Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 43 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Nouvelles alertes et nouveau voyage.

 

 

En fait de désordres, en voici de nouveaux. On se souvient que Voltaire, parmi ses amis du Temple, comptait un abbé de Bussy, devenu évêque de Luçon. Il vient de mourir. Qui donc trouva, en fouillant les papiers de l’évêque, un poème de Voltaire intitulé Le Mondain ? Le fait est que ce poème est imprimé et circule dans Paris à l’insu de l’auteur en 1736. Et de nouvelles poursuites sont engagées car il y a des traits impies dans ce poème. Voltaire se plaint qu’on lui fasse un crime d’avoir dit qu’Adam, notre père, avait les ongles longs et de mauvaises manières. « Dans quel siècle vivons-nous ? » s’écrie-t-il.

Il va falloir encore voyager ; la retraite n’est plus sûre, car un autre danger le menace – et menace bien davantage Émilie. Ne voilà-t-il pas que des cousins du marquis du Châtelet s’avisent, deux ans après le début de la liaison de la marquise et du poète, qu’il est inconvenant que la femme de leur cousin vive sous le même toit que Voltaire pendant que le mari, à deux cents lieues de là, s’escrime contre les ennemis du roi. Ils veulent faire des remontrances par voie judiciaire au mari. Que pourra-t-il répondre ? Il faudra qu’il sévisse, car ils ont juridiquement raison. Voltaire fait ses malles à la hâte. Émilie pleure parmi ses diamants, ses X et ses Y.

L’imbécillité est la pire ennemie du bonheur des gens d’esprit.

Où aller ? Il a bien envie de se rendre auprès du prince royal de Prusse, Frédéric, avec qui il est en coquetterie épistolaire. C’est Frédéric qui a ouvert la voie – et Voltaire l’a suivi et au galop !… Il est ravi d’être traité d’incomparable génie, d’être mis sur le trône de l’intelligence et du talent par une Altesse royale en passe d’être roi. Voyant ce prince si bien disposé en faveur du poète, celui-ci décréta que ce prince serait le premier roi de son siècle. Et il eut envie de le voir de près.

C’était compter sans la méfiance d’Émilie. Elle flaira le piège. Elle crut que Voltaire allait lui échapper. Elle eut peur pour elle – mais elle persuada Voltaire que le danger était pour lui. Elle craignait l’engouement du poète pour ce prince si intelligent – et paré d’une couronne royale devant laquelle Voltaire était déjà prosterné – mais elle lui fit craindre le danger que représentait le vieux roi Frédéric-Guillaume, qui était brutal et cruel, qui traitait son fils comme un gredin, l’avait emprisonné et avait fait décapiter sous ses yeux, son meilleur ami. Elle n’eut pas de mal à faire entendre à Voltaire que le vieux barbon verrait d’un mauvais œil la présence d’un Français, poète-philosophe, auprès de son héritier à qui ce poète ne manquerait pas de donner des avis pernicieux sur l’autorité paternelle. Or, de l’humeur dont était le vieux roi, Voltaire pouvait fort bien se retrouver dans un cachot au fond de la Poméranie et, sans autres formalités, expédié dans un monde meilleur. Elle expliqua très bien cela, qui se concevait aisément, et pour faire patienter le fringant poète assoiffé des louanges royales – ou presque royales – elle lui dit : « Le prince n’est pas roi, quand il le sera nous irons le voir tous les deux, mais jusqu’à ce qu’il le soit, il n’y a aucune sûreté. »

« Tous les deux ? » Belle illusion ! si elle s’imagine qu’elle sera de la partie. Pour lors, il refusa l’invitation.

La Prusse étant malsaine, il retourne en Hollande. Il évite Bruxelles : ville empuantie par J.-B. Rousseau. Mais qu’apprend-il ? Une nouvelle écœurante ! Le Rousseau a, dit-on, reçu la permission de rentrer en France. Quoi ? Au moment où lui-même est poursuivi, son ennemi mortel est absous ? C’est trop. Qu’on le poursuive passe, c’est une vieille habitude du pouvoir – mais au moins qu’on persécute aussi l’autre. Il faut veiller à cela. Voltaire s’arrange pour faire parvenir au ministre une copie du poème que J.-B. Rousseau avait écrit contre les magistrats et le roi – et il fait également parvenir à ces Messieurs du Parlement ce poème où ils étaient presque aussi maltraités que si Voltaire en eût été l’auteur. Les robes et les bonnets carrés entrent en fureur et l’exil de Rousseau est prolongé. Cette bonne nouvelle fut pour beaucoup dans l’agrément que Voltaire trouva à l’accueil que lui fit la Hollande.

On joue ses tragédies dans toutes les villes où il passe. Et il apprend qu’à Londres, on joue Zaïre avec succès. Une nouvelle qu’il en reçoit le comble d’aise. La vanité d’un auteur se régale parfois d’un fait qui paraîtrait attristant au commun des mortels. Qu’on en juge. Un acteur, Mr. Bond, aimait Zaïre à la folie et il jouait le rôle du vieux Lusignan. Il le jouait avec une telle fureur qu’au moment où Lusignan reconnaît sa fille et doit exprimer une émotion déchirante, Mr. Bond-Lusignan fut terrassé par une embolie et tomba mort en scène. Et Voltaire transporté d’admiration, de battre des mains. « N’est-ce rien, pensait-il, que d’avoir un génie dramatique capable de foudroyer ses interprètes ? » Mais voici mieux : la représentation ne fut pas interrompue par ce miracle ; un autre acteur releva immédiatement le flambeau : il voulut être Lusignan – « le rôle qui tue ! » – Et il déclara simplement qu’il regrettait de n’avoir pas autant d’âme que Mr. Bond pour finir comme lui.

Et on se demande pourquoi Voltaire trouvait les Anglais sublimes ? Ce ne sont pas les Français qui souhaiteraient mourir en jouant Zaïre !

Ce séjour de 1736 en Hollande, au cours duquel son mérite est si bien encensé, lui plaît. Bien que le danger soit écarté il ne tient pas à rentrer à Cirey, tout de suite. Il le faudrait cependant car Les Éléments de la Physique de Newton sont en passe d’être imprimés et Émilie exige qu’il en surveille l’impression. C’est, en effet, capital. Le petit ouvrage va mettre à la portée du public cultivé cette physique de Newton dont les Français officiels ne veulent pas et que Voltaire va leur imposer. Mais la Hollande l’amuse… Émilie ordonne, et Voltaire s’aigrit et Émilie pleure et menace. Soudain, elle a peur qu’on lui prenne son Voltaire. Elle est désespérée, elle appelle les d’Argental au secours : « Je vous demande à genoux de lui mander durement que s’il s’obstine et s’il ne revient pas, il est perdu et je le crois bien fermement… Si vous aviez vu sa dernière lettre, vous ne me condamneriez pas, elle est signée et il m’appelle « Madame ». C’est une disparate si singulière que la tête m’en a tourné de douleur. »

Émilie est follement amoureuse. Encore une fois, Voltaire met dans son amour, pourtant profond et sincère, moins d’angoisse, de passion que sa partenaire. Mais elle a tort de s’inquiéter, il a déjà pris le chemin du retour, il revient – et tout heureux – se remettre au pouvoir de sa déesse. Le retour fut exquis :

Et je laisse à penser de combien de plaisirs

Ils payèrent leurs peines.

Les meilleurs de ces plaisirs furent à n’en pas douter ceux du cabinet de physique et non pas ceux de l’alcôve… avec Voltaire les ébats de l’amour sont souvent des exercices pédagogiques.

Il écrit en cachette à l’abbé Moussinot, un de ses confidents, et son homme d’affaires officieux, mi-ami, mi-fondé de pouvoir, pour lui demander quel est le sujet que l’Académie des Sciences a mis au concours en cette année 1738. Surtout, que nul ne sache que la question vient de Voltaire : « Je ne suis pas savant. » Mais il veut le devenir ou au moins l’être assez pour le paraître. Dès qu’il connaît ce sujet : De la propagation du Feu, il envoie le même abbé chez Fontenelle questionner celui-ci pour en savoir le plus possible sur le sujet – mais, chut !… Ensuite, il envoie le bon abbé chez un apothicaire. « Achetez-lui une livre de quinquina que vous m’enverrez et faites-le parler sur la nature du feu. » L’abbé fait tout cela en ayant l’air de ne pas comprendre que Voltaire prépare un mémoire pour répondre à la question de l’Académie des Sciences.

C’est un bien honnête homme que l’abbé Moussinot, sa probité était si bien reconnue qu’il était trésorier de son chapitre – il fut aussi celui de Voltaire. Il faisait les placements, il achetait des tableaux, touchait les intérêts – et, mission plus délicate, il rafraîchissait la mémoire des débiteurs qui oubliaient la date des échéances. Office très important – en raison des sommes dues – et très délicat en raison de la personnalité des débiteurs, Richelieu, Villars et autres seigneurs – gens pour qui le remboursement n’est jamais la conséquence inévitable de l’emprunt. Moussinot rendait cette conséquence « inévitable » sans fâcher personne. Quel homme précieux pour Voltaire qui prêtait à des taux avantageux des sommes importantes : Émilie était si dépensière !