Voltaire ou la royauté de l'esprit
Voisin dangereux, amertumes et comédie sacrilège.
Voisin dangereux,
amertumes et comédie sacrilège.
Il va s’installer à Colmar, prospecte les environs, s’intéresse un moment à la fabrication du papier dans la région et se défend contre une petite conspiration des jésuites qui voudraient le faire chasser d’Alsace. Voilà donc le clan ennemi en mouvement. Les inimitiés éparses se cristallisent dès qu’il paraît. Le calme qu’il venait de goûter à son retour était déjà fini, la guerre allait reprendre.
Ne voilà-t-il pas qu’un libraire de La Haye, Néaulme, a imprimé et distribué, à l’insu de Voltaire, son Abrégé de l’Histoire Universelle qui était resté en manuscrit depuis 1740. Qui donc avait remis un manuscrit au libraire ? Il en existait six. L’un était entre les mains de Frédéric, il était incomplet, rempli de fautes et de traits violents et bruts. C’est ce manuscrit qui était imprimé. Il avait été volé lors de la défaite de Sohr en 1745 avec les bagages de Frédéric qui avait déguerpi en vitesse, il passa entre les mains d’un valet de chambre de Charles de Lorraine et le valet le vendit à Néaulme. Cette publication tombait mal, car Versailles faisait toujours grise mine à Voltaire. En revenant d’Allemagne, il s’était bien gardé d’aller à Paris, il était rentré en France, mais restait sur les lisières… Le cabinet de Versailles pour faire une politesse à Frédéric, loin de soutenir Voltaire, lui avait fait interdire Paris. Comme le dit d’Argenson, la Cour voulant déplaire à Frédéric sur de grandes choses, choisit de lui plaire sur une petite. Voltaire était « la petite chose » !
Cette édition de l’Abrégé de l’Histoire Universelle était scandaleuse d’une part parce qu’elle n’avait pas été revue par Voltaire et d’autre part parce qu’elle avait été falsifiée. L’Église ne pouvait tolérer ce que le texte contenait d’injurieux pour elle, et les rois n’y étaient pas mieux traités que l’Église.
Mme Denis recevait de son oncle lettre sur lettre l’exhortant à supplier les ministres et les amis influents de faire interdire cet Abrégé qui n’était pas de lui ; il fallait qu’elle obtînt sur-le-champ des poursuites et des châtiments contre l’imprimeur, les libraires et même les lecteurs. Mme Denis occupée d’autres soucis ou lassée de ces démarches n’obtenait jamais rien. Voltaire se fâcha car si la nièce ne tirait rien des ministres, elle savait tirer des banquiers de l’oncle des sommes considérables pour ses menus plaisirs. Elle était, on le sait, assez dépensière et plutôt sottement. Elle s’imaginait qu’elle devait tenir rang de duchesse parce qu’elle était « La Nièce ». Elle prit mal les observations de l’oncle et lui répondit vertement : « L’avarice vous poignarde. » Elle biffa cette expression qu’on peut encore lire et la remplaça par : « L’amour de l’argent vous tourmente. » Ensuite elle lui démontra comme on pouvait s’y attendre, qu’elle n’avait fait ces grosses dépenses qu’en faveur de l’oncle : elle préparait son retour à Paris. Qui pourrait la soupçonner d’avoir dépensé tant d’argent pour elle-même ? Or Mme Denis savait mieux que personne que Paris était interdit à son oncle. Le roi lui-même avait exprimé le vœu que Voltaire demeurât le plus longtemps possible sur les frontières. Mme Denis achève cette lettre pénible par cette phrase : « Ne me forcez pas à vous haïr. Vous êtes le dernier des hommes par le cœur. Je cacherai autant que je pourrai les vices de votre cœur. »
Si Voltaire avait eu un peu moins de cœur, cette lettre aurait valu à la nièce un congé définitif. Mais il la supporta comme il supportait Thiériot. Et elle continua à l’accaparer – au détriment de sa propre sœur Mme de Fontaine d’Hornoy qui était tout autant « nièce » qu’elle et avec bien plus de distinction.
Voltaire fut très malheureux de cette sortie. Il ne confia son chagrin qu’aux d’Argental. Il le cacha aux autres, comme il cacha la faute de Mme Denis. Il disait « qu’elle était mourante des violences qu’elle avait essuyées à Francfort ». Il y avait beau temps qu’elle les avait oubliées. Mais lui n’oubliait pas le chagrin qu’elle lui avait donné et il écrivait : « J’aurais mieux aimé être excommunié que d’essuyer les injustices qu’une nièce qui me tenait lieu de fille a ajoutées à mes malheurs. »
Ce chagrin qui est réel ne saurait nous aveugler sur sa vraie nature car cette nièce qui « lui tient lieu de fille » nous paraîtra « la fille » la plus étrange du monde quand nous découvrirons le secret de leur attelage.
Que fit-il ? Il courba la tête. Devant ceux qu’il aime, il est sans défense. Il pardonna : elle triompha. Elle courut de nouveau chez les banquiers. Il dit merci pour l’argent qu’elle lui soutira.
Mais il voudrait tant revoir Paris ! Un moment suffirait. Il est averti qu’on le surveille. Si ses paroles, ses écrits, ses démarches sont d’un bon sujet, la bienveillance d’un ministre, l’amitié de ses puissants amis lui vaudront la permission de rentrer. Nous sommes en mars 1754 ; à Colmar où il habite toujours avec Collini, on le surveille aussi. Pâques approche. Remplira-t-il ses devoirs de chrétien et de fils soumis à l’Église ? Ses amis l’avisent qu’on l’attend à ce tournant. Il sait ce qu’il lui reste à faire. Un jour, il demande à Collini, d’un air négligent, s’il fera ses Pâques. Collini lui dit que telle est son intention. « Eh bien ! répond Voltaire, comme si l’idée lui en venait aussi, nous les ferons ensemble. » On convoque un capucin qui vient les préparer à domicile. Collini s’éclipse pendant la confession de son maître. Le lendemain, ils se rendent ensemble à la Sainte-Table. Collini brûle de plus de curiosité pour le comportement de son maître que de sainte ferveur. Il demande pardon à Dieu de cette distraction mais cela ne l’empêche pas de faire semblant de lever les yeux au ciel au moment où Voltaire reçoit l’hostie pour surprendre le visage de l’impie à cet instant émouvant : « Il présentait sa langue, écrit Collini, et fixait les yeux bien ouverts sur la physionomie du prêtre. Je connais ces regards-là. » Nous aussi. À moins d’être niais, le pauvre prêtre ainsi fixé par ce regard étincelant, et sans doute railleur, dut sentir trembler la main qui remettait l’hostie.
En remerciement, Voltaire envoya au capucin douze bouteilles de vin et une longe de veau.
Les bonnes langues de Paris racontaient qu’on venait de recevoir de Colmar une bonne nouvelle : Voltaire venait d’y faire sa Première Communion.
Il avait soixante ans. « Paris vaut bien une communion, aurait-il pu dire. Il a dit pire : « Je conçois qu’un diable aille à la messe quand il est en terre papale comme Nancy ou Colmar. » (Au marquis d’Argens.) Et à d’Argental : « Si j’avais cent mille hommes je sais bien ce que je ferais, mais comme je ne les ai pas, je communierai à Pâques et vous m’appellerez hypocrite tant que vous voudrez. »
Il répétera vingt ans plus tard, cette comédie sacrilège qui scandalisera d’Alembert. Il écrira alors à son ami qui lui reproche ces souplesses : « Que doivent faire les sages quand ils sont environnés d’ennemis barbares ? Il y a des temps où il faut imiter leurs contorsions et parler leur langage… il y a des gens qui craignent de manier les araignées il y en a d’autres qui les avalent. » La pensée est celle de Montaigne mais le ton est plus dur. Il durcira encore. Le choc de Francfort n’est pas étranger à ce durcissement, les récentes quoique légères persécutions de Colmar sont moins bien tolérées que certaines persécutions antérieures. Naguère, il criait de douleur, désormais, il criera de haine. Le fanatisme engendre un fanatisme nouveau et de signe contraire. Quand son secrétaire Wagnière lui demandait comment il aurait fait pour vivre s’il eût vécu en Espagne sous l’œil et la griffe de l’Inquisition, il répondait : « J’aurais eu un grand chapelet, j’aurais été à la messe tous les jours, j’aurais baisé la manche, de tous les moines et j’aurais tâché de mettre le feu dans tous leurs couvents. »
C’est cruel. Mais sait-on qu’au moment où il vivait tranquillement à Colmar, Mgr de Porrentruy, évêque de Bâle faisait prêcher contre lui, qu’il devait écrire au père Menou confesseur de Stanislas pour le prier de faire cesser ces attaques, que cette persécution s’ajoutait à celle de Versailles, à l’amer souvenir des injures de Francfort, à l’infidélité et à la cupidité de sa nièce. Et il ne savait pas tout…
Évidemment, Voltaire n’a pas un rôle très brillant quand, en ce jour de Pâques 1754, il communie – ou il comédie. Mais sous Mgr de Porrentruy, combien de ceux qui traitent Voltaire de haut l’auraient devancé au confessionnal ?
Sait-on qu’en 1735, Mgr de Porrentruy sous la juridiction duquel Colmar – et Voltaire – se trouvaient, avait fait condamner à mort un orfèvre qui avait osé demander la révision des statuts de sa corporation ? Au préalable, selon l’usage, il devait avoir la langue percée. L’évêque eut la bonté de lui épargner cette formalité, on lui trancha simplement la tête. On croirait écouter une histoire du XIIe siècle.
Voltaire a prouvé qu’il n’était ni un héros, ni un martyr – mais qu’il pouvait être honnête homme et courageux parfois. Il n’était, à vrai dire, dupe de rien – surtout pas de lui-même, de ses grimaces ni de ses sottises. Au cours de son voyage en Saxe, quelques années plus tôt, il fut pris de si violentes coliques qu’il pensa mourir – et cette fois très sincèrement. Il fit soudain appeler un prêtre, se confessa, reçut les sacrements, et ressuscita – c’est de règle. À son secrétaire, M. Dièze, aussi éberlué de l’agonie, des sacrements que de la résurrection, il dit en retrouvant ses esprits : « Vous avez vu, mon ami, la faiblesse de l’homme. »
Au nom de cette faiblesse humaine, au nom de cette sincérité, et au nom de la grandeur humaine qui est faite de faiblesse et de lucidité, pardonnons-lui.