manuscrit. Secret ! enfermé sous trois serrures. Alors, ne nous gênons pas, soyons plus féroce et plus drôle que jamais.
Il y a une pointe de perversité dans ce persiflage qui se veut secret – et qui brûle de ne pas l’être. On croit l’entendre : « Ah ! Ah ! Si vous saviez ce que j’écris vous seriez bien étonnés… mais ni vous, ni personne, n’en verrez jamais rien… vous ne savez pas ce que vous perdez… ah ! ah ! »
Et tout cela dans un moment où il est encore sous le coup d’un mandat d’arrêt, et officiellement menacé de bannissement perpétuel. Il est incorrigible.
Par bonheur, il a des amis. D’Argental plus que tout autre s’est dépensé sans trêve pour obtenir la suspension du mandat d’arrêt. Le lieutenant de police, M. Hérault, avec qui nous aurons souvent affaire, l’avise de cette suspension en termes courtois et même bienveillants. Il lui conseille de fermer la bouche à ses ennemis par une conduite d’homme sage et qui a déjà atteint un certain âge. Bon conseil certes. Mais M. Hérault n’entend rien à M. de Voltaire qui ne sera jamais sage, et le « certain âge » ne fait rien à la chose : Voltaire a quarante ans en 1734, il étonne « les gens sages » par ses folies et il les étonnera jusqu’à la fin du siècle. Ces folies seront sans doute un peu plus folles, et d’une espièglerie de plus en plus dangereuse, elles toucheront à des sujets de plus en plus graves mais elles garderont le même irrespect, la même légèreté, cette légèreté qui permet de voler sur les cimes.
En lisant la bonne lettre de M. Hérault, Voltaire pouffa de rire en agitant les couplets de la Pucelle. Ah ! si le lieutenant de police avait pu savoir ce qu’écrivait Voltaire à ce moment !
Trois semaines plus tard, le 30 mars 1735, Voltaire faisait sa quatrième entrée dans Paris. Son premier soin fut d’écrire un billet à M. Hérault. Il aurait bien voulu lui faire visite pour lui exprimer sa gratitude… mais sa mauvaise santé le retient dans son lit de mourant… toute sa pensée va vers M. Hérault. Le lieutenant de police a-t-il eu l’œil humide ? Pas longtemps, car il a dû savoir que Voltaire était partout dans Paris – sauf chez lui.
Il veut tout savoir, tout voir. Que s’est-il passé à Paris depuis un an ? Une révolution ! C’est-à-dire une mode nouvelle. On ne parle plus de poésie dans les salons. Les vers semblent frivoles. On parle désormais de physique et de géométrie. Voltaire est stupéfait. Mais la poésie n’est pas une mode ! Les grâces du vers sont irremplaçables. Il est piqué ! Ne voilà-t-il pas que Maupertuis va passer pour un génie ? Avec ses triangles, ses cercles, et sa façon de pérorer sur des grimoires ne se permet-il pas d’éblouir les duchesses – et de subjuguer son Émilie ? On voit la duchesse de Richelieu faire de tels progrès qu’elle peut confondre un jésuite qui l’attaquait sur l’attraction newtonienne. Voilà les élèves de Maupertuis ! Certes, Voltaire n’est pas du tout contre les mathématiques, au contraire. C’est le bon chemin pour entendre Newton. Il n’en veut pas à Émilie d’avoir fait d’immenses progrès dans les sciences exactes, lui-même se déclare disciple de Newton et de Maupertuis… mais, ce n’est pas une raison pour chasser les Muses, pour décourager ses admirateurs, ses admiratrices, et surtout pour dévoyer son adorable Émilie.
Quant au secret de la Pucelle, il est déjà éventé. On en parle dans Paris comme du poème le plus sacrilège qui ait jamais été écrit. Quelle publicité ! Ses amis tremblent de nouveau et l’adjurent de cacher son poème. Un mois plus tard, il regagne la Lorraine. Il va voir le duc de Lorraine à Lunéville. Il ne le rencontre pas, mais il visite le cabinet de Physique : il y passe ses journées. Le voilà converti à la science à la mode.
Il rentre à Cirey. Émilie s’y trouve avec son fils aîné et un précepteur. Mmes de Champbonin et de Neuville forment le chœur. Voltaire a amené l’insipide Linant. C’est un sot parasite. À Paris, il se couchait à 7 heures du soir et se levait à midi. Il n’écrivait rien. À Cirey, il décide de renoncer à son état ecclésiastique. Voltaire le laisse faire. Il devient exigeant et insolent : il se plaint de la nourriture et du logis ; il se plaint d’avoir sacrifié sa situation (?) pour suivre Voltaire. Celui-ci le sermonne et lui montre que ses plaintes se retournent contre lui et le font mal juger. Pourtant il le supporte encore. Tous les parasites de Voltaire savent cela : une fois que Voltaire s’est engagé par amitié, il ne rompt jamais. Quelle patience avec ce Linant grassouillet, visage lunaire, rousseau, criblé de son ! Il n’avait aucun don : il lisait mal, il voyait mal, il bégayait, il savait peu de latin et à peine plus de français. Et Voltaire le donne pour précepteur au jeune Châtelet ! Le marquis du Châtelet voulait un prêtre. Voltaire n’en voulait pas. C’est Voltaire qui l’emporta : « Point de prêtre chez les Émilie ! » s’écria-t-il.
La prétention agressive vint mettre un comble aux défauts de ce garçon. Ce malheureux – car c’est ainsi que Voltaire le voyait, avec raison – voulut une maîtresse au château : il plongea sans vergogne sa patte molle et suintante dans le décolleté de Mme de Neuville qui prit fort mal la galanterie. Il ne fallut pas moins qu’un madrigal de Voltaire pour apaiser le courroux de la bonne dame.
Mais Voltaire ne chassa pas Linant.