Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 17 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

La vie de château – forcée.

 

C’est alors, qu’éclata un nouveau scandale – le scandale des Philippiques. On devine qu’il s’agit d’une nouvelle attaque contre Philippe d’Orléans. C’est encore un libelle haineux, vif, d’une verve infernale : on pensa tout de suite à Voltaire. Pourquoi ? Parce que le régent se méfiait de lui depuis le Puero Regnante, parce que Voltaire fréquentait des gens qui étaient, pour des raisons diverses, fort mal avec le pouvoir : Richelieu était mal vu, les Villars aussi, la duchesse du Maine à Sceaux complotait et se voyait déjà sur le trône, et d’autre part il était le confident des barons interlopes Goertz et Hogguers.

Or, le véritable auteur des Philippiques était un certain La Grange-Chancel. Quand il vit qu’on suspectait Voltaire, il trouva la chose la plus plaisante du monde et il écrivit :

On punit les vers qu’il peut faire

Plutôt que les vers qu’il a faits.

C’était trop bien se moquer de la police et de Voltaire.

Voltaire était donc innocent : sa haine contre le régent était éteinte. Il le prouva en prenant plus tard la défense de ce prince à qui tant de qualités – et encore plus de défauts – auraient dû l’attacher. Il essaya de détruire les calomnies qu’il avait si bien contribué à répandre. Philippe avait fait semblant de l’oublier, mais, deux ans après l’ignoble Puero Regnante il se souvenait fort bien de lui, aussi on fit entendre au sieur Arouet de Voltaire que, la belle saison étant venue – c’était au mois de mai 1719 – il trouverait le plus loin possible de Paris un air favorable à sa santé. Ce n’était pas le cachot, c’était le grand air : c’était l’exil. Il va de château en château, mais c’est à Sully qu’il se fixe de nouveau. Et c’est là que vint l’agripper l’usurier – qui était une usurière – à qui il avait souscrit des billets à l’âge de treize ans. Elle venait réclamer son dû. Il prouve qu’alors il n’était pas majeur et que ces billets n’étaient pas valables : il lui manquait un mois pour atteindre sa majorité, c’était bien juste. Le fils du notaire savait ergoter. Il avait emprunté 500 livres à cette dame Thomas !

Il raconte lui-même qu’il eut d’autres démêlés avec les usuriers. Il se présenta un jour chez l’un de ces prêteurs à qui il apportait des gages. Il vit sur la table deux crucifix et demanda au prêteur si c’étaient là les gages qu’on lui apportait. Notre usurier honnête et bien-pensant se récria en disant qu’il faisait les choses en règle et ne voulait conclure ses marchés qu’en présence de N.-S. Jésus-Christ. À quoi Voltaire répondit prestement qu’un seul crucifix suffisait et que pour conclure des marchés de cette sorte, l’usurier pouvait le placer entre son client et lui, c’est-à-dire entre les deux larrons. Malgré la logique de ce beau raisonnement, le larron-usurier se mit en colère, le traita d’impie et ne voulut rien lui prêter. Voltaire sortit, mais à peine dans l’escalier, le pieux larron le rappela et, par remords de conscience – de quelle conscience ? – il lui fit jurer qu’il n’avait pas de mauvaise intention à l’égard de Notre-Seigneur. Voltaire jura. Il donna ses gages, reçut l’argent – moins les intérêts : 10 % pour six mois. Lorsqu’il revint plus tard rembourser l’argent, le pieux usurier avait disparu avec les gages qui valaient cinq fois la somme prêtée. Voltaire était tombé sur le mauvais larron !

Dans l’exil, il travaille. Il écrit une nouvelle tragédie : Artémire. Il croyait au miracle, tout le monde y croyait avec lui : Œdipe n’était rien, Artémire serait cent fois mieux. Adrienne Lecouvreur voulait le rôle, c’était déjà un gage de succès. L’abbé de Bussy allait criant partout qu’Artémire ferait pâlir la gloire de tous les poètes tragiques de l’antiquité et du siècle précédent. La preuve c’est qu’à la lecture privée qui avait été faite d’Artémire, l’abbé avait tant pleuré qu’il s’était enrhumé. À quel point un libertin pouvait avoir le cœur sensible à la versification de Voltaire !

On sait comment finissent ces succès de camaraderie – par un four. Ce fut le sort d’Artémire le 15 février 1720. Voltaire furieux des sifflets et des quolibets bondit de sa loge où il bouillait de rage et il apostropha le public. Fallait-il qu’il fût habile – oui, habile comédien, car ce fut un coup de théâtre. Il retourna la salle. Quand on se représente ce qu’est une salle déchaînée, s’en donnant à cœur joie du plaisir cruel de couler une pièce, on ne peut qu’admirer ce pouvoir, un peu magique, de la parole d’un homme qui n’avait pour lui ni la prestance, ni la voix, ni la puissance, rien de physique, rien qu’un regard éblouissant et des phrases enchanteresses qui tombaient du balcon sur le parterre en cascades de diamants. Et le miracle se produisit : le parterre applaudit l’auteur dont il venait de siffler la tragédie.

Mais le miracle ne ressuscita pas Artémire : elle était bien morte. Avec cette clairvoyance qui ne lui fit jamais défaut pour ses œuvres, il accepta l’arrêt du public. Il recommença sa pièce, il la transforma sous la pression du maréchal de Villars : il la présenta de nouveau. Le public la repoussa encore. Ce fut fini.

On lui permit de rentrer d’exil parce que le régent avait eu la preuve de son innocence : c’étaient ses « amis » de la Cour de Sceaux et ceux du baron Goertz qui l’avaient dénoncé ! Lui n’eut jamais connaissance de cette trahison mais la police l’apprit. Il sentit qu’on ne lui en voulait plus en haut lieu. Il demande alors au régent la permission de lui lire son poème La Ligue. Composé à la Bastille, il sera connu sous le titre définitif de La Henriade. Voltaire dit au régent qu’il chante la gloire de son aïeul, Henri IV, auquel il ressemble particulièrement. C’est l’ami Thiériot, l’ancien clerc de notaire qui est chargé de faire copier les neuf chants du poème épique cependant que Voltaire fait un séjour au château de Richelieu, chez son ami. « Je suis actuellement dans le plus beau château de France, il n’y a point de prince qui ait de si belles statues, ni en si grand nombre. Tout se ressent ici de la grandeur du cardinal. La ville est bâtie comme la place Royale (Place des Vosges). Le château est immense mais ce qui me plaît davantage est M. le duc de Richelieu que j’aime avec une tendresse infinie mais pas plus que vous cependant. » Voilà Voltaire : le clerc de notaire et le magnifique duc sont à parité dans son cœur.

Aujourd’hui, ce splendide château est rasé : les démolisseurs ont vendu les pierres pour empierrer les chemins. Mais peu avant la visite de Voltaire le beau duc faillit bien être rasé, au ras du col : il était entré dans le complot d’Alberoni qui devait livrer Bayonne aux Espagnols. Le régent disait qu’il y avait dans le crime de Richelieu de quoi faire couper quatre têtes, s’il les avait eues. Son oncle le cardinal lui en aurait coupé une, très certainement. Ce qui sauva Richelieu, fut l’amour que lui portait Mlle de Valois, fille du régent – elle l’aimait tant qu’elle consentit pour lui sauver la vie à renoncer à le revoir jamais et à accepter pour époux le duc de Modène qu’elle avait refusé jusqu’alors. Quant à Richelieu, toujours privilégié, il fut simplement condamné à s’exiler dans son château… et il eut droit à Voltaire comme distraction. Ce n’était plus un châtiment, c’était une récompense. Le duc était comblé par l’amour et par l’amitié. Il jouissait de tout tranquillement, persuadé qu’il n’était né que pour tout réussir et, qu’en lui donnant tout, le Destin ne faisait que lui payer son dû d’homme heureux.

Ce genre de société enchantait Voltaire, il aimait le spectacle du bonheur comme il aimait le luxe.

Il allait de château en château, son manuscrit de La Henriade en guise de passeport : de Richelieu à Sully, de Sully à La Source où habitait un grand seigneur anglais Lord Bolingbroke. Avec cet art de la publicité qu’il tenait de naissance, il détachait quelques passages, les lisait en secret devant quinze personnes, ici et là. Mais avec quelles mines ! Thiériot recevait des instructions : il copiait et copiait et distribuait aux bons endroits, un bon passage, susurrait à l’oreille, en se cachant, les vers scabreux, à des « gens-de-lettres » besogneux qui avaient les plus mauvaises plumes et les plus mauvaises langues de Paris et colportaient aussitôt ce qu’ils avaient juré de taire – chose qu’on attendait d’eux. Bref, ce poème inédit, ce poème inquiétant, était déjà célèbre avant d’être achevé. Des morceaux en circulaient partout : ce nom nouveau : Voltaire, était dans toutes les bouches, on le voyait écrit au bas de ces couplets audacieux contre la Religion : on lisait Voltaire, on entendait : scandale !

Dès que la rumeur fut générale, Voltaire s’avisa qu’il était temps de démentir. Il avait tout fait pour obtenir ce genre de célébrité ; comme il y avait trop bien réussi, il prend peur. Les nouvelles de Paris l’alarment un peu. Il demande à Thiériot : « Comment son fils (le poème) réussit dans le monde, s’il a beaucoup d’ennemis et si l’on me croit toujours son véritable père. »

Mais sa vanité s’accommodait si bien de ces séances de lectures où il se comportait comme un acteur devant un public en or ! Il lisait et mimait et cela tournait toujours à sa gloire. Une fois pourtant un M. de La Faye lui fit une remarque assez sévère sur sa façon de traiter Henri IV. Voltaire s’attendait peu à cette critique. Susceptible au dernier point, il fut saisi de rage et rassemblant furieusement ses feuillets, il les jeta dans la cheminée en s’écriant : Il n’est donc bon qu’à être brûlé. C’est le président Hénault qui se jeta dans les flammes pour sauver Henri IV ! Il y réussit et n’en fut pas peu fier : il se flatta jusqu’à la fin de sa vie d’avoir sauvé un chef-d’œuvre (Thiériot en avait des copies en réserve, rassurons-nous), « Souvenez-vous que c’est moi, s’écriait le valeureux sauveteur, qui ai sauvé la Henriade et qu’il m’en a coûté une belle paire de manchettes. » Le pauvre homme avait roussi ses dentelles !