Voltaire ou la royauté de l'esprit
Bonnes fréquentations – et autres.
Dans le Paris turbulent de la Régence grouillait une société cosmopolite assez pittoresque et assez inquiétante : c’est déjà un des traits du Paris moderne – du Paris européen. Arouet se lia avec un certain baron Goertz, soi-disant envoyé du roi de Suède, Charles XII. Cet ambassadeur débordait de projets mirobolants, il bouleversait la carte de l’Europe, il détrônait tel roi, lui ôtait telle province, la donnait à tel autre et ruinait tel port. Il choisit pour confident de sa ténébreuse politique ce François Arouet, ce génial étourneau qui écoute, subjugué, ces machinations de l’histoire et qui, à travers cet hurluberlu, entre dans la vie d’un roi tel qu’on n’en avait jamais vu : Charles XII. Il devient tellement familier de la maison du baron que le bruit court dans Paris qu’Arouet va être enlevé à la France par le roi de Suède qui veut se l’attacher. J.-B. Rousseau piqué de jalousie, répond – et il a raison – que Charles XII n’entend pas un mot de français, ignore tout de la poésie, « Un poète ne ferait pas jolie figure à une pareille cour », écrit-il. Or, Arouet veut toujours et partout faire jolie figure. On ne l’enlèvera donc pas pour la Suède. Mais tout en jouant les confidents – et le favori éventuel d’un roi à moitié mythique, il compose déjà l’Histoire de ce prince du Nord, il s’enrichit de mille anecdotes, il campe un héros bien réel et bien vivant, bref, il conçoit un autre chef-d’œuvre qui viendra au jour plus tard : l’Histoire de Charles XII. Il a l’air de perdre son temps, notre écureuil, on croit qu’il danse : il travaille.
Nous savons qu’il ne lui déplaît pas de sauter sur des branches pourries. Déjà le baron Goertz n’était pas très sain, mais son second perchoir, le baron Hogguers, autrichien ou suisse – on ne sait trop –, est franchement véreux. Brouillon, chimérique, encombré de mille connaissances politiques, déballant les secrets d’État, les secrets des alcôves royales, des cassettes privées et des Trésors publics, bref, comme l’autre, mi-diplomate, mi-aventurier, mais opulent, à la façon de ces gens-là, c’est-à-dire fastueux en frôlant la ruine, il était plein de savoir sans discernement, plein d’idées mais surtout folles. Avec ces créatures, il y a peut-être beaucoup à apprendre, mais à condition de ne les imiter en rien. Ce baron interlope habitait un domaine somptueux à Châtillon, son hospitalité était des plus larges – la société était nombreuse ; il n’avait ni le temps, ni le goût de choisir. Le parasite pullulait. J.-B. Rousseau nous raconte que Crébillon se faisait habiller par le Suisse. L’envie rend le poète moins charitable que l’aventurier :
Quel brillant habit Crébillon !
Flatteur gage d’un riche Suisse
Sans ces présents un vieux haillon
Couvrirait à peine ta cuisse.
C’est en pensant à ce milieu que François Arouet trouva l’inspiration de son poème Le Bourbier. Le titre suffit. Dans ces eaux troubles notre héros frétillait cependant. Les confidences des aventuriers couverts de diamants et de dentelles l’enchantaient. Il se sentait flatté d’avoir leur confiance. Comme il craint toujours que son titre de poète ne soit trop léger, il se sent ravi d’être pris au sérieux par ces gens sans scrupule mais pleins d’astuce. C’est un besoin de François Arouet d’être remarqué, d’être important, d’être sous le feu du projecteur. Il n’est pas dupe de ceux dont il recherche la considération, il est trop fin et trop peu naïf pour nourrir quelques illusions sur Le Bourbier. Mais quand l’opulent mécène le prend en aparté : « Je ne le dis qu’à vous, Sa Majesté Impériale et Royale est à un cheveu de ta banqueroute… alors, voici… » Arouet est transporté, ivre de vanité. Il se voit ministre occulte des grandes affaires de l’Europe. Et ce n’est pas une vaine rêverie. Cette contradiction apparente entre l’Arouet lucide et l’Arouet aveuglé par la vanité et l’ambition, lui fera faire du chemin et cueillir bien des épines. Il succombera toujours à la tentation d’être ou de paraître « quelqu’un ».
N’empêche que la police dont les rapports nous renseignent sur les fréquentations du jeune Arouet ne voit pas d’un bon œil ces engouements. Le régent connaissait ces amitiés pour des personnages que le gouvernement ne tolérait qu’avec répugnance et qu’il eût volontiers expulsés.
Bien sûr, François joue, nous le savons, mais le jeu est dangereux.
De son malheureux séjour à la Bastille, il trouva le moyen de se faire un privilège. C’est un courtisan-né, mais il est trop capricieux pour réussir tout à fait, trop libre aussi. Pourtant, quand il veut s’en donner la peine, il est irrésistible. Il fait présenter au duc d’Orléans un poème : La Bastille – nulle trace d’amertume, ni de rancœur : tout est enrubanné, poudré, frisé. Le régent ne trouve pas mauvais qu’on lui amène Arouet. Celui-ci ne se fait pas prier – et il répond au régent qui le remerciait du poème sur le séjour qu’on lui avait offert à la Bastille :
— Monseigneur, je trouverais fort bien si Sa Majesté voulait désormais se charger de ma nourriture, mais je supplie Votre Altesse de ne plus se charger de mon logement.
La grâce et la vivacité du tour, encore une fois, fait oublier l’impertinence, ou du moins la familiarité de la riposte. L’allusion à la nourriture n’est pas fortuite : il s’agissait d’une pension que le régent lui fit attribuer pour Œdipe. Ainsi, la vie allait du chaud au froid : une fois en prison, une fois pensionné ; comment se sentir abandonné ? On avait l’œil sur lui : pour lors on le caressait. La pension récompensait peut-être moins ses mérites de poète qu’elle ne l’engageait, avec cette force persuasive des louis d’or, à s’assagir, à rechercher la protection et les récompenses de la Cour qui ne demandait qu’à accueillir un poète si bien fait pour elle, et à laquelle un bon sujet, même doué du plus grand esprit, devait d’abord chercher à plaire. Comment Arouet n’aurait-il pas compris ce langage, cette musique ? S’il n’a pas compris, c’est parce qu’il n’a pas voulu comprendre.
Pourtant le régent lui témoigna encore sa bienveillance. Il lui fit cadeau d’une large médaille d’or pour marquer le succès d’Œdipe et il lui fit offrir également la chaîne pour la pendre à son cou. L’orfèvre qui devait la fabriquer se rendit chez Arouet pour lui demander quelle sorte de chaîne il désirait, « Une chaîne de puits », répondit l’insolent.
Mais, il voulait un grand nom pour y attacher la dédicace d’Œdipe. Il envoya un peu partout auprès des rois et des princes demander qu’on voulût bien accepter cette dédicace. Le régent ne répondit pas. Pourquoi ? Mais parce qu’il y a dans Œdipe une histoire d’inceste qui lui rappelait fâcheusement ce qu’Arouet racontait dans ses libelles. Arouet reporta sa dédicace sur la duchesse douairière d’Orléans. Sans succès. Puis il l’adressa au roi d’Angleterre, puis au duc de Lorraine à qui il offrait ainsi « Les premiers fruits de son talent. »
C’est aux dieux qu’on les doit et vous êtes le mien.
Pas de succès. Peut-être savaient-ils le cas qu’Arouet faisait des dieux – et des rois – et se souciaient-ils peu de recevoir cet encens empoisonné qui avait cependant le parfum le plus délicat de Paris.
La dédicace était signée : Arouet de Voltaire. C’est la première fois que le nom est imprimé. Pourquoi en 1719 ? Voici ce qu’il écrit à une actrice, Mlle Dunoyer : « Ne t’étonne pas, ma chère, de ce changement de nom, j’ai été si malheureux avec l’autre que je veux voir si celui-ci m’apportera le bonheur. »
Le voilà superstitieux ! « Arouet » porte-malheur et « Voltaire » porte-bonheur. Ne le prenons pas au mot, il estime ailleurs, et avec plus de raison peut-être, qu’ayant offensé beaucoup de gens avec des vers signés ou attribués à Arouet, il se lave des soupçons en changeant de nom. Ce n’était pas de nom qu’il fallait changer, c’est de génie. Voltaire est un Arouet qui ne fera que croître et embellir en génie et en virulence pendant encore soixante ans. Son nom deviendra le plus admiré et le plus haï de son siècle – et même du suivant. Il change de nom sans changer d’esprit, ni d’âme, ni de conduite. Il change… parce qu’il aime changer, même de domicile, il change par caprice, par dépit, par comédie, par palinodie ; il change pour entrer en scène. Le personnage qu’il va jouer ne saurait s’appeler que Voltaire, Arouet est anéanti, effacé de l’affiche, il n’existera plus que sur les grimoires du curé de Saint-André-des-Arcs. Notre héros s’est donné un nom, il s’est choisi un personnage et un rôle, il va composer la pièce. Le décor était fourni : l’Europe du XVIIIe siècle – l’Europe des Cours – et les comparses également : la fleur de la civilisation aux Temps des Lumières. Voltaire est donc né en 1719, dans la dédicace d’Œdipe.