Voltaire ou la royauté de l'esprit
Une marquise et un poète incivil. Un lord et un poème épique.
Une marquise et un poète incivil.
Un lord et un poème épique.
Il fréquentait depuis 1715 le salon des Mimeure, gens fort aimables ; le marquis de Mimeure est académicien, maréchal de camp. Saint-Simon dit le plus grand bien de lui et de la marquise : ils doivent approcher de la perfection. Leur hôtel était rue des Saints-Pères et ils y recevaient le meilleur monde. Voltaire y est sur un pied de familiarité étonnant – mais sans laisser-aller. Les Mimeure ont été très éprouvés par le « Système » – leur fortune en est sortie très diminuée. Voltaire leur écrit à ce sujet sur le ton badin pour les consoler – on ne sait s’il y est parvenu, avec tant de désinvolture : « Quelque chose qui vous arrive ne vous ôtera point les agréments de l’esprit. Mais si on (les financiers) va toujours du même train on ne vous laissera que cela ; et franchement ce n’est pas assez pour vivre commodément et pour avoir une maison de campagne où je puisse avoir l’honneur de passer quelque temps avec vous. »
Et voilà ! Ne vous laissez pas trop ruiner si vous tenez à m’avoir dans votre château. C’est dit avec élégance, mais il y a des gens qui n’aiment pas ce ton. Ils ont peut-être tort mais ils sont nombreux. D’autres sont ravis, plus sensibles à l’élégance qu’à l’émotion ; Mme de Mimeure était de ces derniers. Et elle témoigna toujours beaucoup d’amitié à Voltaire. Quand son mari mourut, elle continua à recevoir. Cette année-là on publia – une fois de plus – des édits somptuaires pour essayer d’enrayer les dépenses folles que les femmes faisaient pour leur toilette. Quoique veuve, et d’un âge avancé pour l’époque (elle avait cinquante-trois ans) et quoique ruinée, elle poussa de hauts cris contre l’édit. Elle voulait se ruiner davantage – mais cette fois par ses propres soins. Ce qui change tout. Elle demanda une dispense au régent en raison des services rendus par feu le marquis. Elle l’obtint : elle reparut en brocarts tissés d’or et couverte de diamants. C’était pour faire enrager de plus chétives pécores tenues de se couvrir de toile et de droguet. Pas pour longtemps d’ailleurs.
C’est chez Mme de Mimeure que Voltaire rencontra Piron. Piron sentait sa province. Il avait de l’esprit, mais brut. Pas de manières, pas d’usages – et un déplorable vestiaire. Eût-il porté en lui le Saint-Esprit que, fait de cette façon, il eût provoqué les railleries de Voltaire. Mme de Mimeure essayait de l’habiller mais Piron gâtait ses vêtements par sa façon bohème de vivre : ses poches étaient un garde-manger : du pain, un flacon de vin, du fromage.
Un matin très tôt, Piron entra chez la marquise, à la façon villageoise : « J’entrais en passant pour dire bonjour. » Elle sourit, sans se formaliser et lui dit que Voltaire était chez elle. À vrai dire, Voltaire faisait un peu l’enfant gâté dans la maison – et on lui montrait assez que cela ne déplaisait pas. « Puisque vous désirez tant le connaître, dit la marquise à Piron, allez le trouver, il se chauffe dans ma chambre. » Elle continua sa toilette.
Piron, en effet, mourait d’envie de connaître ce Voltaire éblouissant qui avait conquis Paris, comme en se jouant, alors que lui, bel esprit de province, peinait comme un forçat pour n’obtenir qu’un semblant de succès. Il ne l’avait encore jamais vu. Il trouva le poète en train de rêver, frileusement affalé dans une bergère, les jambes écartées s’offrant au feu. Son salut n’obtint qu’un regard mort et un signe de tête. Voltaire a tout de suite jugé à sa mise cet inconnu qui se confond en courbettes. Il le laisse faire. Piron s’installe. À petits coups, il se rapproche du feu. Le feu seul bouge et murmure. Le silence est lourd. Piron parle. Rien. Le pauvre Bourguignon qui a pourtant du bec ne sait plus que faire. Il est humilié. Il n’ose plus souffler mot. Ils se regardent à la dérobée. Ne voulant pas parler, Voltaire se mouche. Piron éternue. L’un regarde l’heure. L’autre prise du tabac… c’est irrespirable. Voltaire alors eut un geste qui laissa le Bourguignon pantois, il sortit de sa poche un croûton de pain et, dans le silence, comme un écureuil, il se mit à le grignoter – oui, à le ronger du bout des dents, rongeur rongeant avec un bruit de souris qui à minuit grignote la plinthe. Pour le coup, le sang de Piron se réveilla, il tira de sa poche son flacon de vin et se le vida dans la gorge. Alors, M. de Voltaire prit ses airs, il se leva et dit d’un ton amer :
— J’entends, Monsieur, la raillerie tout comme un autre, mais votre plaisanterie, si c’en est une, est fort déplacée.
Piron n’avait pas encore assez d’assurance pour lui répondre que son vin n’était venu que pour arroser le croûton. C’est, entre nous, ce que méritait ce croûton. Le poète enfin doué de parole lui expliqua :
— « Je sors d’une maladie qui m’a laissé une faim continuelle. » Sur quoi Piron lui répondit : « Mangez, monsieur, mangez, vous faites bien, moi je sors de Bourgogne avec une soif continuelle – et je bois. »
Voltaire lui accorda un faible sourire et sortit. Bientôt après Mme de Mimeure entra bouleversée et se jetant sur le pauvre Piron elle lui demanda ce qu’il avait fait à M. de Voltaire qui venait de sortir en lançant : « Quel est ce grand fou d’ivrogne qui est auprès de votre feu ? « Auriez-vous bu ce matin », lui dit-elle, en colère ? Mais il lui raconta la scène et elle rit de la rencontre.
En vérité, Voltaire voyait d’un mauvais œil cet intrus qui se faisait une place dans une maison où il avait tous les droits. Il méprisait Piron pour ses dehors de rustre, et il était agacé par l’esprit très réel dont Piron faisait preuve : car la chose la moins supportable pour un homme d’esprit est un autre homme d’esprit dans ses parages. Il dut supporter Piron car Mme de Mimeure tenait à lui, pourtant moins que sa dame de compagnie, Mlle de Bar, qui donnait la réplique au Bourguignon. Sa bonhomie plaisait aux deux femmes et elles firent semblant de ne pas voir l’air boudeur que prenait Voltaire. En réalité, il était fâché et il les délaissa peu à peu. Il pensait avoir trouvé mieux.
C’est la présidente de Bernières qui supplante Mme de Mimeure. Elle est l’épouse du président au Parlement de Normandie, M. de Bernières ; elle habite un bel hôtel à l’angle de la rue de Beaune et des quais. C’est le destin qui l’a placé là : Voltaire y reviendra pour y mourir. Mme de Bernières est belle, intelligente, d’une amitié intrépide. Ils vécurent dans la plus grande intimité sans qu’on puisse affirmer qu’ils furent amants. Tout le monde le croyait sauf M. de Bernières. C’est lui-même qui organisa un appartement pour Voltaire à côté de celui de sa femme et le lui offrit. À part les soupçons, rien ne permet de dire que M. de Bernières était trompé. Le président habitait en Normandie, un château près de Rouen, La Rivière-Bourdet. Encore un paradis pour Voltaire ! Il y fit de longs et fréquents séjours, c’est de là qu’il surveille l’impression de La Henriade, c’est là qu’il écrit en cette année 1723 une nouvelle tragédie, Mariamne, et qu’il soigne sa maladie de poitrine en buvant du lait d’ânesse. Ce qui lui fait écrire à la présidente : « Je m’en retourne ce soir à La Rivière pour partager mes soins entre “Mariamne” et une ânesse. »
À Rouen, il trouve une société intéressante, il y a des salons pleins de gens d’esprit, on y joue la comédie, on écoute d’excellente musique. Il se fait des amis : il se fait de la publicité. Il pique la curiosité en parlant de son poème et il recueille des souscriptions : « Vous pensez bien qu’un homme qui va donner un poème épique a besoin de se faire des amis. »
Quant à Mariamne, c’est à Adrienne Lecouvreur qu’il veut la confier – c’est autre chose que la petite Livry – elle a du talent et quel talent – et puis elle est amoureuse, elle est sa maîtresse. C’est ce qui donne à croire que les tendresses de Mlle Lecouvreur suffisaient à cet « amant à la neige » et qu’il n’y avait entre lui et la présidente qu’une très tendre et très profonde amitié – et pour lui et peut-être pour elle, c’était la meilleure part.
En avril 1723, il est de retour à Paris et assiste à une représentation de la tragédie de La Motte : « J’ai été à Inès de Castro que tout le monde trouve très mauvaise et très touchante. On la condamne et on y pleure. » Il faut dire que « pleurer » au XVIII0 siècle signifiait admirer : plus on pleure, plus c’est beau. Au cours de la représentation, il se trouvait assis près d’un vieillard féru de théâtre depuis soixante ans et qui parlait sans arrêt du théâtre de l’autre siècle : « De mon temps… » etc. Il soutenait qu’il n’y avait jamais eu une bonne pièce en France depuis le Cid. L’impertinent Voltaire répondit au vieillard :
— « Il me semble pourtant avoir ouï dire qu’à la première du Cid – où vous étiez – vous n’avez pas trouvé bonnes les deux premières scènes. »
Il y avait à ce moment-là presque quatre-vingt-dix ans qu’on avait joué le Cid. Un témoin qui écoutait lança cet avertissement à Voltaire : « Gare la répétition des coups de bâtons ! » Cruelle allusion à Beauregard ! Mais il ne se passa rien, le vieux monsieur était pacifique – ou sourd.
Le duc de Richelieu l’invite à l’accompagner aux eaux de Forges : Voltaire s’excuse, ce sera pour l’année suivante.
Lord Bolingbroke regagne l’Angleterre en juin 1723 – ses affaires s’arrangent. Le roi George l’autorise à rentrer : mais, à son arrivée, on ne lui rend ni ses biens séquestrés, ni ses honneurs, ni la pairie. Il revient à La Source.
De Paris, Voltaire harcèle Thiériot, qui est demeuré à Rouen, pour qu’il surveille La Henriade. Il se met en tête d’obtenir une loge à l’opéra pour sa chère présidente. Il supplie, il flatte, il intrigue, il va jusqu’à promettre d’écrire un opéra si on lui donne sa loge : « Si je suis sifflé, écrit-il à Mme de Bernières, il ne faudra vous en prendre qu’à vous. »
Une loge à l’opéra pour sa chère présidente ne l’empêche pas de solliciter d’autre part une sinécure pour son ami Thiériot. Mais Thiériot est d’un placement difficile. C’est aux banquiers Pâris-Duverney qu’il s’adresse – avec quelle ténacité il les assaille ! Quand il croit qu’il devient importun, il délègue ses amis : Génonville, le maréchal de Villars, le président de Maisons. Les frères Pâris étaient serviables et l’avaient prouvé à Voltaire mais ils n’étaient pas aveugles. Ils eussent volontiers donné une bonne place à Thiériot dans leurs vastes affaires si Thiériot n’avait pas été… Thiériot, c’est-à-dire un velléitaire, un paresseux, dont la vraie vocation était d’être parasite moyennant des bricolages. En outre, il n’était pas très sûr. Mais pour Voltaire, il est sacré, il est l’ami ; tous ses défauts, il les connaît sans doute, mais il n’en faut pas parler. Les banquiers gênés de refuser, promettaient, repoussaient. Finalement, ils ne prirent pas Thiériot chez eux. Celui-ci en fut bien moins chagriné que Voltaire. Thiériot ne désirait rien d’autre que ce qu’il avait : être logé ici et là et toujours seigneurialement – faire quelques démarches, écouter et répéter, répandre tel bruit, et taire tel autre, grappiller sur les frais et recevoir de généreuses récompenses de son cher ami Voltaire. Tout continua comme par le passé.
En septembre 1723, Voltaire put enfin échapper à Paris et retrouver sa présidente, son ânesse laitière, le bon air de Normandie. ses amis de Rouen, les épreuves d’imprimerie et… un très grand chagrin.
Les grandes douleurs pour Voltaire sont toujours causées par des atteintes à son orgueil, à ses amitiés, ou à la liberté – la sienne ou celle des autres.
C’est la mort de Génonville qui lui causa cette année un chagrin inoubliable. Nous connaissons ce jeune magistrat brillant lettré, zélé, plein d’avenir : il avait partagé Suzanne avec François Arouet. Il portait tantôt le nom de sa mère, tantôt celui de son père M. de la Faluère. Partout où il était connu, on ne l’appelait que le gentil La Faluère. Voltaire écrivant un jour à Mme de Mimeure eut ce tour d’une délicatesse inimitable pour parler de Génonville : « Je souhaite parfois que vous ne le connaissiez point car vous ne pourriez plus me souffrir. »
Il fut emporté par la petite vérole à l’âge de vingt-six ans pendant la terrible épidémie de cette année-là. Dix ans après cette mort le chagrin inspira encore à Voltaire cette Épître aux Mânes de Génonville :
Toi dont la perte après dix ans
M’est encore affreuse et nouvelle.
Il rappelle le souvenir des amours à trois, jeu plaisant et cruel, d’où il fut exclu – mais nulle rancune dans ce souvenir.
Il te souvient du temps où l’aimable Égérie
Dans les beaux jours de notre vie
Écoutait nos chansons, partageait nos ardeurs,
Nous nous aimions tous trois : la raison, la folie,
L’amour, l’enchantement des plus tendres erreurs
Tout réunissait nos trois cœurs.
Pourquoi dit-on que Voltaire est sans cœur ? N’est-ce pas la tendresse qui inspire ces vers ? Bien sûr, ils n’ont rien de pathétique, mais qu’est-ce qui peut nous faire croire que le pathétique est plus sincère et plus profond que la décence ?
Nous chantons quelquefois tes vers et les miens,
De ton aimable esprit nous célébrons les charmes
Ton nom se mêle encore à tous nos entretiens
Nous lisons tes écrits, nous les baignons de larmes.
Il est des Temples à l’Amour, il en est d’autres à l’Amitié. Pourquoi n’y graverait-on pas ces vers ? Dans cette vie agitée et même brouillonne, chez cet être changeant, l’amitié ne change pas. C’est l’élément pondérateur de ce feu follet. Il se lie à ses amis, très fortement, et il veut se les attacher. Il les sert et se sert d’eux. Il souffre d’un moment d’oubli, de négligence ; vite d’un billet, il les relance. Une lettre est un lien ; on échange un compliment, un trait d’esprit, un badinage mi-plaisant, mi-tendre : le courant passe. Les esprits communiquent : il se sent mieux, il voit son semblable qui lui tend un miroir où il se retrouve et s’admire. Il lui faut des amis très intelligents pour ce petit jeu-là : c’est peut-être pour lui la forme parfaite, idéale, de l’amour.
En deuil de Génonville, il rentre à Paris, remet sa tragédie Mariamne aux Comédiens français – et d’abord à Adrienne Lecouvreur et va se faire admirer et choyer chez son ami le président de Maisons que nous ne connaissons pas encore.