Voltaire ou la royauté de l'esprit
Apothéose.
Le 30 mars, il fut vraiment le roi Voltaire, sacré et couronné par Paris.
Avant d’aller voir Irène, il alla faire sa visite à l’Académie qui était alors logée au Louvre. Il monta dans son beau carrosse capitonné d’azur à étoiles d’or. La voiture pouvait à peine avancer à travers la foule qui se pressait contre les chevaux et les roues et qui acclamait Voltaire. Dans la cour du Louvre plusieurs milliers de personnes l’attendaient en battant des mains. Alors, spectacle stupéfiant, on put voir l’Académie française, en cortège, se rendant au-devant de lui. Cet honneur n’avait jamais été rendu à personne par la Compagnie. Entendons-nous : il y avait des absents. Les prélats s’étaient abstenus. Voltaire dut accepter le siège de directeur qui lui fut offert à l’unanimité des présents. D’Alembert lut un éloge de Boileau et sut y glisser quelques louanges pour l’illustre confrère qui n’avait pas siégé parmi ses pairs depuis vingt-huit ans. Il termina par un panégyrique qui souleva l’auditoire et dans lequel étaient exaltés et confondus les génies de Boileau, de Racine et de Voltaire.
Voltaire remercia avec son art habituel et, l’heure pressant, il se rendit à la Comédie-Française. Le trajet ne fut pas facile, la foule s’étant accrue et son enthousiasme aussi. Ce fut une marche triomphale – à pas comptés – jusqu’à la porte du théâtre – et c’était un triomphe populaire, plein de gentillesse, sans façon mais de bon aloi. On grimpait sur les roues, sur les ressorts, on se faufilait par la portière. Un homme demanda la permission de lui baiser la main et sans attendre la réponse s’empara au hasard d’une main qu’il baisa :
— Par ma foi, s’écria l’étourdi, voilà une main bien potelée pour un homme de quatre-vingt-quatre ans.
C’était la main de « Belle et Bonne ». Il avait peut-être mieux choisi qu’il ne le laisse croire.
L’admiration des femmes était la plus violente : elles arrachaient par poignées les poils de sa pelisse. Les zibelines de la tsarine !
Il s’était habillé, mais comme on s’habillait sous la Régence. Il arrivait presque d’un autre siècle, il sortait des Mémoires de Saint-Simon. Sa perruque monumentale qu’il portait depuis 1720, qu’il peignait lui-même chaque malin aurait pu faire rire ; mais rien n’est ridicule dans un être statufié par la gloire. Quand il entra dans la salle ce fut une ovation interminable. Il occupait la loge des Gentilshommes de la Chambre, en face de celle de Mgr le comte d’Artois. Mme Denis et Mme de Villette occupaient le devant de la loge, il fit mine de s’asseoir derrière, mais le parterre à grands cris exigea qu’il se mît sur le devant. Il s’assit entre les deux dames. La salle était chaude, électrisée, tumultueuse et se mit alors à scander : La Couronne ! La Couronne ! Tout Paris était dans le secret du complot qui devait sacrer Voltaire ce jour-là. À ce moment, l’acteur Brizard parut près de Voltaire et plaça sur sa tête une couronne de lauriers. La salle alors fui saisie de délire, un tonnerre de bravos et de vivats éclata. Voltaire bouleversé, riant et pleurant murmurait : « Ah ! Mon Dieu, vous voulez donc me faire mourir à force de gloire. » Il est vrai qu’entre une colère comme celle de l’avant-veille et une joie comme celle-ci, les nerfs du glorieux vieillard étaient mis à rude épreuve. Il prit la couronne et la plaça sur la tête de Mme de Villette. Mais le public rugit et exigea qu’il la reprit. Alors le prince de Beauvau entra dans la loge, découronna « Belle et Bonne » et recouronna Voltaire qui se débattait. Le public grondait, le poète dut céder, le prince fut le plus fort. Le vacarme était assourdissant, la salle était comme embrumée par les nuées de poussière soulevées par les trépignements de la foule. Les couloirs, les coulisses étaient combles. Enfin le rideau se leva ; la scène elle-même était encombrée de spectateurs.
Irène fut à peine écoutée : on n’entendait que les applaudissements. On n’était pas venu pour la pièce mais pour l’auteur. On sentait qu’il s’agissait d’un grande finale, d’un solennel baisser de rideau, qu’il fallait à tout prix réussir. On ne savait comment, quand quelqu’un se souvint de la petite cérémonie qu’avait organisée Mlle Clairon quelques années plus tôt. On courut chercher le buste de Voltaire et son socle, on les installa au milieu de la scène. La salle fut reprise par son délire. Elle sentit que ce qu’elle attendait allait se passer. Ce fut Mlle La Chassagne qui eut l’inspiration du geste à faire, un de ces gestes rituels qui créent les cultes. Elle enroula des guirlandes de fleurs autour du buste, les acteurs formaient un demi-cercle, comme des prêtres, et Brizard était en costume de moine ! On jetait par poignées des pétales de fleurs sur la divinité. Voltaire, comme épouvanté, s’était caché au fond de la loge ; la salle dans une clameur immense l’appela jusqu’à ce qu’il parût. C’en était trop, il se sentit écrasé. Il s’avança, ne put résister aux cris, à l’agitation, au flux magnétique qui émanait de la salle, il baissa la tête, le front sur le rebord de la loge, foudroyé. Enfin, il releva son visage baigné de pleurs.
Mme Vestris s’avança alors sur le devant de la scène un papier à la main. Le silence se fit. Elle récita ces vers improvisés par M. de Saint-Marc :
Aux yeux de Paris enchanté
Reçois en ce jour un hommage
Que confirmera d’âge en âge.
La sévère postérité
Non, tu n’as pas besoin d’atteindre au noir rivage
Pour jouir de l’honneur de l’Immortalité.
Voltaire, reçois la couronne
Que l’on vient de te présenter
Il est beau de la mériter
Quand c’est la France qui la donne.
On bissa Mme Vestris. Elle relut ces vers que la salle apprit en un clin d’œil. Une actrice, emportée par son enthousiasme, baisa le buste. Tous les autres l’imitèrent. Ce fut dans la salle une frénésie indescriptible. Si un étranger, était alors entré dans ce théâtre, il aurait été persuadé que les Français étaient fous à lier.
On joua ensuite une médiocre comédie : Nanine. Peu importe le texte, les applaudissements l’étouffaient. Quand Voltaire sortit, il traversa les couloirs entre deux haies de femmes épanouies qui lui faisaient la révérence : c’était vraiment une sortie de souverain. Aucune bousculade : il se sentait entouré d’admiration, de déférence et d’affection.
Dans le théâtre, le respect tint les gens à distance, mais dès qu’il fut dans la rue, la foule se jeta sur lui. Il faillit être étouffé. Les gens, à défaut du maître, embrassaient ses chevaux. On voulut dételer son carrosse et le traîner. Mais il eut très peur de la foule et supplia qu’on le laissât rentrer avec ses chevaux. Les cochers parlementèrent avec les excités et promirent d’aller au pas afin que sur le parcours tout le monde pût voir Voltaire. Au milieu d’une cohue inimaginable, il arriva enfin, sain et sauf, rue de Beaune. Il pleura longtemps, cela atténua la tension nerveuse qui l’épuisait. Il n’avait plus la force de dire un mot. Il s’écroula dans un sommeil profond comme la mort.