Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 46 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Newton en France.

 

 

Les Éléments de la Physique de Newton lui donnèrent de graves déboires. Il n’a pu obtenir l’autorisation d’être publié en France – tous les savants français étaient contre. Il publie donc à Amsterdam. En prônant Newton, il est hérétique une fois de plus et honni par l’Académie des Sciences comme il l’était par la Sorbonne.

Les libraires d’Amsterdam lui jouent un tour révoltant. Comme ils étaient pressés de vendre le livre, malgré l’avis de Voltaire qui voulait se mettre – si possible – en règle avec le pouvoir, voici ce qu’ils firent. Voltaire, méfiant, ne leur avait donné qu’un manuscrit incomplet, se promettant de leur donner la fin quand il le jugerait bon. Les libraires achevèrent le manuscrit à leur façon et le publièrent en avril 1738, à l’insu de l’auteur. Voltaire est furieux. Après le titre Éléments de la Physique de Newton il avait ajouté « mis à la portée de tout le monde » pour aguicher le lecteur de moyens modestes. Ses détracteurs firent savoir partout qu’il fallait lire Éléments de la Physique de Newton mis à la porte de tout le monde. Il en fit une maladie.

Malgré les erreurs, les sarcasmes, et l’hostilité des savants, l’importance de ce livre fut considérable. Le Journal de Trévoux analyse fort bien les conséquences de ce petit ouvrage si critiqué ; jusque-là l’œuvre de Newton était enfoui dans quelques cabinets de rares savants en Europe comme « un secret qu’on se disait à l’oreille, encore fallait-il de bons entendeurs. M. de Voltaire parut enfin et aussitôt Newton est entendu ou en voie de l’être, tout Paris retentit de Newton, tout Paris bégaye Newton, tout Paris étudie et apprend Newton… »

On ne saurait mieux définir le rôle du génial vulgarisateur et son importance sur la pensée scientifique, élément capital de la pensée européenne au XVIIIe siècle. Voltaire n’a peut-être pas enfanté de système, ni en politique, ni en science, il n’a découvert ni sentiments inouïs, ni musiques étranges : il a donné de la valeur, du sens, de l’efficacité aux découvertes des autres – de ceux à qui l’éclair du génie a fait entrevoir une vérité inédite. L’éclair du génie ne brille que pour un seul – tandis que Voltaire possède la lumière qui permet à tous les hommes de contempler et de comprendre ces vérités réservées. L’étonnant, dans le cas de Voltaire, c’est que l’intelligence qui diffuse la pensée scientifique la plus originale et la plus féconde des temps modernes, celle de Newton, cette intelligence est celle d’un poète. Et le public, jusqu’alors charmé par Zaïre et des tragédies pseudo-raciniennes, reçoit tout à coup la plus magistrale leçon de physique du siècle, d’un bel esprit de salon et de théâtre qui brillait par ses madrigaux.

Quel effort ! Quelle ténacité ! À quarante ans passés se mettre aux rudiments des mathématiques et de la physique, lire et traduire Newton pour s’élever au niveau du sublime savant, puis en redescendre et se mettre au niveau du vulgaire – sans cesser d’être aussi intelligent que le savant – et aussi élégant que l’auteur de Zaïre.

On se souvient que Voltaire avait résolu de faire, en cachette, des recherches sur la nature du feu pour répondre à la question mise au concours par l’Académie des Sciences.

Le piquant, c’est qu’Émilie, avec le même secret, se fit communiquer le sujet de l’Académie des Sciences et concourut également de son côté. L’un et l’autre s’attaquaient au même problème sans se le dire. Ils ne se trahirent qu’après qu’on eût proclamé les résultats. Ce fait permet de supposer qu’ils se laissaient une liberté totale dans leur travail – et cela, malgré l’humeur inquiète et jalouse de l’un et de l’autre, et tout en vivant dans la même maison, dans la même retraite sentimentale. Quel étonnant exemple de bienséance !

Ils ne furent récompensés ni l’un ni l’autre. Même pas un accessit ! M. de Réaumur leur écrivit une jolie lettre et cela leur fit du bien. Les gens du monde se moquèrent d’Émilie. D’autres leur firent des compliments qui étaient pires que les sarcasmes, comme ce docteur de Sorbonne qui confondit Voltaire, Émilie et Newton – compara Voltaire à Thésée perdu dans le labyrinthe où Ariane-Émilie déroulait son fil – mais insista lourdement sur ce fil qui était aussi un lien charnel entre Ariane et Thésée, mais n’était pas charnel entre Voltaire et Émilie. « Ils n’ont, s’écria le théologien, qu’un lien spirituel qui n’a rien d’impur. » Qui aurait pu croire que Newton pouvait faire dire de telles sottises ? Cela amusa tout Paris – et Voltaire et Émilie furent très étonnés.