Voltaire ou la royauté de l'esprit
S.A.R. le prince Frédéric de Prusse.
On avait été séduit par les lettres du prince, on fut conquis par son cadeau : le buste en or de Socrate formant le pommeau d’une canne et accompagné de louanges. Voltaire en est étourdi. Mais qui résisterait à ce ton ! « Si jamais je vais en France, la première chose que je demanderai ce sera : où est M. de Voltaire ? Le Roi, la Cour, Versailles, Paris, ni le sexe, ni les plaisirs n’auront part à mon voyage, ce sera vous seul. » Sur quoi, Voltaire le traite de « Salomon du Nord. » Il ne pouvait moins faire. Frédéric lui avait offert sa maison de Londres pour se réfugier. Et mieux encore : Frédéric lui envoie un ambassadeur ! le baron de Keyserling. Voici les instructions que le prince envoie à cet ambassadeur, en route pour Cirey : « Songez que vous allez au Paradis terrestre, à un endroit mille fois plus délicieux que l’île de Calypso : que la déesse de ces lieux ne le cède en rien à la beauté de l’enchanteresse de Télémaque : que vous trouverez en elle tous les agréments de l’esprit si préférables à ceux du corps : que cette merveille occupe tout son loisir à la recherche de la vérité, etc. »
Tout cela était destiné à être montré à Émilie ; le coup d’encensoir est moins donné pour lui plaire que pour marquer le dépit que Frédéric a ressenti. Voltaire n’avait pas caché à « Salomon » que s’il n’était pas allé en Prusse le rejoindre c’est parce que les doux liens de l’amitié le retenaient à Cirey. C’en était assez pour que Frédéric détestât Émilie. Quand Frédéric lui envoie un compliment, il ne manque pas de laisser percer le désir qu’il a de faire venir Voltaire – en somme de le disputer à Émilie : « Marquez, je vous prie à Mme la marquise du Châtelet qu’il n’y a qu’elle seule à qui je puisse me résoudre de céder M. de Voltaire, comme il n’y a qu’elle seule qui soit digne de le posséder. »
Il s’y résout parce qu’il ne peut faire autrement – et d’ailleurs, il n’est pas résigné : il trouvera encore des prétextes pour appeler Voltaire à lui et Émilie n’est pas du tout rassurée. Un écureuil, ça saute. Une anguille, ça glisse, un lézard, ça fuit – C’est Voltaire. Elle le sait.
Keyserling était un petit homme, tourmenté par la goutte, plein de vivacité d’esprit et d’allure quand il n’était pas perclus – et suprêmement bavard. D’ailleurs, fort instruit. La princesse Dorothée, sœur de Frédéric, disait de lui que c’était un « grand étourdi et bavard, qui faisait le bel esprit et n’était qu’une bibliothèque renversée. »
À Cirey, il eut droit à des honneurs princiers : feux d’artifice et illuminations figurant le nom du prince Frédéric avec cette inscription en lampions multicolores : « À l’espérance du Genre humain. » C’était si beau qu’une des invitées permanentes de Cirey, Mme de Graffigny, que nous connaîtrons de plus près, disait qu’on y voyait « des choses qu’il n’y a que des fées et M. de Voltaire qui puissent les faire dans un endroit comme celui-ci. »
Keyserling fut enchanté : on le laissa parler sans trêve, ni repos. On le chargea de présents – des manuscrits du poète : tout le début du Siècle de Louis XIV déjà en chantier, des poèmes, des tragédies, des essais. Ce n’était pas suffisant ! Frédéric avait exigé de son ambassadeur qu’il rapportât La Pucelle. On lui remontra que ce manuscrit était entre les mains de la Déesse, qu’elle ne voulait s’en dessaisir à aucun prix, qu’il était sa possession absolue… bref, Frédéric eut une raison nouvelle et précise de détester Émilie. Mais il savoura les récits que lui fit Keyserling à son retour. C’était délirant, Frédéric lui prenait les mains, le regardait dans les yeux : il tenait les mains d’un homme qui avait vu Voltaire ! Du coup, pour n’être pas en reste avec « le Salomon », il appela Voltaire « Le Virgile du Siècle. » Et, n’en pouvant plus d’espérer, il recommence à faire entendre sa voix de sirène pour attirer Voltaire. Et voilà Émilie dans les transes – chaque lettre de Frédéric lui fait passer une nuit blanche.