Voltaire ou la royauté de l'esprit
Menus plaisirs, menus tracas et incroyable apparition d’un chapeau de cardinal.
Menus plaisirs, menus tracas
et incroyable apparition d’un chapeau de
cardinal.
Avec autant d’attrait pour l’intrigue que pour le profit qu’il pense en tirer, Voltaire se lance dans une de ces affaires sur la nature desquelles il n’est pas plus regardant que ne l’étaient ses contemporains. Il s’agit d’armer des vaisseaux. Qu’ils trafiquent de café, de cotonnades, de « bois d’ébène » ou autres marchandises, nul ne s’en soucie. En l’occurrence, il s’agit d’aller faire la guerre aux jésuites du Paraguay. Le voilà tout frétillant d’aise de commanditer une expédition contre les bons pères tout en retirant un bel intérêt de Sa Majesté Très Catholique car – ô mystère des politiciens ! – c’est le roi d’Espagne, le roi du pays de l’Inquisition et d’Ignace de Loyola qui va bombarder les jésuites. « Le roi d’Espagne envoie quatre vaisseaux de guerre contre les révérends Pères. Cela est si vrai que moi qui vous parle, je fournis ma part d’un de ces vaisseaux… et pour achever le plaisant de l’aventure ce vaisseau s’appelle le Pascal, il s’en va combattre la morale relâchée… »
C’est presque trop beau.
Autre affaire : en janvier 1756, il apprend que Mme de Pompadour constatant chez son royal amant certaines défaillances, bien connues de Voltaire, s’était prise à redouter des défaillances encore plus grandes dans la faveur dont elle jouissait à la Cour. Voltaire fut moins surpris de ce préambule que de la suite que la marquise comptait donner à l’affaire. Par une de ces « combinazzione » dont les cours ont le secret, Voltaire allait se trouver mêlé à cette délicate affaire. Mme de Pompadour essayait de se maintenir dans ses prérogatives très profanes avec l’aide de Dieu et surtout celle de ses ministres. Le détour peut sembler long mais nous viendrons au but. Qu’on en juge. La marquise aurait voulu que son mari, M. Lenormand, la reprit. Elle aurait encore pu, avec ce qui lui restait de crédit, garder une charge à la Cour. Elle n’aurait plus été « Maîtresse » mais Conseillère. Elle comptait sur cette force de l’habitude qui rendait le roi hostile à tout nouveau visage. M. Lenormand ne voulut rien entendre. Elle fut déçue, elle croyait pouvoir compter sur lui. Ne lui avait-il pas écrit au début de sa carrière à Versailles : « Connaissez toute ma faiblesse, je vous reprendrais si vous reveniez à moi. » Elle avait montré ce billet au roi qui lui dit posément : « Gardez ce billet, on ne sait pas ce qui peut arriver. » Tant il est vrai que régner c’est prévoir.
Son époux ne voulant plus d’elle, il lui restait son confesseur. Il lui donna d’excellents conseils. D’abord de suivre le Carême. Elle l’observa trois jours par semaine en s’assurant que cela ne pouvait nuire à sa santé. Ensuite, il prescrivit des lectures édifiantes. Il ne manquait pas d’ouvrages mais ce qui devait donner plus d’éclat à la conversion de la favorite et plus d’originalité à ses transports mystiques, c’était d’enrichir la littérature édifiante d’œuvres nouvelles et brillantes. Le style à la mode ne brillait que dans des ouvrages libertins. Pourquoi ne brillerait-il pas dans de pieux ouvrages ? C’est à Voltaire qu’on pensa tout de suite pour rénover les lectures sacrées qui devaient conduire la Pompadour à la béatitude.
Le duc de La Vallière fut chargé de la proposition. Il écrivit le 1er mars 1756 à Voltaire pour lui demander de « mettre en vers de sa façon les Psaumes de David ». On lui demandait moins la fidélité qu’une aimable paraphrase. « Vous effacerez Rousseau, vous inspirerez l’édification et vous me mettrez à portée de faire le plus grand plaisir à Mme… (le nom ne figure pas). Ce n’est plus Mérope qu’il nous faut mais un peu de David (ce un peu n’est-il pas touchant ?) Imitez-le, enrichissez-le. » C’est un comble : enrichir David ! Ce siècle était encore plus irrespectueux du sacré quand il avait l’air de le respecter que lorsqu’il l’attaquait.
Mais le plus incroyable n’est pas dit ici. Imagine-t-on la récompense à laquelle on avait pensé pour le poète dans le cas où il eût fait un chef-d’œuvre en collaborant avec le roi David ? On lui avait promis le chapeau de cardinal ! Voltaire, cardinal ! Aucune preuve écrite de cette proposition n’existe, mais elle fut faite et fut connue. Un homme aussi réfléchi, aussi prudent que Condorcet en fait état dans sa Vie de Voltaire. Il écrit : « Voltaire ne pouvait devenir hypocrite même pour être cardinal comme on lui en fit entrevoir l’espérance quelque temps après. »
C’eût été un assez joli spectacle que de voir sur les bancs du Sacré Collège un cardinal de Tencin, un cardinal de Bernis et un cardinal de Voltaire. Mais Voltaire se récuse. C’est ainsi que les dévots furent privés de Psaumes « de sa façon » et le Sacré Collège de la présence du Saint-Esprit.
En cette même année 1756, il eut aussi la joie de fêter la victoire de son ami Richelieu à Port-Mahon. Il avait fait, un peu témérairement, une prophétie de cette victoire dans un couplet en vers quand Richelieu prit la tête de l’expédition contre les Anglais, aux Baléares. Par malheur, la victoire trop tôt chantée se lit attendre et l’on commença à rire des prophéties de Voltaire. Enfin, Richelieu battit les Anglais et tout finit bien pour lui et son compère. Mais cela finit mal pour les Anglais et tout particulièrement pour l’amiral Byng qui commandait l’expédition adverse. Les Anglais avaient, avec tout autant de fanfaronnade que Voltaire, chanté prématurément victoire. La nouvelle de leur défaite leur fit l’effet d’une trahison et l’amiral Byng fut jugé et condamné à mort, sacrifié à l’orgueil populaire. Voltaire l’avait connu du temps de son exil à Londres, Richelieu et lui s’émurent de ce sort injuste et barbare. Richelieu écrivit une lettre admirable aux juges de son malheureux adversaire. Voltaire y joignit un billet simple, digne et émouvant. Ils n’obtinrent que quatre voix pour Byng. Le roi refusa sa grâce.
Cette démarche de Voltaire l’honore. Entre ses petitesses parfois ridicules, on voit ainsi surgir le grand homme, grand non seulement par son talent mais par son humanité.
Il eût volontiers troqué le chapeau et la pourpre pour une autorisation de séjour à Paris. Il vivait bien parmi les délices de ses Délices, encore qu’il l’ait chanté lui-même : « Toujours du plaisir n’est plus du plaisir. » Les Délices de Genève n’étaient jamais que celles de l’exil et elles avaient malgré tout un arrière-goût amer. À Paris, les plaisirs n’auraient pas été aussi délicieux, combien plus mélangés, menacés, pimentés, combien plus dramatiques et même corrosifs mais c’était Paris, sa Ville, sa vie, son sang. Par une de ces fantaisies absurdes du sort, il se trouva qu’il était plus facile au plus grand impie du siècle d’être cardinal en résidant dans la capitale du protestantisme qu’à M. de Voltaire, parisien et écrivain, de résider bourgeoisement rue Traversière-Saint-Honoré. Devant tant d’absurdité comment n’eût-il pas écrit Candide ? Le garde des Sceaux du moment, M. d’Argenson était le frère aîné de son ami d’Argenson de Louis-le-Grand qui fut ministre des Affaires étrangères : le garde des Sceaux détestait Voltaire. On lui fit demander et redemander l’autorisation de séjour. Il refusa obstinément.
Une épigramme circula sur « La Chèvre » (surnom de d’Argenson garde des Sceaux). On l’attribua à Voltaire. Il s’en défendit. Il fut vengé peu après, le vilain ministre fut exilé en Poitou dans sa terre de l’Orme. On fit des mots : Il attend sous l’Orme. – La Chèvre va brouter en Poitou. On aimait les surnoms dans les coteries et à la Cour. Le surnom changeait quand on changeait de cercle. « La Chèvre » chez le roi, devenait « Beau Cadet » chez la reine ; la duchesse de Villars était « Papète » ; la duchesse de Luynes la « Poule ». Chez Mme de Pompadour le financier Pâris-Duverney était « Mon Nigaud », M. de Moras « Mon Gros Cochon ». (Dans ses moments d’humeur Voltaire appelait Mme Denis « La Grosse cochonne », c’était à peine un surnom). M. de Paulmy était « Petite Horreur » et le cardinal de Bernis tantôt « Babet », tantôt « Pigeon pattu ».
Pour s’aérer, Voltaire retourne à Montriond. Là, plus de contrainte : on joue la comédie. Les habitants de Lausanne sont les plus charmants du monde. Ils ont un calvinisme doux comme le miel. Il y avait quelques grincheux : une dame qu’on avait oublié d’inviter se vengea en faisant jouer chez elle une parodie de Zaïre. On le répéta à Voltaire qui, rencontrant une parente de cette dame lui dit en plaisantant :
— Ah ! ah ! c’est donc vous, Mademoiselle, qui vous moquez de moi ?
La jeune fille terrorisée balbutia :
— Oh ! non, Monsieur, c’est ma tante.