Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 81 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

L’écorce d’orange amère !

 

De son lit, il écrit à Paris pour dissiper les mauvais bruits qu’on a fait courir sur sa disgrâce. Il dit que jamais Frédéric ne fut plus tendre, ni plus magnifique à son égard. Enfoncé dans la couette tout en avalant ses panades, il fait croire qu’il vit dans un banquet perpétuel.

On mange, en janvier, des pêches, des fraises, des ananas.

Mais les d’Argental ne sont pas dupes. Leur amitié s’alarme. Ils sentent que la situation de leur ami est précaire – et qu’elle peut devenir dangereuse. Il les rassure, ils ne croient rien de ses beaux mensonges. Ils le supplient de revenir. Paris est la seule ville du monde où il peut trouver la société qui lui convient. À Berlin, il y a un roi et quelques beaux esprits. Mais il n’y a pas de Cour véritable et, derrière la façade, il n’y a pas de Ville. À Paris, si la Cour vous déçoit, il vous reste la Ville ; si celle-ci se refroidit, Versailles vous tend les bras. Il dit qu’il a fui Paris pour fuir l’Envie. Mais qu’a-t-il trouvé d’autre en Prusse ? Comment ne pas penser que si le juif Hirsch avait été si insolent et si fort c’est parce qu’il était soutenu par les ennemis de Voltaire – et peut-être, en sous-main, par Frédéric ? Voltaire est allé en Prusse pour trouver la liberté et il y vit attaché comme un domestique. Il peut, à table, parler de mille sujets défendus mais, en dehors de ces brillants propos – tenus secrets – peut-il agir ? peut-il sortir ? aller en voyage ? fréquenter qui bon lui semble ? Voltaire devait bien convenir que les d’Argental n’avaient pas tort – mais le temps n’était pas venu de les écouter. Le mirage n’était pas encore évanoui.

Mme Denis ajoutait ses plaintes et ses recommandations à celles des d’Argental – mais elle s’accommodait mieux qu’eux de l’absence de l’oncle. Elle recevait les voyageurs prussiens que Voltaire lui recommandait. Elle reçut avec tant de chaleur le chargé d’affaires de Prusse à Paris qu’il prit peur ! Elle lui offrit la place laissée vacante par l’Italien. Il la refusa. Pourtant, elle l’avait hébergé richement, nourri de friandises, voituré par la ville et présenté dans sa loge de la Comédie à tout Paris. Le comportement de ce Prussien ne l’encouragea pas à aller vivre à Berlin.

Elle avait espéré épouser le marquis de Ximénès, grand seigneur un peu fou. Le marquis ne sembla pas aussi décidé qu’elle. Voltaire, de loin, déconseilla ce mariage. Ximénès avait un penchant pour les tendrons et il est probable que cette dinde, coriace et bas-bleu, ne l’inspirait guère, d’autant qu’elle avait déjà été souvent plumée.

Après quelques mois, Frédéric sembla se radoucir. Les cajoleries reparurent timidement. Du bout des lèvres, on se joua la comédie de l’amitié retrouvée. Cela suffit apparemment à l’un et à l’autre. Voltaire écrit à d’Argental qu’il préfère cela aux attaques de Fréron et aux mépris de Versailles. Il a encore de grandes parties de rire avec La Mettrie. Ils étaient si différents qu’ils ne pouvaient se jalouser. La Mettrie n’en voulait qu’aux médecins et Voltaire aux gens de lettres et ils s’accordaient pour déchirer les gens d’Église. La faveur de La Mettrie ne gênait pas Voltaire : il la prenait pour une bouffonnerie. Pourtant Frédéric aimait beaucoup La Mettrie et lui faisait beaucoup plus de confidences qu’à Voltaire. Il jouait avec La Mettrie – il n’osait pas avec Voltaire car le jeu risquait de tirer à conséquence. Enfin, La Mettrie avait un cœur – un cœur breton – qui, vers la fin des repas, s’épanchait. Il avait le mal du pays. Il voulait revoir Saint-Malo et lorsqu’il délirait d’amour pour sa Bretagne, il parlait aussi d’autres choses et Voltaire en l’interrogeant lui faisait dire ce que Frédéric lui confiait dans leur tête-à-tête. Comme il serait souhaitable que nous ignorions ce que nos « amis » disent de nous pendant notre absence ! Ce fou de La Mettrie versa, sans le vouloir, du vitriol dans le cœur de Voltaire. Il lui confia que Frédéric ne lui avait pas caché que le public se leurrait au sujet de la prétendue faveur de Voltaire. Cette faveur n’existait pas ! Et La Mettrie répéta la phrase terrible de Frédéric : « J’aurai besoin de lui encore un an tout au plus : on presse l’orange et on jette l’écorce. »

Ces mots sont impardonnables. Dès cet instant, le mal est fait. Voltaire ne se sent plus en sécurité à Potsdam. Les deux amis s’abordent encore l’œil souriant et la lèvre fleurie : Voltaire n’oublie pas l’injure, ni la menace. L’écorce d’orange le poursuit jusque dans son sommeil. Il écrit à sa nièce : « Je rêve toujours d’écorce d’orange, je ressemble assez à celui qui rêvait qu’il tombait d’un clocher et qui se trouvant fort mollement dans l’air disait : pourvu que cela dure. » Il s’accommodait donc de cet état précaire que d’autres, à sa place, eussent préféré faire cesser en demandant leur congé, il resta : peut-être avait-il encore besoin de Frédéric.

Le trait était si atroce qu’il lui arrivait de n’y pas croire. Il essayait de se persuader que cet ivrogne de La Mettrie l’avait trouvé dans les fumées du vin. Hélas ! La Mettrie répétait toujours exactement la phrase et décrivait toujours exactement la scène. La phrase sonnait comme un arrêté d’expulsion ; Voltaire se la faisait répéter ; un beau jour, La Mettrie se déroba à ses questions : en crevant d’indigestion. Il était allé soigner lord Tyrconnel qui était souffrant. Le malade retint son médecin à souper. La Mettrie abusa de dix plats et finalement il engloutit un pâté d’aigle farci de lard et de gingembre. Après quoi, il suffoqua. On voulut le soigner, il refusa tout remède, sauf la saignée « afin, dit-il, d’accoutumer l’indigestion à la saignée ». Malgré l’ordre du médecin l’indigestion refusa de s’accoutumer à la saignée et La Mettrie mourut. Son corps gonfla de façon étonnante et son âme le quitta sans autre cérémonie. Frédéric éclata de rire en apprenant cette fin « philosophique » : « J’en suis bien aise », dit-il. Et Voltaire ajouta que « c’était le malade qui avait tué le médecin qui venait le soigner ».

On était en train d’imprimer le Siècle de Louis XIV en Allemagne. C’est peut-être ce qui empêchait Voltaire de quitter Frédéric. Il apprit qu’on préparait des contrefaçons de son œuvre à Breslau et à Francfort. À bon droit, il s’affola. On connaît les dangers de ces « faux » qui non seulement privaient l’auteur de ses droits mais risquaient de l’envoyer en prison en présentant un texte falsifié. Voltaire fit appel à Frédéric pour demander justice. Frédéric ne lui cacha pas qu’il était excédé des suppliques, des plaintes et de toutes les affaires de Voltaire en général. Notre poète s’effondra. Mais il s’agissait de son ouvrage ; il supplia encore, et quoi qu’il arrivât, il voulut arracher Le Siècle de Louis XIV à ces filous. Il y réussit.

La première édition paraît à Berlin en 1752 par les soins de M. de Francheville, conseiller aulique du roi de Prusse. Amis et admirateurs félicitent Voltaire pour cet ouvrage étonnant qui bouleverse la conception qu’on se faisait de l’histoire. La première originalité du livre, c’est que tout y est vrai. Tous les faits ont été vérifiés, les documents, les témoignages sont authentiques. Le travail auquel Voltaire s’est soumis, auquel il a soumis ses amis, ses informateurs, ses secrétaires, est incroyable – et toujours au milieu des tracasseries, des entreprises de toutes sortes, des procès, des persécutions et des agitations délicieuses de la société. L’autre originalité du livre fut de grouper autour d’un personnage central toutes « les lumières » de son époque. Le roi est illustre parce que la civilisation de son temps est illustre. Le roi et le génie de son siècle ne font qu’un. Ce sont les grands hommes du siècle qui ont fait le siècle et le roi. Pour la première fois, on glorifie un monarque non pas en exaltant sa nature surhumaine, mais en exaltant son entourage. Ce sont les Arts, les Lettres, les Sciences qui ont fait de Louis le Soleil de l’Europe. En somme, le premier personnage du « Siècle » c’est bien le roi en tant que symbole, en fait, c’est la Civilisation, c’est-à-dire l’Intelligence humaine.

Lord Chesterfield toujours excellent critique trouva tout admirable en cet ouvrage – sauf l’orthographe ! Si cela fait sourire, qu’on sache que Voltaire touche-à-tout s’était mêlé de simplifier l’orthographe. Il supprima d’abord les majuscules : cela fit tellement hurler qu’il les rétablit. Il écrit Français et non François parce que, dit-il, tout le monde dit Français. On aurait pu lui donner raison – tout au contraire, les méchants répandirent qu’il modifiait l’orthographe pour démoder plus vite Corneille et Racine dont la gloire l’empêchait de dormir. Quelle bassesse dans la sottise ! Mais en plein XIXe siècle, on a bien pu voir les pensionnaires du Couvent de Marie-d’en-Haut à Grenoble, s’enflammer d’un saint zèle et refuser d’écrire « français » parce que la terminaison « ais » avait été mise en usage par « l’infâme Voltaire ».