Voltaire ou la royauté de l'esprit
Ferney : vaste entreprise pacifique et petite guerre aux voisins.
Ferney : vaste entreprise pacifique
et petite guerre aux voisins.
Ni le triomphe de Tancrède ni L’Écossaise ni la fille des Corneille ni la dédicace mal digérée par la favorite ni les libelles ne suffisaient à remplir les jours de l’Ermite incomparable de Ferney. Il rebâtissait le château. On avait rasé l’ancien, une ruine « gothique » qui cachait le paysage. Il fit construire le château actuel de Ferney que l’on voit à peu près intact – extérieurement tout au moins. Voltaire le fit construire selon son goût, celui de son époque. Il n’a rien d’opulent et de majestueux. Il a la simplicité de la noblesse, et la solidité d’un art sincère et pur. Rien d’un parvenu. C’est un seigneur de campagne, cossu et raisonnable qui s’installe. Il respecte le paysage et il soigne ses aises : c’est parfait. « Sans goût, il n’y a rien », dit Voltaire.
L’art n’est pas tout pour notre philosophe, c’est le sommet de tout. Mais il faut tout le reste pour porter l’art à son apogée – ce reste indispensable, c’est la richesse. Et la plus sûre, la vraie, la seule richesse, c’est le travail. Il faut donc travailler – et faire travailler – pour enrichir le pays de Ferney qui est beau mais pauvre. Il a construit un beau château, il lui faut aussi un beau village – un village peuplé de villageois sains, gais, travailleurs et vivant dans l’aisance : « Je joins à l’agrément d’avoir un château d’une jolie structure et à celui d’avoir planté des jardins singuliers, le plaisir solide d’être utile au pays que j’ai choisi pour ma retraite. J’ai obtenu du conseil le dessèchement des marais qui infectaient la province et y portaient la stérilité. J’ai fait défricher des bruyères immenses, en un mot, j’ai mis en pratique la théorie de mon Épître. »
Tout cela est vrai. Ces travaux lui ont coûté des sommes immenses et des démarches infinies, des tracasseries sans fin. Il fallait la ténacité Arouet pour venir à bout des obstacles venant du sol, du climat, des gens, de l’administration. Le pire ce fut l’administration. Rien n’est plus difficile que d’obtenir des bureaux la permission de faire le bien. « Excepté de fendre du bois, il n’y a de métier que je fasse », écrit-il. Par bonheur, Voltaire avait des protecteurs puissants dont Choiseul, déjà nommé, déjà mis à contribution. Il allait donc faire d’un misérable village entouré d’une lande à bruyère très malsaine, un pays de cocagne. Même au siècle des Lumières un imbécile derrière un banc, armé d’un tampon, pouvait paralyser l’activité d’un Voltaire. Mais personne ne pouvait le réduire au silence.
Le château n’a pas que des admirateurs. Les uns l’auraient voulu plus opulent. D’autres trouvent que le salon est trop petit pour recevoir la fine fleur de l’Europe. Il paraît qu’étant son propre architecte, Voltaire avait oublié de décompter l’épaisseur des murs. Les dimensions des pièces en furent rétrécies d’autant.
Une des premières guerres qu’il eut à Ferney fut avec le curé voisin, celui de Moens qui pressurait les paysans de Voltaire et exigeait d’eux une dime impayée depuis plusieurs années. À la suite d’un long procès, jugé à Dijon, le curé obtint gain de cause et les sergents vinrent saisir les villageois qui ne s’étaient jamais dérangés pour soutenir leur cause tandis que le curé était allé à Dijon circonvenir les juges. Le curé réclamait les arrérages de la dime portant sur plusieurs années, plus les frais de ses voyages. Ce fut un cri de désespoir au village. Voltaire propose au curé de lui payer la moitié de ce qu’on lui devait à condition qu’il laissât ses paysans en paix. Le curé refusa. Voltaire écrivit à l’évêque d’Annecy duquel dépendait le curé de Moens – car Ferney qui était en Bourgogne pour l’administration royale, dépendait de la Savoie pour les affaires ecclésiastiques. Voltaire avait cru faire une lettre fort édifiante, citant les Prophètes, faisant appel aux pères de l’Église, mais sa lettre ressemblait à une leçon faite au prélat. En outre, il disait que ce que le curé faisait, aucun pasteur ne se permettrait de le faire et qu’il fallait le ramener dans les voies de la Sainte charité. Le seigneur de Ferney s’aperçut un peu tard qu’il s’était fait un solide ennemi de l’évêque d’Annecy.
Il écrit au président de Brosses à Dijon pour qu’on surseoie au jugement prononcé contre les gens de Ferney qui étaient dans la misère. Rien à faire : le curé avait raison sur toute la ligne, les paysans devaient payer, ou être saisis ou aller en prison. Voltaire ne put le supporter, il paya de sa poche deux mille cents livres de dîme au curé. Le peuple respira. Le curé empocha. Il ne se doutait pas qu’il allait avoir à payer une dîme bien plus lourde au seigneur de Ferney.
Ce curé n’était sans doute pas imprégné d’esprit évangélique, comme l’histoire va nous l’apprendre. Quelques jeunes gens, au retour d’une chasse, s’arrêtèrent chez une veuve peu farouche dont le curé de Moens était épris. Fou de jalousie en apprenant la hardiesse de ces jeunes gens, il fit cerner la maison de la veuve par des hommes de main qu’il commandait en personne, pénétra de force, tua d’abord le chien d’un chasseur qui protesta et qui fut assommé à coups de gourdin. Ses deux amis eurent le même sort. L’un d’eux s’évanouissant cria : « Faut-il que je meure sans confession ? » « Meurs comme un chien », lui répondit le forcené en soutane. Le lendemain grand scandale. Le curé célébra la messe, et, écrit le père d’un des garçons assommés, « n’hésita pas à tenir Dieu dans ses mains meurtrières ».
Voltaire n’allait pas laisser dormir le curé sur ces lauriers-là. Rien ne pouvait enflammer son zèle anticlérical comme pareille iniquité. Il veut obliger le père qui n’osait se plaindre à porter plainte. Le plus blessé des garçons avait été apporté au château et soigné par Voltaire. Il est aussi enragé contre le père qui n’ose pas déposer sa plainte que contre le curé criminel qui continue à dire sa messe. Le blessé est entre la vie et la mort. Le père, tout en gémissant, continue de refuser de signer sa plainte :
— Ils me tueront, pleurnichait-il.
— Tant mieux, disait Voltaire, cela rendra votre affaire bien meilleure.
Cependant, Voltaire « s’attachait avec application à procurer au curé un emploi dans les galères ». Cette perspective le réjouissait mais le curé était loin d’être un candide criminel et il savait s’y prendre pour refuser cet emploi vers lequel Voltaire le poussait. Le curé avait des appuis. Ses hommes de main furent arrêtés mais lui qui avait frappé le premier ne le fut pas. Ce déni de justice enfièvre Voltaire. Aussi il parle trop, il passionne sa requête, il dessert les victimes. Le président de Brosses avec qui il est encore en bons termes lui donne de judicieux conseils. L’évêque d’Annecy voulait juger lui-même le curé. Voltaire crie que Ferney est en France et que l’affaire est du ressort des tribunaux du roi. Tout cela faisait un grand trouble dans le pays de Gex. Les pouvoirs ne demandaient qu’à concilier les parties et à enterrer l’affaire et Voltaire ne s’arrêtait de crier : Les Galères ! Les Galères ! Bref, la victime qui avait échappé de peu à la mort obtint 1 500 livres de dommages. Voltaire répondit qu’il n’en coûtait rien de tuer un homme quand on était curé de Moens. Le curé fut, en outre, obligé de rendre la dîme que Voltaire lui avait versée. Il en voulut à mort à Voltaire qui l’empêchait, avec une insolence inouïe, de ruiner ses paroissiens et même de les assommer.
Pendant ces tristes débats, d’officieux entremetteurs s’étaient mêlés de conseiller le curé, d’intimider le père de la victime et de faire la leçon aux juges. C’étaient les jésuites d’Ornex. Voltaire suivait leur manège, la riposte ne se fit pas attendre :
« J’ai des affaires terribles sur les bras, écrit-il à d’Argental en janvier 1761. Je chasse les jésuites d’un domaine usurpé par eux, je poursuis criminellement un curé, je convertis une huguenote, et ma besogne la plus difficile est d’enseigner la grammaire à Mlle Corneille qui n’a aucune disposition pour cette sublime science. »
Qu’est-ce que cette affaire avec les jésuites ? Ils étaient ses voisins. Suivant sa pente naturelle, Voltaire eut avec eux, au début des rapports excellents. Lui, toujours enclin à se créer une société amicale de gens courtois et lettrés, les invita, les cajola ; eux, ravis de l’aubaine, retrouvaient avec joie le plus brillant produit de leurs « bonnes maisons ». Ils lui disaient la messe quand il voulait bien l’entendre. Tout allait bien. Puis tout alla mal.
Ils étaient quatre, l’un semblait diriger les autres. Il s’appelait le père Jean Fessi. C’est lui qui allait à Dijon redresser l’opinion des Juges au cas où ils auraient voulu être justes. Ils possédaient près de Ferney de vastes terres qui, à leur goût, ne l’étaient pas assez et ils voulaient s’annexer les biens d’une famille noble et ruinée, composée de six frères, MM. de Prez de Crassier. Leurs terres étaient aliénées en raison de leurs dettes, mais ils avaient gardé le droit de rachat en priorité. Or, MM. de Prez ne pouvaient pas racheter leurs terres. Les pères s’entendirent avec les créanciers genevois de MM. de Prez et les procédures requises étant adroitement expédiées, voilà les pères maîtres et possesseurs des terres des Crassier. Ces Messieurs, tous officiers, étaient à la guerre. Entre deux batailles, ils eurent la douleur d’apprendre que leurs biens étaient irrévocablement perdus.
Et voici Don Quichotte de Ferney rompant des lances en faveur de six orphelins, foudres des batailles peut-être, mais désarmés devant quatre moines munis de bons titres de propriété. Aussitôt père Jean Fessi devient par nécessité de guerre le père « Jean Fesse ». Voltaire mène un tel tapage autour de cette affaire d’usurpation que les bons pères jugent prudent d’y renoncer. Il crie tant et si fort qu’il apprend un jour qu’il crie pour rien, que les jésuites ont renoncé en silence, que MM. de Prez peuvent toujours racheter leurs terres à leurs créanciers genevois. Voltaire a gagné, « Je vous répète, écrit-il, qu’il ne faut pas plus craindre ces renards (les jésuites) que les loups de jansénistes et qu’il faut hardiment chasser ces bêtes puantes. Ils ont beau hurler que nous ne sommes pas chrétiens, je leur prouverai bientôt que nous sommes meilleurs chrétiens qu’eux. »
Telle est sa nouvelle découverte : il faut être plus chrétien que jésuites et jansénistes réunis. D’ailleurs, quand les jésuites furent chassés de France non seulement les frères de Prez purent racheter leurs biens mais ils rachetèrent ceux des jésuites. C’est alors que Voltaire dit qu’il fallait reconnaître une divine Providence ! Il n’y croit que lorsque les prêtres en sont les victimes.
Depuis qu’il est seigneur de Ferney, il parle avec une liberté souveraine. Il éprouve dans son domaine un sentiment d’indépendance extraordinaire : sa hardiesse redouble de virulence. Il devient sévère pour les timorés, tel Fontenelle qui, ayant les mêmes idées que lui, resta jusqu’à ses derniers jours de « ces vieillards circonspects, comme s’ils avaient toujours leur fortune à faire… Ceux qui voudront de ces vieillards-là pourront s’adresser à d’autres qu’à moi. » Lui, c’est à soixante-cinq ans qu’il prend entièrement conscience de sa force – nous dirions qu’il devient militant. Son impiété jusqu’alors n’avait guère été qu’un amateurisme. Il va s’attaquer passionnément à l’Infâme. Et pourtant, il se veut « chrétien ». Il défend la « vraie » religion contre les prêtres qui l’ont accaparée et dénaturée : « Oui, Mort Dieu, je sers Dieu car j’ai en horreur les jésuites et les jansénistes : car j’aime ma patrie, car je viens à la messe tous les dimanches, car j’établis des écoles, car je bâtis des églises, car je vais établir un hôpital, car il n’y aura plus de pauvres chez moi en dépit des commis des gabelles. Oui, je sers Dieu, je crois en Dieu et je veux qu’on le sache. »
Cette surprenante profession de foi n’est pas un mouvement oratoire. Tout ce qu’il dit est vrai. Ferney en quelques années s’est transformée. Il n’y a plus de pauvres sur les terres de M. de Voltaire. Il a bâti, il a planté, la religion même est respectée. Tout cela est bien visible. Pour ce qui est de sa foi, nous lui laissons le soin de l’affirmer. Ce Dieu dont le premier commandement est de faire la guerre aux prêtres semble, à vue de pays, un peu querelleur. N’aurait-il pas l’humeur de son adorateur ? Quant à ses ennemis qui veulent le prendre en flagrant délit d’athéisme, il leur jouera un bon tour : il fera ses Pâques ! 1761, grande année ! Il y a l’année de la Comète, il y aura désormais l’année où M. de Voltaire a fait ses Pâques, en grande pompe, avec Mme Denis et Melle Corneille. Comme ce sera édifiant ! Les peuples charmés pourront voir la nièce-maîtresse au bras de l’oncle, suivis de la pupille au nom illustre s’agenouillant à la Sainte Table de l’église seigneuriale de Ferney. Il menace si on le pousse à bout de mettre en vers le Tantum ergo ! Qui pourrait après cela douter de sa foi ?
Encore un sketch de la comédie Voltaire.
Il l’exécute comme prévu. Un capucin vint à Ferney en mars 1761 et confessa tout le monde : Mme Denis, Mlle Corneille, les femmes de chambre, les valets, les cuisiniers, les cochers, les jardiniers. Tout reçut l’absolution. Le capucin allait se retirer. Il rencontra Voltaire dans le potager en conversation avec le jardinier. « Père, vous venez de donner bien des absolutions, ne m’en donnerez-vous pas une aussi, à moi, qui me confesse ici à vous et devant témoins que je ne fais de mal à personne, au moins sciemment. »
Le père capucin se mit à rire et donna l’absolution. Si elle était aussi sommaire que la confession, elle ne devait pas valoir cher. Tel ne fut pas l’avis de Voltaire qui en serrant la main du père y glissa un écu de six livres. Le père touché souhaita que le bon seigneur de Ferney continuât longtemps ses bontés à son couvent où le nom de Voltaire était béni. Pour six livres ! Drôle de Confiteor, au milieu des laitues et des raves, entre un jardinier ahuri et un capucin bonnasse. Drôles de Pâques.
Dans cette flambée de zèle, M. de Voltaire construisit une église ! Cela aussi est réel : cette église, on la voit et on la touche, elle est toujours là. Il est très difficile de construire une église. Il fallut d’abord démolir. Bâtir fut le second acte. L’ancienne église, comme le château menaçait ruine. Il voulut que la nouvelle fût plus claire, plus nette, plus voltairienne en somme. En outre, la vieille église (soit dit en passant) bouchait la rue du château. Usant de son droit souverain, il lança les démolisseurs et, profitant des travaux, fit rectifier le tracé du mur du cimetière. Il gagna quelques pieds de terrain. Les terrassiers, dit-on, remuèrent quelques vieux ossements. Comme il y avait au centre du cimetière une grande croix qui étendait ses grands bras juste en face des fenêtres du château, il la fit transporter ailleurs : « Ôtez-moi cette potence ! » dit-il.
C’est alors qu’une sourde rumeur commença à gronder dans les sacristies des environs. Le bénin curé de Moens, l’assommeur de paroissiens, s’était vanté d’envoyer Voltaire en prison avant peu. Voltaire avait pris la chose en riant. La menace du curé était bien plus sérieuse que celle que Voltaire faisait de l’envoyer aux galères. Ce que Voltaire venait d’accomplir sur sa propriété, d’innombrables propriétaires l’avaient fait avant lui et personne n’avait protesté. Mais ces propriétaires n’étaient pas Voltaire, ils n’avaient pas de curé de Moens à leurs trousses et un évêque d’Annecy embusqué derrière le curé. Et ces Messieurs s’étaient juré de perdre le bâtisseur d’église.
On lui demanda d’abord de se justifier du mot abominable « potence » qu’il avait employé pour désigner la croix. Il jura qu’il ne l’avait pas dit. Six ouvriers étaient témoins : les quatre premiers affirmèrent que le mot n’avait pas été dit. Les deux autres devenus sourds-muets entre-temps, ne purent rien dire. Enfin, on expliqua au curé que, en langage de charpenterie, l’assemblage des pièces de bois en croix s’appelait « potence ». Donc le mot n’avait rien d’injurieux : il était « technique ». Technique ou non, Voltaire le tenait pour innocent – les autres le tenaient pour sacrilège. Cette technique ne leur disait rien qui vaille, ils voulaient qu’il y eut injure pour la Croix – et potence pour Voltaire. Le curé de Moens jouait presque aussi bien la comédie que son adversaire. La population soutenait Voltaire, mais elle était croyante et impressionnable. Le curé fit, en grande pompe, prendre le Saint-Sacrement au milieu des démolitions de la vieille église et en procession, il le transporta dans son église. Tout le bon peuple crut comprendre que Voltaire chassait Dieu de ses terres. L’official de Gex fut alerté, les juges ecclésiastiques se transportèrent à Ferney pour enquêter sur les horribles agissements du seigneur impie et sacrilège.
Voltaire prenait la chose à la légère – la démolition de la vieille église l’intéressait moins que la construction de la nouvelle dont il était fort content. « Je bâtis une église assez jolie dont le frontispice est d’une pierre aussi chère que du marbre… Je fonde une école. »
Que lui reproche-t-on encore ? « On lui intente un procès criminel pour un pied et demi de cimetière et pour deux côtelettes de mouton, qu’on a prises pour des os déterrés. » C’est ainsi qu’il désigne les ossements remués par les terrassiers. Il dit qu’on veut l’excommunier pour avoir voulu déranger une croix de bois. Il ne s’était pas contenté de vouloir, il avait bel et bien expédié la croix… Écoutons-le plutôt quand il est sincère : « Comme j’aime passionnément être le maître j’ai jeté par terre toute l’église pour répondre aux plaintes que j’en avais abattu la moitié. »
Ceci fait, il a recueilli la cloche, l’autel et les fonts baptismaux et il a envoyé les fidèles écouter la messe à une lieue de là. Les enquêteurs sont venus : il les a envoyés promener et leur a dit qu’ils étaient des ânes. Il a informé le procureur de Dijon. S’il devait y avoir procès, il voulait que ce fût devant la justice du roi, il se moquait des curés, de l’official et il concluait plein d’optimisme et de charité : « Je crois que je ferai mourir mon évêque s’il ne meurt pas avant de gras fondu. »
Pourquoi tant d’assurance ? Parce qu’il a écrit au pape ! Il a écrit au Saint Père sous couvert de M. de Choiseul, et du cardinal Pasionei, lettré et un peu philosophe. Il espère que ce qui a réussi une fois pour la dédicace de Mahomet réussira encore. Il attend de l’intervention pontificale d’énormes satisfactions dont la moindre ne serait pas l’écrasement du petit curé batailleur de Moens. Par malheur, cette curieuse lettre se perdit, elle n’atteignit ni le pape ni le cardinal, elle s’égara dans les dédales du Vatican, dans l’indifférence, le mépris et peut-être le ridicule. Dommage ! Il nous dit qu’il avait fait un récit amusant de ses sacrilèges ! D’une part pour plaire à M. de Choiseul et d’autre part pour faire rire le Sacré Collège. Il était persuadé qu’il réussirait auprès des cardinaux par des pirouettes et des pitreries verbales. S’imaginait-il que le Sacré Collège n’était peuplé que de Bernis et de disciples de Voltaire ? Pourquoi pas ? Ne lui avait-on offert un chapeau de cardinal ? Pourquoi le Sacré Collège n’aurait-il pas compris d’autres cardinaux de la même sorte ? C’est sur eux qu’il avait compté. Plus que sur le pape d’alors « un bœuf, dit-il, qui ne sait pas un mot de français ». Est-il possible d’être Souverain Pontife, d’ignorer le français et Voltaire ? Il l’appelle le sieur Rezzonica. Voilà ce qu’il en coûte de mettre au panier une lettre du sieur Arouet.
Il ignorait que ses affaires allaient au plus mal à Dijon et qu’il était sur le point d’être arrêté et jugé. Si on lui avait appliqué le droit ancien, comme ces Messieurs du Parlement l’appliquaient parfois, il aurait pu avoir la langue arrachée, et les mains tranchées. Voltaire sans langue et sans plume !… Il lui serait resté son merveilleux et terrible regard : ce lance-flammes, ce lance-idées !
Son ami Tronchin qui était alors à Dijon, dit qu’il n’était bruit dans la capitale de la Bourgogne que de cet étrange procès. Il réussit à calmer les juges. Ceux-ci loin d’être favorables à Voltaire comme celui-ci avait la naïveté de le croire ne cédèrent qu’à Tronchin qui avait sur eux bien plus de crédit que Voltaire. Grâce à Tronchin la procédure criminelle intentée au Seigneur de Ferney se perdit dans les sables… Ce procès eût été une iniquité de plus et une source de malheurs pour Voltaire. Tronchin le parpaillot rendit un immense service aux prêtres à qui il évita un déshonneur et à l’anti-prêtre à qui il épargna de cruelles sanctions.