Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 79 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Et le naturel revient au galop.

 

 

Voltaire qui avait si bien appris l’anglais à Londres ne fit aucun effort pour apprendre l’allemand. Il disait qu’il n’y avait aucun livre à lire en cette langue : « N’allez pas croire que j’apprenne sérieusement la langue tudesque, je me borne prudemment à en savoir ce qu’il en faut pour parler à mes gens et à mes chevaux. » Frédéric ne pensait pas autrement.

Au cours de son procès qui se déroulait en allemand, il eut recours à un interprète, il tomba sur un jeune homme distingué et famélique auquel il prit à peine garde et qui allait devenir le célèbre poète Lessing. Mais avant d’en arriver là, Lessing fut à l’origine d’une grande colère de Voltaire et bien entendu d’une nouvelle affaire.

Lessing était si fier de travailler pour Voltaire qu’il idolâtrait, qu’il supplia le secrétaire du poète de lui laisser voir le manuscrit du Siècle de Louis XIV qui venait d’être terminé. Ainsi, au milieu des affres du procès, Voltaire avait achevé son ouvrage. Quelle force de dédoublement ! Lessing ayant vu, voulut également lire ; il supplia tant et tant que le secrétaire se laissa fléchir et lui confia une partie du manuscrit. Lessing à qui on avait offert une place en Wurtemberg, quitta Berlin à la hâte en emportant le précieux cahier. Voilà une fois encore, une œuvre inédite de Voltaire qui prend la clé des champs ! Quand Voltaire apprit que son manuscrit courait les routes, il fit un beau tapage. Il ne douta pas un instant qu’il fût aux mains d’un voleur. Qui lui reprocherait ce soupçon ? À ce moment même Mme Denis, à Paris, poursuivait l’honnête Longchamp pour vol de manuscrit. On se doute qu’il ne garda pas sa plainte secrète ; des poursuites furent engagées contre le voleur. Dès que Lessing apprit le scandale, il renvoya le manuscrit. Il avait voulu simplement en achever la lecture, son intention n’était pas de le voler. Mais le bruit s’était répandu. Voltaire oublia Lessing, mais Lessing n’oublia jamais la lettre injurieuse que Voltaire lui avait écrite pour lui réclamer « le manuscrit volé », il n’oublia pas que le roi avait été informé, et que l’Allemagne, à cause de Voltaire, l’avait pris pour un voleur.

C’est ainsi que Voltaire compta un ennemi nouveau et irréductible. Et pourtant, il rendit service à l’étourdi, au poète inconnu, en faisant connaître son nom dans toutes les cours d’Allemagne. Tout le monde voulut lire la poésie du voleur de manuscrit, dès qu’il publia des vers.

Voltaire quitta, au cours de cette année 1751, Sans-Souci, pour se retirer dans la maison du marquis d’Argens, celui-ci était alors en France. Il dit que cette maison convenait à sa santé ; sans doute jugea-t-il sage de s’éloigner un temps pour laisser la température se réchauffer.