Voltaire ou la royauté de l'esprit
Inconstance des Muses, fidélité des amis – et des fièvres.
Inconstance des Muses,
fidélité des amis – et des fièvres.
Il renoua tout de suite avec la capitale. Ce fut d’abord un concert de félicitations pour sa guérison.
Malgré la petite algarade avec Voltaire devant la cheminée de Mme de Mimeure, le Bourguignon tenait tellement à l’amitié de Voltaire qu’il composa une ode en son honneur. Ne sachant où le trouver, il alla se poster chez Mme de Mimeure et l’attendit. Son calcul se trouva juste. Il y rencontra Voltaire et lui remit son poème. L’autre le prit assez froidement et lui dit d’un air mi-figue, mi-raisin qu’il était sûr que le poème était bon parce qu’il avait déjà eu l’occasion d’apprécier son savoir-faire. Puis sur un ton presque menaçant, en ayant l’air d’en savoir long, il ajouta : « Je viens d’en entretenir la marquise, entrez-y vous serez bien reçu. »
Piron tremblant sans savoir pourquoi, entra chez la marquise et il s’aperçut aussitôt qu’il n’avait pas tort de trembler : « Je songeais sur-le-champ à vous fermer ma porte. » C’est par ces mots qu’elle l’accueillit. Le malheureux tomba des nues. Elle lui apprit que Voltaire venait de lui lire de bout en bout une ode dont Piron était l’auteur : une horreur ! des termes obscènes, des évocations nauséabondes… de quoi faire pendre six Piron.
Le voilà saisi d’un transport, il se met à bondir, tapant des mains et du pied et hurlant de colère. Mme de Mimeure effrayée ne voulait que l’apaiser et elle lui dit qu’elle ne croyait rien de tout cela et que Voltaire lui avait joué ce vilain tour. Mais Piron reconnut que le poème était bien de lui ; c’était une erreur, mais une erreur de jeunesse, le triste résultat d’un pari stupide… Sa fureur passée, il tremblait, bredouillait, larmoyait : « Asseyez-vous là, grand nigaud », lui dit-elle. Et elle pardonna.
Voltaire a-t-il vraiment joué ce tour à Piron ? Rien ne le prouve. Le fait n’est connu que par un laudateur de Piron, Rigoley de Juvigny qui est un ennemi de Voltaire. Nous savons que Voltaire ne pouvait supporter Piron : il ne peut admettre qu’on ait à la fois du talent et une prononciation campagnarde, des taches sur ses revers et du linge sale. Il se peut aussi que Mme de Mimeure ne soit pas tout à fait étrangère à cette « pique », il ne déplaisait peut-être pas à cette excellente personne de faire se mordre ses deux roquets.
Ils ne se mordirent pas – du moins pas devant elle – et l’anecdote en tout cas est incertaine, elle compte néanmoins parmi celles qui veulent prouver la perfidie de Voltaire. Mais comment croirions-nous à cette « perfidie » alors que Piron, peu après, va présenter un de ses poèmes à Voltaire en lui demandant des corrections que Voltaire fera et que Piron recevra avec respect ? Impossible – le bon Piron n’est pas dissimulé, il ne joue pas ce jeu courtisan : quand il sera fâché avec Voltaire, alors, nous le saurons, il criera dans les rues et il ne lui fera plus de visites respectueuses.
Voltaire a d’autres chats à fouetter : La Henriade fait son entrée dans Paris – clandestinement et s’y répand de même. C’est un secret de Polichinelle, d’ailleurs. Le snobisme aidant, on voit traîner sur les tables des salons et dans les antichambres l’ouvrage clandestin. On ne le trouve pas en librairie mais on vient le livrer à domicile – dans les domiciles qui le méritent. Cette cachotterie fait plus pour le succès qu’une distribution gratuite de l’ouvrage. Les gens du monde s’abordent en récitant des vers de La Henriade et des esprits très sérieux comme le philosophe Bayle y voit une grande œuvre : « Sénèques et Lucains de ce temps, écrit-il, apprenez à écrire et à penser dans ce poème merveilleux qui fait la gloire de notre nation, et votre honte. »
À nous, cela paraît froid, et même pompeux. Pour les lecteurs du XVIIIe, c’était léger ; Voltaire secouait les lourdes draperies du Grand Siècle, il osait mêler à l’Histoire des sourires et des sous-entendus ; les grands hommes n’étaient ni en bronze, ni en marbre, mais en costume Louis XV, et les institutions religieuses et autre, n’étaient plus enveloppées d’encens. Bref, bien qu’il n’y eût là, à notre goût moderne, rien de très subversif, le public y trouva qui de l’hérésie, qui de la licence, qui de l’impiété, qui de l’anarchie – et tout le monde en perçut le relent de soufre. Les jésuites l’attaquèrent – et les jansénistes aussi – pour des raisons opposées. Voltaire fut accusé d’être Janséniste, par un certain abbé Desfontaines avec qui nous ferons un bout de chemin avant peu. La Cour trouva qu’on traitait le trône avec une familiarité choquante. En somme, déjà se préparait une conjuration de la sottise, de l’hypocrisie, de l’intérêt et de la peur. Du côté des poètes, la jalousie envenimait tout.
Voltaire avait dit trop de vérités à la Cour de Rome, et pas assez d’injures aux Réformés pour espérer le « permis d’imprimer dans sa patrie ce poème composé à la gloire du plus grand roi que sa patrie ait jamais eu ».
Il avait assez de flair courtisan pour se douter que « le plus grand roi » d’un pays, c’est toujours le roi actuel : voilà à qui il faut élever des monuments pour être bien en cour. Mais, c’est à son honneur de n’avoir pas eu cette faiblesse. Voltaire aime sa patrie, et même ses rois. Mais il n’a pas l’amour aveugle… Au demeurant, c’est tout ce qu’on lui reproche : d’y voir trop clair. Crevez-lui les yeux : vous aurez un poète lauréat.
Le 6 mars 1724, Mlle Lecouvreur joua Mariamne. Elle joua avec tout son talent, toute son ardeur de grande artiste – et tout son cœur. Ce fut un échec. La salle ricanait. Lorsqu’un loustic, au milieu de la scène la plus tragique où Mariamne lève la coupe empoisonnée pour la boire et tomber foudroyée, s’écria joyeusement : « La reine boit ! », ce fut un fou rire. Ce n’est pas cela qui coula la pièce ; c’est qu’elle était mauvaise. Si le public écoutait en riant et si le loustic faisait le pitre c’est parce que le spectacle n’intéressait personne.
Voltaire l’avait senti dès le premier acte : lorsque Mariamne but son poison et s’écroula devant une salle en joie, la pièce était déjà morte depuis le premier rideau.
Et le voilà malade. Il est vraiment malade et la chute de Mariamne n’est pas étrangère à sa maladie. Cela ne nous étonne pas car il n’est jamais en bonne santé. Il se plaint toujours. Il croit aux médecins – surtout au dernier qui lui parle. Il se drogue sans arrêt, il s’entoure de mille précautions, il protège sa santé comme son travail. Pour le travail, il a les remparts des châteaux, pour sa santé des remparts de pilules. Il en possède de cent espèces, il a mille fioles. Il interroge autour de lui pour savoir ce que les gens absorbent : il se procure les remèdes nouveaux et les ingurgite au plus vite. Il se fâcha avec Mme de Rupelmonde parce que, ayant aperçu dans ses flacons des pilules inconnues, il les lui vola et les avala. Or, elle en avait un besoin extrême. Elle ne lui pardonna pas. Il les avalait par gourmandise ; celles de son amie lui parurent excellentes, il y pensa jusqu’à son lit de mort : « Je voudrais bien encore lui voler des pilules, disait-il, elle en prenait trop et moi aussi. »
Pour lors, il souffre d’une grave indigestion de tragédie ; il grelotte, ses entrailles sont déchirées, il maigrit encore. Il travaille au lit, malgré ses coliques.
Dès les beaux jours, il part pour Forges avec Richelieu. Le président de Bernières y possède une maison. Aussitôt, il se crée autour du duc et de Voltaire une belle société. C’est la vie de château en plus libre. Les plaisirs et les eaux mettent le poète en joie. « Les eaux me font un bien auquel je ne m’attendais pas, écrit-il. Je commence à respirer et à connaître la santé. Je n’avais jusqu’à présent vécu qu’à demi. Dieu veuille que ce petit rayon d’espérance ne s’éteigne pas bientôt », écrit-il le 20 juillet 1724.
Hélas ! ce ne seront jamais que hauts et bas et la colique va bientôt anéantir son rayon d’espérance – et il ne vivra de nouveau « qu’à demi » comme il dit – mais sa demi-vie le fait vivre deux fois plus intensément que les autres, et deux fois plus longtemps : telle est la logique voltairienne.
Un chagrin qui venait du cœur et non des entrailles vint le bouleverser : le duc de Richelieu lui apprend qu’un de leurs bons amis, un duc, est tué à Chantilly au cours d’une chasse par un cerf furieux qui lui perce le foie à coups d’andouillers. Richelieu est bouleversé, Voltaire est malade : un ami mort et le voilà couché fiévreux, égrotant. Est-ce bien le chagrin ? Voilà que les eaux de Forges lui sont pernicieuses. Elles l’enivrent. Il a des vertiges. Il cesse de les prendre et redouble de travail. Le jour, il est couché, le soir il se lève : il joue : Il joue beaucoup et il perd. Il appelait cela « faire ses lessives annuelles ». Il n’y prend aucun plaisir, mais une fois par an, il s’abandonne au jeu. Comme cette façon de perdre son argent n’est pas du tout une façon Arouet, il s’arrête dès qu’il estime que son lessivage est suffisant.
Il rentre à Paris fin juillet et habite l’appartement des Bernières sur les quais. Mais le trafic des quais est si bruyant qu’il en devient fou. Il se met des bouchons dans les oreilles. C’est inefficace : la fièvre le saisit – c’est, dit-il, une fièvre « double-tierce ». Fort maligne sans doute. Il fuit.
Il va loger en garni. Le duc de Sully essaie de le tirer de là et de l’entraîner à Sully : Voltaire préfère La Rivière-Bourdet. Mais il n’ira pas tout de suite, il veut achever une comédie L’Indiscret commencée à Forges.
Que se passa-t-il dans ce garni ? Il y connut de si graves inconvénients qu’il revint rue de Beaune. Était-ce le voisinage ? Il semble que l’hôtel ait été un peu louche. Les punaises ? Peut-être les deux. Dans cet appartement que lui avait loué – ou prêté – M. de Bernières, il avait aussi fait de grands frais. Cela n’empêcha pas les envieux de dire qu’il était le parasite de M. de Bernières tout en étant l’amant de sa femme. La chose, au XVIIIe siècle, n’avait rien d’une prouesse, en outre, elle était inexacte. Voltaire n’a rien d’un parasite, il faisait à la fois plaisir et honneur aux amis qui le recevaient en ami, en égal, et non en « amuseur » et en invité payant son écot d’un bon mot. Il n’était pas davantage traité « en invité » qu’il ne se sentait « invité » : son naturel et son aisance étaient semblables au naturel et à l’aisance de ses hôtes car, au fond, il n’y avait entre eux qu’un lien : le plaisir d’être ensemble.
À peine chez les Bernières, tout se gâte à cause du portier. Il transformait sa loge en bistrot et servait à boire aux gens de passage pour se faire un petit revenu. Voltaire n’aimait pas ce genre et le voilà en guerre avec le vineux concierge.
Ce qu’il n’aimait pas davantage c’est l’éruption de boutons qui lui couvrait le corps : « Vous me trouverez avec une gale horrible qui me couvre tout le corps », écrit-il à Mme de Bernières. Est-ce l’effet des punaises du garni ? Il dit que c’est un effet des eaux. « Nous ne nous embrasserons point à votre retour mais nos cœurs se parleront. » Il a toujours les mots qu’il faut, même pour parler d’un eczéma.
Entre une scène avec le portier et une démangeaison, il refait entièrement Mariamne. C’est du courage ! Il accuse d’ailleurs sa mauvaise tragédie de lui avoir empoisonné le sang : « Je crois que c’est cette misérable Mariamne qui m’a tué et je suis frappé de cette lèpre pour avoir trop maltraité les Juifs. »
Mais il avait – ô homme de lettres ! – de terribles stimulants. Il avait appris que le roussâtre Rousseau composait dans l’ombre de l’exil une Mariamne. Quelle audace ! Et même un obscur abbé Nadal, théâtral et tragique avait osé écrire une Mariamne, que les Comédiens avaient acceptée, qu’ils allaient jouer. On la joua : ce fut un four. L’abbé Nadal poussa les hauts cris, rameuta tous les poètes en accusant Voltaire d’avoir délégué Thiériot au parterre avec une clique pour organiser le chahut dans lequel sombra sa pièce. Voltaire aurait pu se taire et laisser aboyer les roquets mais négliger une querelle est au-dessus de son pouvoir. Il répond à Nadal sous le nom de Thiériot – car c’est Thiériot l’attaqué, mais Voltaire ne peut tolérer qu’on touche à ceux qu’il aime. Et il écrit d’un ton bénin :
« Enfin, Monsieur, il n’y avait ni grand, ni petit qui ne vous accablât de ridicule, et moi qui suis naturellement bon je me sentais une vraie peine de voir un vieux prêtre si indignement vilipendé par la multitude, j’en ai encore de la compassion pour vous, malgré vos injures et malgré vos ouvrages. »
Chacun se délectait à la lecture de ces aménités envenimées.
Quinze jours après l’échec de Nadal, la Comédie redonna la Mariamne de Voltaire : lessivée, repassée, remise à neuf. Il avait supprimé la coupe de poison de cruelle mémoire ; mais pour le reste c’était le même ennui, la même platitude. Bref, elle était aussi mauvaise que la première mouture et presque autant que celle de Nadal. Mais le public la trouva bonne. Il fut sacré grand poète sur la foi de son plus mauvais ouvrage. Il n’eut garde de protester. Mais lui savait à quoi s’en tenir.
Les amis les plus chers sont parfois bien difficiles. Thiériot est de ceux-là. Il abuse. Voltaire se faisait du souci pour son avenir. Richelieu venait d’être désigné par le roi comme ambassadeur à Vienne – le poste le plus prestigieux – Voltaire lui demande de prendre Thiériot dans le personnel de l’ambassade et de lui assurer une pension. Moins difficile que les financiers, Richelieu accepte. Voltaire ravi apprend à Thiériot la bonne nouvelle : celui-ci tord le nez et refuse. Voltaire déçu, remercie Richelieu et lui rend sa parole. Remarquons que Voltaire ne fait rien pour forcer Thiériot, il ne force jamais les gens à accepter, il laisse à chacun son libre arbitre – et pourtant, il est fâché du refus.
C’est alors qu’apparaît le remplaçant : l’abbé Desfontaines. Il avait déjà demandé la place, il se représente, Richelieu l’agrée. À son tour, Desfontaines se désiste quelques jours après et présente un de ses amis : Richelieu, bon prince, agrée l’ami. Ouf ! – ce n’est pas fini.
Thiériot choisit ce moment pour revenir sur le tapis. Il se dit décidé à partir et à faire fortune dans le sillage doré du plus brillant seigneur du siècle. Pourquoi ce revirement ? Parce que Mme de Bernières l’accaparait trop. Il voulut fuir, finalement il resta. Elle l’avait à demeure ; c’était une amie un peu abusive : elle avait fait de lui son homme de compagnie, son parasite d’élection – lui, nous le savons, trouvait cela parfait. Il était prêt à tout sauf à travailler. Elle n’eut pas de peine à le retenir ; elle lui fit honte d’abandonner ceux qui l’aimaient – avait-il donc à se plaindre d’eux ? Fallait-il faire davantage pour lui ? Qu’il parle ; on ferait ce qu’il voudrait pourvu qu’il restât !
Voltaire reprocha à Mme de Bernières d’aimer ses amis en égoïste, pour elle et non pour eux. Elle trahissait l’intérêt de Thiériot en le retenant et il l’exhorta, lui qui avait tant à perdre à se séparer de Thiériot, à laisser partir leur ami : « Parce qu’il n’y a pour lui que ce parti et qu’il serait bien peu digne de l’estime des honnêtes gens s’il manquait sa fortune pour être un homme inutile. »
Voilà Voltaire parlant comme M. Arouet – et comme un véritable ami. Mais c’est bien au-dessus des soucis d’un Thiériot – il se moquait bien d’être « un homme inutile » puisqu’il était un homme heureux. À l’estime des honnêtes gens, il préférait la protection. Quant à sa fortune, voyons, elle était déjà faite : elle s’appelait Voltaire.
Mais pour plaire à Mme de Bernières qui s’était rendue aux raisons de Voltaire et à Voltaire lui-même, Thiériot décida de tâter de ce Richelieu qui roulait sur l’or ; il accepta la place. Il fallut donc la redemander au duc. Voltaire s’y employa – c’était plutôt gênant. Il perdit la face – et beaucoup de temps. Croyez-vous qu’il fasse des reproches à Thiériot ? À peine… « Vous m’avez causé un peu d’embarras par vos irrésolutions. Vous m’avez fait donner deux ou trois paroles différentes à M. de R… qui a cru que je l’ai voulu jouer. Je vous pardonne cela de bon cœur. » Vraiment, Thiériot avait raison, quelle bonne fortune pour lui que d’avoir rencontré Voltaire dans l’étude de Me Alain.
Et un peu plus tard, Voltaire lui écrit encore : « J’ai fait pour vous ce que j’aurais fait pour mon frère, pour mon fils, pour moi-même. Vous m’êtes aussi cher que tout cela. Le chemin de la fortune vous est ouvert. Votre pis-aller sera de revenir partager mon appartement, ma fortune et mon cœur. »
N’est-ce pas merveilleux ? Et que croyez-vous que fit Thiériot après tout cela ? Il refusa de partir pour Vienne. Et après tout n’avait-il pas raison ? Ce pis-aller dont Voltaire lui parle, c’est cela qui lui semblait le bonheur. La fortune ? Mais c’est la poche des autres quand ils la tiennent si généreusement ouverte. Qu’on songe que les grimaces de Thiériot s’ajoutaient aux chagrins que lui donnait Mariamne, à ceux de son hôtel garni, garni de punaises, à ceux de la rue de Beaune et du portier canaille, à ceux de ses démangeaisons qui l’obligeaient à se gratter l’échine au lieu de gratter son papier, enfin aux cuisants coups d’épingles que lui envoyait Mme de Bernières à propos de la marquise de Mimeure dont elle était jalouse. M. de Voltaire est vraiment un homme très occupé, il faut en convenir.
Il ne voyait plus Mme de Mimeure. La présence de Piron l’avait agacé et Mme de Bernières avait exploité cet agacement. Elle voulait Voltaire sans partage. Difficile entreprise avec un homme aussi ouvert, aussi répandu, disons même aussi dispersé. Mme de Mimeure avait joué la rivalité Piron-Voltaire. Ce qui était jeu pour elle fut injure pour Voltaire. Chez la présidente, il était roi. C’était bien, mais ce n’était pas parfait, parce qu’elle voulait bien qu’il fût tout chez elle à condition qu’il ne fût rien ailleurs – or Voltaire aimait à être le premier ici, là, là-bas et ailleurs encore.
Quand Mme de Mimeure subit l’ablation d’un sein – on imagine ce qu’était au XVIIIe cet affreux charcutage – Voltaire alla la voir bien qu’ils eussent rompu. La présidente l’apprit et lui fit une scène – par lettre. Voltaire lui répond : « Il faut que nous aimiez bien à faire des reproches pour me gronder d’avoir été faire une visite à une pauvre mourante qui m’avait fait prier par ses parents. Vous êtes une bien mauvaise chrétienne de ne pas vouloir que les gens se raccommodent à l’agonie… » Malgré sa modération – combien admirable chez un homme aussi emporté – il craint que le reproche si juste adressé à la présidente ne la froisse et il ajoute : « Cette démarche très chrétienne ne m’engagera point à revivre avec Mme de Mimeure, ce n’est qu’un petit devoir dont je me suis acquitté en passant. »
C’est avec elle seule, la bonne présidente, qu’il désire finir sa vie. Il a trente ans et il parle déjà de retraite. Mais sa lèpre persiste de même que ses coliques, ses fièvres, double-tierce, quarte, quinte, – on ne sait. Il se voit, il se sent déjà vieillard… du moins il le dit. Mais il est ragaillardi car il a un nouveau médecin. Bosleduc : un de plus. Les médecins passent, ses maladies restent et lui aussi.