Voltaire ou la royauté de l'esprit
Les Délices empoisonnées, nouveau changement d’air.
Les Délices empoisonnées,
nouveau changement d’air.
En cette année 1758, une affaire lui ôta son repos et lui fit perdre son engouement pour Lausanne. Disons qu’il se mêla encore une fois de ce qui ne le regardait pas. Un Genevois nommé Saurin avait cru bon de retourner en France d’où ses parents s’étaient exilés lors de la révocation de l’Édit de Nantes. Et il avait réintégré non seulement le sein de sa patrie mais celui de l’Église catholique. Les calvinistes de Genève fulminèrent contre le renégat. Voltaire prit son parti aidé de trois pasteurs dont Pollier. Le pire fut que les calvinistes essayèrent de se venger sur les parents de Saurin restés à Genève. On accusa le vieux père d’avoir commis un vol quarante ans auparavant ! L’accusation parut bien tardive. L’aurait-on faite si le fils n’eût pas réintégré la France ? Voltaire et ses trois pasteurs se dressèrent contre les accusateurs de Saurin. Et voici que le louche Grasset réapparut. Il rentrait au bercail bien décidé à se venger et il se mit du bon côté. Il imprima un libelle où figuraient des pièces inédites de Voltaire et des réfutations qui allaient montrer aux Genevois ce qu’était leur hôte illustre et dangereux. Voltaire sentit le danger et essaya de faire de nouveau exiler Grasset. Il comptait sur l’appui d’un savant fort célèbre et fort honoré M. Haller qui demeurait à Berne. Nous le connaissons, c’est le bon et vertueux M. Haller qui avait quitté l’Allemagne après la campagne de calomnies que ce fou de La Mettrie avait lancée contre lui. Ces calomnies et le désespoir de Haller avaient beaucoup diverti Voltaire à l’époque. Haller ne l’avait pas oublié. Il n’aimait pas Voltaire. Il estimait que la légèreté du poète était trop récompensée par rapport à son lourd savoir qui ne l’était guère. Bref, il était jaloux, aussi se répandait-il en propos fort désobligeants sur l’hôte indésirable de Genève, cependant que Voltaire, habilement, ne tarissait pas de louanges sur la science et la vertu de l’illustre Haller. Si bien qu’un voyageur qui avait entendu les féroces propos de l’aigre savant n’en crut pas ses oreilles lorsqu’il entendit les louanges de Voltaire sur Haller et il dit au poète :
— Comment pouvez-vous dire tant de bien de Haller alors qu’il dit tant de mal de vous ?
— C’est probablement parce que nous nous trompons tous les deux, répondit Voltaire.
C’est ainsi que lorsque Voltaire demande à Haller de l’aider à faire exiler Grasset, le doux savant lui répond que, quand on est philosophe, il faut savoir supporter avec philosophie ces petites attaques, qu’il faut considérer que M. de Voltaire a reçu de Dieu la gloire et la fortune, qu’il a reçu également – pour souffrir un peu – la sensibilité aux injures et qu’il faut accepter cela avec résignation. Voltaire aurait volontiers étranglé le vieux sermonneur mais celui-ci était trop puissant à Berne pour que Voltaire lui répondît de la même encre. Il fit le doux et renouvela sa demande. Haller lui répondit qu’en Suisse, la loi seule suffisait à défendre les citoyens et que, s’il en était besoin, la loi protégerait Voltaire. Rien n’était moins sûr. Mais l’humiliation de Voltaire était certaine. Haller lui joua le vilain tour de publier ses lettres afin, disait-il, que personne n’en pût modifier le texte. De sorte que Voltaire fut joué par ce gros butor de Berne. Et le voici fâché avec les Genevois, et même avec Pollier et les trois pasteurs qui lui reprochèrent de les avoir entraînés dans une affaire que le nom de Voltaire et sa témérité avait rendue très bruyante même hors de Genève qui était mortifiée par une publicité bien fâcheuse. Pollier et ses amis étaient mis au ban de la bonne société et des ministres du culte et ils en rendaient Voltaire responsable. Une fois encore, Voltaire recevait des coups. L’attitude des pasteurs envers le pauvre Saurin l’avait révolté – mais le malhonnête Grasset eut le beau rôle. Le vol littéraire était toléré. Amsterdam et La Haye s’enrichissaient avec cette librairie frelatée, Genève commençait à prendre goût à ce petit commerce. Pourquoi les tribunaux de Genève auraient-ils condamné un libraire qui fabriquait des libelles dont la République allait tirer profit ? Voltaire en fut aigri. Le charme avec Lausanne fut rompu. Il déménagea. Vraiment la paix n’était pas son lot.
Pour aller où ? Il cherchait en secret un autre asile. La Lorraine lui tendait toujours les bras. Stanislas lui offrit des châteaux et des terres. Mme de Mirepoix et Mme de Boufflers lui offraient le splendide château de Craon. Il ne disait ni oui, ni non, mais il entretenait un petit commerce de coquetterie avec le père Menou à qui il disait que les sentiments de religion se réveillent toujours chez un homme qui a été élevé dans « nos maisons » et que pour lui, il se faisait un devoir de ne pas mourir à Genève et qu’il avait – bagatelle ! – cinq cent mille livres à placer dans une terre ! (400 millions d’A.F.). Ces deux considérations pouvaient donner à réfléchir au père et à son royal pénitent. Stanislas eût volontiers accueilli un homme qui était à la fois si bien disposé envers Dieu, si illustre… et si riche. Néanmoins, il demanda l’avis de Versailles. Choiseul qui remplaçait Bernis lui répondit qu’on ne verrait pas d’un bon œil ce retour de Voltaire en Lorraine. Tout cela prit du temps, et Voltaire prit d’autres dispositions.
Il reçut aux Délices un Italien, l’abbé Betinelli qui arrivait de Nancy et savait tout, par le père Menou, des tractations en cours. Il était très prévenu contre Voltaire, et ni lui ni le père n’étaient dupes des protestations dévotes de l’auteur de La Henriade.
Voltaire ne s’inquiéta pas des sentiments de l’abbé : il lui sauta au cou : « Quoi ! Un Italien ! Un jésuite ! Un Betinelli ! C’est trop d’honneur pour ma cabane. Je ne suis qu’un paysan, comme vous voyez, dit-il, en montrant son bâton, une serpette à une extrémité et un sarcloir à l’autre. C’est avec ces outils que je sème mon blé comme ma salade, graine à graine, mais ma récolte est plus abondante que celle que je sème dans les livres pour le bien de l’humanité. »
Jolie mise en scène, jolie mise en boîte. Voici l’effet qu’il fit sur son visiteur : « Sa singulière et grotesque figure fit sur moi une impression à laquelle je n’étais pas préparé. Sous son bonnet de velours noir qui lui descendait jusqu’aux yeux, on voyait une grosse perruque qui couvrait les trois quarts de son visage (c’était une perruque à la mode de sa jeunesse, elle datait de 1715, du temps du vieux roi), ce qui rendait son nez et son menton encore plus saillants qu’ils ne le sont dans ses portraits. Il avait le corps enveloppé d’une pelisse de la tête aux pieds ; son regard et son rire étaient pleins d’expression. »
Tout cela est bien vu, ce n’est pas caricatural, car Voltaire avait, au naturel, des traits de caricature. D’ailleurs, il accentuait ses traits, il forçait l’accoutrement puisqu’il vivait « en scène ». Tout en son personnage est supérieurement expressif, tout se grave dans l’esprit du visiteur – disons du spectateur. Ce Betinelli n’était pas un sot, il était lettré, bon écrivain, frotté de grand monde, précepteur du jeune prince de Hohenlohe. Il était arrivé en tremblant devant son hôte ; il ne reçut de lui que sourires et compliments sur les poésies qu’il lui soumit. L’abbé charmé se sentait devenir voltairien. Il invita Voltaire à venir faire un séjour à Vérone. Le poète n’eut garde « d’aller dans votre pays voir les frères inquisiteurs. » Il ajoutait : « Vous trouverez bon que je n’aille pas dans un pays où l’on saisit aux portes des villes les livres qu’un pauvre visiteur a dans sa valise. » Il se souvenait de Francfort !
Betinelli remit au « Paysan des Délices » une lettre de Stanislas. Avant de l’ouvrir, le rusé vieillard savait déjà que l’abbé venait négocier son installation en Lorraine. Sur le ton le plus courtois, effleurant à peine le sujet, sûr d’être compris, Voltaire dit à l’abbé : « Oh ! Mon cher, restez avec nous, on respire ici l’air de la liberté, de l’immortalité. Je viens d’employer une assez grosse somme à acheter un petit domaine tout près d’ici. Je ne songe plus qu’à terminer ma vie loin des fripons et des tyrans. »
Le petit domaine, c’était Ferney. Stanislas arrivait trop tard.