Voltaire ou la royauté de l'esprit
Le libraire de Rouen va faire parler de lui.
Le libraire de Rouen
va faire parler de lui.
Jore était mauvais coucheur et Voltaire commit une maladresse. Il n’est pas coutumier de ce genre de naïveté, mais voulant en finir avec le libraire et croyant l’apaiser, il lui écrit tout le détail des transactions fort compliquées auxquelles ils se sont livrés ensemble au sujet des Lettres Anglaises. Il espérait ainsi par cette preuve de bonne foi amener l’autre à transiger et à régler leur différend à l’amiable. Jore en possession des aveux de Voltaire l’attaque en justice. Voltaire est condamné et menacé de saisie s’il ne paie pas ce que Jore lui réclame. Voltaire vient à Paris. Il sent que l’opinion lui est contraire. Malgré l’intervention bienveillante du lieutenant de police, M. Hérault, les ennemis de Voltaire publient un libelle contre lui, son avarice, ses palinodies, ses grimaces ; c’est une caricature hideuse qu’on fait de lui. Le malheur c’est que la plume qui l’avait tracée était bonne. Mais en dépit de cent détails exacts, l’infâme portrait qui en résultait était faux. La calomnie était formée de petits faits vrais : les lieux, les dates, les anecdotes étaient irréfutables. Ce petit chef-d’œuvre de perfidie n’est pas signé de Desfontaines, mais il lui appartient. L’abbé avait fourni la méchanceté, Jore les matériaux – et l’argent. Une ténébreuse affaire vient encore compliquer celle-ci : on a volé à Voltaire (une fois de plus !) un exemplaire des Lettres Anglaises sur lequel il avait apporté des corrections qui, loin d’atténuer la virulence du texte, l’aggravaient. Cet exemplaire, entre les mains de Jore fut aussitôt reproduit, répandu et remis au ministre, M. de Maurepas qui détestait Voltaire. Maurepas et la police étaient las des histoires de Voltaire ; on ne s’occupait plus que de Voltaire dans leurs bureaux.
Il sentit qu’il fallait en finir : il offrit de l’argent à Jore. Celui-ci se sentant fort, attaque de nouveau Voltaire. Et voilà de nouveau le poète courant les antichambres et rassemblant ses amis. Il fut encore aidé par M. Hérault. Jore est débouté. Il n’obtient rien mais Voltaire est condamné à payer une amende de cinq cents livres aux pauvres. La sentence reconnaît sa culpabilité. Il s’incline, mais il est ulcéré. Il ne crie pas, il gémit. C’est un de ses plus mauvais rôles : il pleure misère, on le met sur la paille, les pauvres sont désormais plus riches que lui… Cette aumône l’a dépouillé de tout ce qu’il possède. À Paris, ce ne sont que rires et sarcasmes pour cette mauvaise comédie. Jore se fait un jeu de prouver que Voltaire possède trente mille livres de rente (le finaud ne sait pas tout). Alors, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Voltaire se résigne. Il remercie même le ministre qui n’a rien fait pour lui – au contraire. Et par réveil de conscience, il exprime un petit remords – très petit – il regrette (c’est un peu tard) de devoir l’heureuse issue de cette affaire à « l’arbitraire du pouvoir » et non à la justice. Mais alors, pourquoi n’a-t-il pas cessé d’implorer ce « pouvoir arbitraire » et d’intriguer pour fausser – en sa faveur – le cours de la justice ? Cela ne le découragera pas de continuer dans l’avenir à solliciter des privilèges – comme tout le monde d’ailleurs. En certains cas, on le préférerait muet – mais rarement : il parle si bien !
L’abbé d’Olivet, son ancien répétiteur, nous dit que Voltaire brûle alors d’être de l’Académie mais que son affaire avec Jore lui a causé le plus grand tort. Le ministère est contre lui, mais les ducs de Richelieu et de Villars sont pour. L’abbé d’Olivet, fort avisé, pense que si Voltaire disparaissait quelque temps, sa réputation y gagnerait – et ses amis doucement lui ouvriraient les portes de l’Académie, mais plus tard… beaucoup plus tard… Voltaire sait très bien que cet espoir est folie, aussi prend-il les devants d’un échec : « On m’a parlé aujourd’hui d’une place à l’Académie (qui ? lui a-t-on demandé de poser sa candidature ?) mais dans les circonstances où je me trouve ni ma santé ni ma liberté que je préfère à tout ne me permettent d’y penser. »
En vérité, il ne pensait qu’à cette place – c’est l’Académie qui n’y pensait pas pour lui, sinon pour la lui refuser – momentanément. Il y pensa encore, dans le lointain Cirey mais n’en parla plus – et fit bien.