Voltaire ou la royauté de l'esprit
L’éducation libertine : le Temple.
L’entourage du jeune François dès qu’il sort du collège ne manque pas de piquant. Pour l’esprit, les manières, la culture, c’est probablement ce que le monde a connu de mieux. Pour l’amoralité également. François voyait tout, comprenait tout ; en dépit de la parfaite discipline qui régnait là, il est impossible qu’un enfant n’ait pas été marqué par les conversations qu’il écoutait dans le ravissement : ils parlaient si bien, ces « roués » du Temple ! Leur désinvolture à l’égard des lois, des croyances et des mœurs faisaient d’eux des seigneurs de l’intelligence, de la liberté – comme ils l’étaient de naissance. Il a été ébloui, conquis ; là, il s’est senti chez lui, parmi ses pairs. Bien qu’il fût de toute éternité semblable à ces libertins de haute volée, c’est en les voyant, en les écoutant qu’il prit conscience de sa véritable nature. Il se persuada que les Arouet n’avaient été que l’instrument aveugle de son existence, et qu’il était né « grand seigneur libertin », et libre de sa vie, de ses pensées, de ses actes, d’où le mot stupéfiant – et qui lui paraît tout naturel – qu’il eut en s’adressant au prince de Conti au cours d’un dîner où chacun rivalisait d’esprit et de hardiesse :
Sommes-nous ici tous princes ou tous poètes !
Devant un prince du sang, c’était hasardé. Le mot passa ; Conti était jeune et spirituel.
Pour nous, il situe son auteur : prince et poète – ou poète et prince – c’est tout un. Mais ce prince-poète n’a rien à voir avec les gens du commun ; à ses yeux, notaire ou savetier : c’est tout un. François Arouet savait qu’il vivrait sur les cimes – et non dans une étude de notaire, fût-il royal, ni coiffé du mortier d’un président du Parlement. Il lui faut une couronne. Il sera roi – même contre les rois, et dans leur sillage.
C’est dès son temps de collège que, conduit par son mentor, Châteauneuf, abbé et libertin, il fait son entrée au Temple. C’est en 1706 qu’il y passe ses premiers jours de congé : à douze ans ! Curieuse alternance dans cette éducation ; toute la semaine : les offices et les sermons des bons pères et leurs éblouissantes leçons. Le dimanche : le Temple de l’Impiété. Un peu plus âgé, il fut un habitué de ces soupers célèbres qui faisaient frémir les dévots ; il emprunta à ces libertins insignes leur ton, la pureté et l’élégance de langage et leur mépris souverain et ironique « des choses les plus sacrées ».
On se demande pourquoi les libres-penseurs ont laissé démolir le donjon du Temple, c’était la cathédrale de l’impiété sous l’ancien régime ; mais jamais les offices n’y furent plus brillamment célébrés qu’au début du XVIIIe siècle lorsque le grand prieur de l’Ordre de Malte auquel appartenait le Temple était Philippe de Bourbon-Vendôme, lieutenant-général, plein de courage, brillant mais ravagé par la débauche ; il était petit-fils d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées. C’était le grand prêtre du libertinage. François Arouet ne le connut qu’en 1715 car, pour lors, il était exilé ; la Cour du Vieux-Roi et de Mme de Maintenon le tenait pour un suppôt de Satan. Les apparences semblent bien leur donner raison. En son absence, le culte libertin était célébré par de très brillants seconds : La Fare, poète ; Chaulieu, poète ; le duc de Sully, le duc de Fronsac, grands amis et condisciples de François et familiers de M. Arouet. Il y avait un abbé Servien et d’autres comparses qui ne brillaient pas du même éclat mais qui servaient à faire briller les illustres. Comme c’est parmi eux que le jeune Arouet va parachever son éducation, ces messieurs méritent que nous nous attardions quelque peu en leur compagnie, ils nous donneront le ton du Paris de l’époque, de la fin du grand règne, et du début de la Régence. Eux connus, la conduite de leur brillant catéchumène nous paraîtra toute naturelle.
L’abbé Servien avait fait rire tout Paris en chantant sur la scène de l’Opéra certain refrain à la gloire du roi, dont il avait retourné les paroles. La salle croula sous les applaudissements et les rires. La sœur de cet abbé était mariée au vieux duc de Sully. Le jeune duc ami de François Arouet était donc le neveu de cet étrange ecclésiastique – qui en fit son compagnon de libertinage au Temple. L’abbé ne manquait ni d’esprit, ni de culture, ni de manières. Il fut élu à l’Académie sans doute pour ses chansons et sa belle conversation. Le jour de sa réception, il ne pouvait se frayer un chemin à travers la foule pour atteindre la porte, aussi dit-il à haute voix : « Il est plus difficile d’entrer ici que d’y être reçu. » Sa condition lui permettait d’aller partout, mais il ne fréquentait que les lieux où sa verve libertine pouvait s’épancher sans contrainte. On le voyait à l’Opéra, dans les galeries marchandes ; sa silhouette était connue : il portait manchon, il minaudait, le nez dans sa fourrure, et excellait à exprimer d’une voix suave, remplie d’inflexions câlines et dans le style le plus fleuri du monde les pensées les plus horribles. Il était dans une étrange intimité avec ses neveux Sully. Peu de temps avant la mort du roi, l’abbé et sa fourrure furent arrêtés et conduits à Vincennes. Ce furent de grandes lamentations. François Arouet toujours attaché à ses maîtres, ceux du bien et ceux du mal, lui envoya vite une odelette dans le goût d’Anacréon afin de distraire l’abbé de son malheur. Pour nous, ces muses, ces roses, ces ris et souris, nous semblent bien flétris ; qu’on en juge :
Hélas ! j’ai vu les grâces éplorées
Le sein meurtri, pâles, désespérées,
J’ai vu les Ris tristes et consternés
Jeter les fleurs dont ils étaient ornés
Les yeux en pleurs et soupirant leurs peines
Ils suivaient tous le chemin de Vincennes.
Nous n’irons pas si loin, laissons là les muses et « Le tendre abbé qui leur servait de père. » Nous sommes édifiés.