Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 50 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Petites affaires de plume et d’argent.

 

 

À Bruxelles, Voltaire travaille. Il refait Mahomet. Il ne vivait qu’avec Mahomet – un Mahomet à la façon de Voltaire qui n’avait que fort peu de ressemblances avec le prophète de l’Islam. Il brûlait de voir son Mahomet sur les planches, mais il n’était pas à Paris pour le présenter aux comédiens, le faire répéter, créer la rumeur de scandale et de curiosité dont il sait si bien entourer l’apparition de ses ouvrages.

Sur le chemin du retour, Émilie et lui firent halte à Lille où habitait sa nièce Denis dont le mari exerçait dans cette ville les lucratives fonctions d’ordonnateur des guerres. Aussitôt, tout ce que la ville comptait de notables se trouva réuni autour de lui. Il jeta le grappin sur un M. de La Noue, acteur et auteur de tragédies, chargé du théâtre de Lille. Il le connaissait déjà, il l’avait même prié, au nom de Frédéric, de réunir une troupe d’acteurs pour le théâtre de Berlin. Il fallait tout préparer sans délai. Une fois prêts, les comédiens avertirent Frédéric. Celui-ci qui était dans la guerre jusqu’au cou et y trouvait gloire et plaisir, envoya promener les histrions. La Noue qui avait engagé son argent et son crédit fut ruiné et désolé. Il n’en voulut pas à Voltaire qui pourtant l’avait grisé de fausses promesses. Il ne lui en voulut pas davantage d’avoir écrit un Mahomet, bien qu’il eût, lui-même, un Mahomet en poche. « Nos deux “Mahomet” se sont embrassés à Lille », écrit Voltaire à Cideville. Mais celui de Voltaire étouffa l’autre. Le bon La Noue joua le Mahomet de Voltaire et ce fut un triomphe. Voltaire estima que le public de Lille était le plus éclairé du monde. Même les prêtres furent enthousiasmés. Il y avait là un abbé Valori, frère de l’ambassadeur de France à Berlin : Voltaire le chargea de faire à son frère un copieux compte-rendu du triomphe. À Berlin, Frédéric n’y serait pas insensible. Publicité !

Au moment où Voltaire faisait part à Frédéric du triomphe de Mahomet à Lille, Frédéric faisait part à Voltaire de sa victoire de Molditz. Les deux dépêches se croisèrent. On put voir ce spectacle étonnant : Voltaire interrompant la représentation, s’avançant sur la scène pour faire acclamer la victoire de Frédéric de Prusse par un public français – alors que cette victoire était, à tout prendre, un camouflet pour la France. Et Voltaire, ivre de vanité : « Vous verrez que cette pièce de Molditz fera réussir ta mienne. »

Mais oui, les deux pièces réussirent. Les bons Lillois « pleuraient comme on saigne du nez », dit Voltaire. Émilie aussi était enthousiaste. Pourtant, elle avait des déconvenues avec la physique. Son professeur Koenig était disciple de Leibniz, elle l’était devenue – mais l’Académie des sciences ne l’était pas. La voilà donc fâchée avec la science officielle. Finalement, elle se fâcha avec Koenig qui alla répétant partout qu’Émilie ne savait ni mathématiques, ni sciences et que lorsqu’elle écrivait un mémoire, c’était sous la dictée de Maupertuis ou de Koenig. Ce fut atroce ! Mme du Deffand se jeta sur le ragot et en fit ceci : « On en est venu à dire qu’elle s’était mise à apprendre la géométrie pour parvenir à entendre son propre livre. » Et un certain abbé Le Blanc, fielleux en diable, faisait des rapports aux académies des provinces dans lesquels il appelait Koenig « le valet de chambre géomètre de la marquise ».

Voltaire également antileibnizien avait envoyé un mémoire à l’Académie des Sciences Sur les forces vives et que l’Académie aurait dû approuver pour les raisons mêmes qui lui faisaient désapprouver la thèse leibnizienne d’Émilie. L’Académie garda le silence sur l’un et sur l’autre. Prudence ! Voltaire eut l’intention de regimber – puis il estima qu’il valait mieux ne pas se fâcher avec le Secrétaire perpétuel déjà fâché avec Émilie : Prudence !

Au cours de ces années studieuses, quoique coupées de voyages, remplies de diatribes, de pièces écrites, réécrites et qu’on fait jouer, de procès qu’on instruit toujours et qui ne sont jamais jugés, Voltaire trouve encore le temps d’être malade un jour sur deux, et il trouve surtout le temps de faire fructifier sa fortune. Maintenant, il prête de l’argent à de grands seigneurs, cela paraît insensé, car il n’y a pas plus mauvais payeurs. Or, Voltaire a remarqué que s’ils remboursent avec retard, ils finissent par le faire. Du moins, agissent-ils ainsi avec Voltaire, car il sait exiger son dû. Par contre, les spéculations avec les gens d’affaires ne lui réussissent pas toujours. Il juge que ces brasseurs d’affaires sont communs et désordonnés, bref tôt ou tard des banqueroutiers. Un certain Michel lui fait perdre trente mille livres de rentes – c’est une somme énorme. Comment réagit-il ?

Si l’on en croit ses ennemis d’hier et d’aujourd’hui, Voltaire est avare – il est même d’une ladrerie sordide. Or, s’il était avare comme on le dit, cette perte aurait dû le faire enrager et l’accabler. Il la prend au contraire assez philosophiquement. La résignation n’est cependant pas sa meilleure vertu. S’il ne réagit pas violemment, c’est qu’il n’est pas touché dans une région douloureuse de sa sensibilité. Nous le connaissons assez, désormais, pour savoir que ce n’est pas à l’argent en soi que ce pseudo-avare est attaché. Il aime l’argent parce que l’argent est indispensable à sa façon d’être « honnête homme ». S’il perd de grosses sommes, s’il les dépense, ou s’il les donne, il n’y a pas lieu de s’inquiéter puisque son train de vie de seigneur bien pourvu n’est pas menacé. Cette attitude n’est pas celle de l’avare.

Alors dira-t-on, pourquoi cette insistance à réclamer à Frédéric ses frais de voyage ? Parce qu’il ne s’agit pas d’une somme d’argent à gagner ou à perdre, il s’agit d’un dû. Voltaire exige parce que Frédéric, le roi, lui a donné l’ordre de venir à lui ; or, celui qui ordonne doit payer. Cela est juste ; c’est pourquoi il n’en démord pas. Lui, Voltaire, paie et largement les services rendus. Dès qu’il commande, la phrase qui suit son ordre est immanquablement celle-ci « l’argent est déposé chez M… banquier » ou « le porteur vous remettra la somme de… » Sa réclamation n’est pas inspirée par un appétit morbide de monnaie, c’est une sorte d’exigence à la fois morale et intellectuelle, un besoin de précision, de netteté ; il est fils et petit-fils d’hommes qui ont tenu leurs comptes au denier près pendant des siècles. Il attend d’autrui la même rigueur. C’est bien son droit. Qu’il exige son dû avec impatience, qu’il soit déçu par l’indifférence ou la mauvaise foi de ses débiteurs et devienne hargneux, personne ne peut s’en étonner. Qu’il perde parfois de sa dignité dans ces criailleries, ce n’est pas douteux. Mais la mesquinerie de Frédéric, d’un roi, d’un homme supérieur par l’intelligence, n’est-elle pas plus odieuse dans son refus d’accorder que celle de Voltaire dans son acharnement à exiger ? Si l’on mettait en balance l’argent que Voltaire a donné, ou qu’il a dépensé pour les autres, ou qu’il s’est laissé voler – par Thiériot entre autres – avec l’argent dont il a, parfois petitement et avec cupidité même, exigé le remboursement, on s’apercevrait que Voltaire a été généreux et souvent magnifique.

La seule vengeance qu’il tire du banqueroutier Michel la voici :

É

Michel au nom de l’Éternel

Mit jadis le Diable en déroute

Mais après cette banqueroute

Que le Diable emporte Michel.

Harpagon aurait parlé un tout autre langage !

À l’automne 1741, notre « avare » est à Paris avec Émilie. Ils logent chez Mme d’Autrey qui par un hasard curieux habite la maison de la comtesse de Fontaine-Martel. Voltaire se sentait un peu chez lui. La représentation de Zaïre, la mort impie de la comtesse, que de souvenirs !

Mme du Châtelet que ses procès fatiguent mais enrichissent grâce au savoir-faire de Voltaire a envie d’une belle maison à Paris. Elle achète le bel hôtel de Lambert, bâti par Le Vau et orné par Le Sueur et Le Brun – mais il n’était pas meublé, des réparations étaient nécessaires, bref, il n’était pas habitable. Voltaire n’y vécut jamais, bien qu’on ait dit le contraire. Sur l’heure, il se charge de l’aménagement. Il choisit déjà la galerie où il fera la bibliothèque, il se grise de projets. « Le superflu, chose si nécessaire » s’installe en ce logis princier, bref, voilà notre avare s’engageant dans une dépense de plusieurs dizaines de millions de notre monnaie pour embellir une demeure qui ne lui appartient pas et qui devra revenir aux enfants d’Émilie – tout comme Cirey où il a englouti une fortune. Encore un curieux exemple de son « avarice » – bien particulière, on le voit. Sa vie en présentera encore de semblables et même de plus frappants.