Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 113 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

M. le président de Brosses gagne six fagots mais perd son siège à l’Académie.

M. le président de Brosses gagne six fagots

mais perd son siège à l’Académie.

 

En 1761, Voltaire devint membre de l’Académie de Bourgogne. Ce n’est pas pour l’éclat du titre qu’il accepta d’être académicien à Dijon mais comme il était constamment en procès, comme les hauts magistrats étaient tous académiciens, il trouva sans doute des commodités à appeler ses juges, « Cher Confrère et cher ami. »

Le plus étonnant personnage de cette académie était le président de Brosses. Nous le connaissons par son divertissant Voyage en Italie de 1739. C’est un des hommes les plus représentatifs de son temps. Érudit sans lourdeur, badin et sérieux, il domine son érudition et joue avec une vivacité pétillante au milieu de ses vastes connaissances. Rien ne l’embarrasse. Il porte sur ce qu’il voit, ce qu’il lit, un jugement rapide et sûr. Bourguignon et gaulois, aucune réalité ne lui fait peur et les gaudrioles les plus rabelaisiennes sont traitées par lui avec la même aisance qu’une harangue en trois points sur le droit romain. Il sait bien vivre et bien penser. Au physique, c’était un tout petit corps doué d’une pétulance et d’une force peu ordinaires : du vif-argent. Diderot écrit de lui : « Le président de Brosses que je respecte en habit ordinaire me fait mourir en habit de Palais, et le moyen de voir sans que les coins de la bouche ne se relèvent, une petite tête ironique, gaie, satirique perdue dans l’immensité d’une forêt de cheveux qui l’offusque et cette forêt descendant à droite et à gauche va s’emparer des trois quarts du reste de la petite figure. »

Ce petit homme que sa perruque aurait pu vêtir de pied en cap était un homme terrible. Et Voltaire, bec à bec avec lui, n’eut pas le dernier mot.

Tout commença entre eux par une lune de miel en 1756. Ils étaient faits pour s’entendre, même à demi-mot, ce qui ne les empêcha pas de parler de neuf heures à une heure lors de leur première rencontre. Ils s’embrassèrent en se quittant, s’écrivirent et, à les entendre, ils étaient les deux plus belles lumières de leur siècle.

Ce bel enthousiasme de Voltaire pour le président s’accrut d’un enthousiasme tout aussi grand pour la terre de Tournay dont il était propriétaire. Le président voulait la vendre, Voltaire voulait l’acheter. C’était simple – en apparence. On commença par des fleurs : Voltaire disait qu’il n’y avait pas de sommes assez grandes pour payer Tournay. Le président répondait qu’il donnerait sa terre et son comté pour rien au plus illustre écrivain du siècle. Cela dit, les finasseries des Arouet, et celle du robin de Dijon se donnèrent libre cours. Voltaire fit valoir de son mieux tous les défauts du domaine pour en diminuer le prix. Ces défauts étaient bien réels : la terre était pauvre, marécageuse, inculte, entrecoupée de bois sans valeur – le château « une masure ». Mais, répondait le président, à cette terre étaient attachés tous les droits féodaux, le titre de comte et les droits de Justice notamment. Voltaire était prêt à payer ces landes malsaines et cette ruine le prix d’un palais. Il l’avait trop dit mais il ne voulait plus le montrer. Le président voulait se défaire de ce domaine qui n’était qu’une charge et, hormis Voltaire, on ne voit pas qui se serait encombré d’un pareil fardeau. Avec habileté, le président fit monter le prix en misant sur l’envie que Voltaire avait de jouer le seigneur de village – il fit valoir aussi ses propres sentiments qui l’attachaient à cette terre depuis longtemps dans sa famille, ses aïeux y avaient élevé leurs enfants – et qui l’eût cru ? cette terre ne conférait pas seulement le titre de comte, elle garantissait l’immortalité – ou presque. Un talisman enterré dans le château faisait vivre ses habitants jusqu’à cent ans. Et d’alléguer des contes de nourrice, et d’étaler de vieilles généalogies avec le plus grand sérieux. Enfin, ces Messieurs maquignonnaient à l’envi. Le président encore mieux que Voltaire. L’affaire fut conclue à un prix exorbitant. En outre, les clauses de l’acte de vente restreignaient les droits de l’acquéreur – l’ancien propriétaire se réservait des droits et même celui de rachat. Le domaine restait grevé de servitudes coûteuses comme celle de faire des réparations au château et de dépenser au moins douze mille livres de frais d’entretien dans les trois années qui suivaient l’achat. C’était plus que ne rapportait le domaine.

Selon la coutume, à la signature de l’acte, l’acquéreur devait faire un cadeau. Voltaire offrit à Mme la présidente une superbe charrue-semoir ! Elle crut devenir enragée. Elle refusa la charrue. Elle s’attendait à des perles, à des fourrures ou à une somme. On se demande à quoi pensait Voltaire – il devait avoir à Ferney parmi le matériel neuf qu’il venait d’acheter une charrue qui faisait double emploi. Devant les remontrances du président, il reprit sa charrue et envoya cinquante louis à Madame qui, allant passer l’hiver à Paris, apprécia mieux ce présent que l’engin agricole.

Enfin, Voltaire eut sa récompense le jour de l’intronisation dans son comté. On le reçut avec tous les anciens usages dus à un nouveau seigneur : cloches à toute volée, messe, salves de mousqueterie, défilé des populations devant le seigneur planté sur un trône sous un dais et entouré de ses deux nièces en atours et diamants. Même la noblesse des environs s’était dérangée, chose qu’elle n’avait point faite pour Ferney. Sans doute la terre de Ferney était-elle moins noble. Voltaire grisé par ces fastes champêtres en oublia un moment le prix et les servitudes. Ce fut un beau jour.

Le lendemain tout changea. Un de ses paysans de Tournay à qui on volait des noix, s’embusqua, armé d’un vieux sabre, surprit le voleur et lui donna un coup de sabre sur le bras sans le tuer. Voilà le sabreur arrêté, emprisonné et sur le point d’être pendu. Tout cela incombait au seigneur, c’est-à-dire à Voltaire. Les juges sachant qu’il y avait du répondant firent le procès le plus entortillé et le plus coûteux qu’ils purent. Voltaire affolé, crie et écrit, en appelle à toutes les juridictions possibles à Genève, à Gex, à Dijon. Il ne veut plus être seigneur-justicier. Il s’aperçoit que les privilèges féodaux sont un honneur ruineux. Les robins le laissent gémir – il paiera. Pour ce procès, les juges de Gex firent citer cinquante-deux témoins ! Cinquante-deux témoins aux frais de Voltaire pour six noix volées et un coup de sabre donné par la main d’un imbécile sur le bras d’un coquin. Cela se passait au moment où le curé de Moens lui donnait tant de soucis. On s’imagine que le président et les juges et les procureurs devaient succomber sous les plaintes, récriminations, requêtes et appels à l’aide du malheureux comte de Tournay. Il avait voulu être seigneur – qu’il le soit et qu’il paie ! Il pensa que la féodalité était une épouvantable affaire. La vanité aussi, d’ailleurs.

Le président se félicitait de s’être débarrassé sur Voltaire de ces « privilèges » ruineux. Celui-ci ayant besoin de bois de chauffage trouva du bois coupé sur sa terre de Tournay. Il le fit prendre et le fit brûler dans sa cheminée. S’il avait bien lu son contrat, il aurait pu voir que ce bois appartenait à l’ancien propriétaire – ou du moins au gérant de celui-ci, un nommé Charlot. Charlot réclama ses fagots. Voltaire l’envoie s’occuper d’autres terres que de celles de Tournay. Charlot alerte le président. Celui-ci était déjà au courant. D’ailleurs il avait déjà fait remarquer à Voltaire, dans les formes courtoises mais précises qu’on coupait trop d’arbres, qu’on n’avait pas fait les réparations prévues, que… que… Charlot était l’espion du président sur une terre qui tout en appartenant à Voltaire était contrôlée par son ancien propriétaire. C’était insupportable. Le ton s’aigrissait entre le président et lui. Le président, cet avare, réclamait 281 livres pour les fagots brûlés et Voltaire était bien décidé à faire un procès sa vie durant plutôt que de les donner. Les deux parties étaient également chicanières, tenaces et coriaces. Voltaire alla jusqu’à dire et écrire que, en sa qualité de président, M. de Brosses tenait tous les juges de Bourgogne à sa dévotion et qu’un jugement où le président serait partie ne pourrait être qu’une iniquité. Fureur du président qui met en demeure Voltaire de payer Charlot. M. de Brosses allait attaquer Charlot si celui-ci ne le payait pas. Il ne resterait alors à Charlot qu’à se retourner contre Voltaire. C’est ce que désirait le président qui pourrait de la sorte faire un procès au seigneur de Tournay par personne interposée. Ainsi, l’illustre et richissime Voltaire pourrait être battu en justice par un obscur gérant de ferme. Ce serait tout à l’honneur de la magistrature d’avoir fait rendre à l’opulent accapareur, les six fagots qu’il avait volés à un pauvre homme.

Et tout cela pour 281 francs. La mauvaise foi, la hargne de ces deux petits hommes endiablés, l’un enfoui sous sa perruque, l’autre sous un bonnet de fourrure, griffonnant rageusement leurs plaintes mesquines, est un spectacle ahurissant. Ces deux hommes très riches, se donnent en spectacle pour quelques brassées de bois que leurs domestiques jettent dans les cheminées sans même y prendre garde. L’exaspération de Voltaire était à son comble, car il perdait tout appui auprès des tribunaux de Dijon. Même si, en droit strict, le président ou son mandataire avait droit à ces fagots, Voltaire estimait qu’on lui avait fait payer assez cher la propriété pour les lui laisser. C’est ce qu’on conseilla de faire au président : « C’est donc à dire, écrit-il, qu’il faut les lui donner (les fagots) parce qu’il est impertinent. Là-dessus on dit : c’est un homme dangereux. Et à cause de cela faut-il donc le laisser être méchant impunément ? Ce sont au contraire ces sortes de gens-là qu’il faut châtier. Je ne le crains pas. Je ne fais pas le Pompignan. »

À la fin, tant de gens s’en mêlèrent que le procès fut évité. Voltaire versa les 281 livres aux pauvres et le président donna un reçu comme s’il avait été payé des fagots. La paix se fit. Là-dessus Mme la présidente mourut. Voltaire allait envoyer ses condoléances mais il ne le fit pas, il estima que la paix était de trop fraîche date.

Nous connaissons assez nos personnages pour que cette absence de rancune nous rassure. En effet, le président qui avait du talent et des mérites guignait un siège à l’Académie. Il fit des sondages pour savoir si sa candidature serait agréée. M. de Voltaire s’employa alors à lui faire comprendre que six fagots de bois lui avaient irrémédiablement obstrué la porte de l’Académie.

Tout cela n’est pas très glorieux. Laissons donc là le petit Arouet, le rejeton des robins de Saint-Loup et son procès – et revenons à Voltaire, au grand et généreux défenseur de la vraie justice, de la liberté et de l’honneur des hommes, laissons tomber en cendres ces six fagots et vivons avec le champion d’une affaire inouïe, insondable, l’affaire Calas qui est tout aussi bien l’affaire Voltaire.