Voltaire ou la royauté de l'esprit
La Sirène de Potsdam connaît plus d’une chanson.
La Sirène de Potsdam
connaît plus d’une chanson.
Depuis la mort d’Émilie. Frédéric se faisait de plus en plus pressant. Les beaux jours de leurs enthousiastes débuts semblaient revivre. Voltaire en fut touché : « Je sens à la lecture de votre lettre que si j’avais un peu de santé je partirais sur-le-champ, fussiez-vous à Königsberg. » Mais c’est l’hiver. Pour un homme qui grelotte en plein été, ce n’est pas l’heure de courir les routes d’Allemagne. Il promet de partir dès les beaux jours. Il charge de poésies Baculard d’Arnaud qui va rejoindre Frédéric à Berlin. Il espère que Baculard qui est son obligé et l’ami de Mme Denis, le servira auprès de Frédéric. Ce médiocre fabricant de littérature était né dans le comtat Venaissin en 1718 – il mourut en 1805. Il resta environ un an en Prusse. Il composait des pièces fort sombres, il aimait le genre lugubre et le public le suivit assez bien pendant un temps. Il n’en finit pas moins dans la misère et eut ainsi le lugubre à demeure.
Voltaire l’avait aidé, en ses débuts, de ses conseils et de sa bourse. Voici comment il en fut récompensé. Thiériot apprit bientôt à Voltaire à quoi Frédéric et Baculard employaient leurs talents de poètes : ils faisaient des vers sur la décadence de Voltaire ! Frédéric affirmait qu’il préférait désormais : « au couchant d’un beau jour (Voltaire) une plus belle aurore. » (le Baculard !). Enivré celui-ci répondait :
À ce prix j’ose me flatter
D’égaler l’éclat de Voltaire.
Quand Thiériot vint apporter ces nouvelles, Voltaire était au lit. Baculard se trouvait en faveur ! Et au détriment de qui ? De son bienfaiteur ! Voyons ces vers ! cria le poète outragé. Quand il arriva au passage du « couchant et l’aurore », il bondit hors du lit et courut en tous sens dans la chambre, la bannière au vent, sautant, trépignant de toute sa maigreur, prenant à partie Frédéric : « Qu’il se mêle donc de régner ! » répétait-il. Il se sentit si menacé qu’il jura d’aller à Berlin pour remettre de l’ordre dans les idées du roi de Prusse relatives au Parnasse français. Ce que n’avaient pu ni les supplications, ni les offres les plus tentantes, une blessure d’amour-propre l’obtint. Marmontel dit qu’il soupçonna Frédéric d’avoir sciemment donné cette piqûre à Voltaire pour le décider à venir se défendre. Si cela est, Frédéric est un admirable psychologue qui connaissait son Voltaire sur la pointe d’une aiguille. Le stratagème réussit – et le plus étonnant c’est qu’il fit même oublier à Voltaire un grief récent qu’il avait contre Frédéric. Celui-ci avait refusé de lui prêter 1 000 louis. Voltaire n’avait nul besoin de la somme mais le refus l’avait ulcéré. Pour lors, il ne s’agissait plus d’argent mais de vanité littéraire : « la gloire » allait une fois de plus jeter Voltaire dans les grands chemins.
Le départ ne fut pas un coup de tête : les deux compères se livrèrent à leur marchandage habituel. L’objet du marchandage fut la nièce. Frédéric voulait bien défrayer Voltaire de tout, mais il ne voulait pas de la nièce. Or, Voltaire tenait à se faire accompagner de Mme Denis. Frédéric n’avait pas voulu d’Émilie, ce n’était pas pour se charger de la grosse Denis. Il n’avait que faire de ce genre d’ornement ni à sa Cour, ni dans ses académies, ni dans son lit. Si elle veut venir, qu’elle paie ses frais ! À la rigueur, on la recevra, mais qu’elle ne demande pas à être remboursée. Quant à Voltaire, il précise bien tous les frais que va lui causer ce voyage, il expose le détail de ses exigences pour le carrosse, l’entretien de son ménage durant son absence (Mme Denis, de quoi vivra-t-elle si on l’abandonne ?), sans oublier les frais de ses maladies futures et inévitables. « Je ne veux pas vous être à charge », écrit-il au roi. Et il lui demande 4 000 écus d’Allemagne à titre d’avances. Il s’engage à les rembourser. Si Frédéric accepte, Voltaire partira sous quatre jours. « Mon corps aurait beau souffrir je te ferai bien aller », ajoute-t-il. N’est-on pas stoïcien pour 4 000 écus tombant d’une main royale ?
Quelle tête fit Frédéric ? Refuser cette avance à un ami riche et solvable, c’était la brouille. Verser la somme, quel crève-cœur ! Et si Voltaire rechignait pour rembourser, verrait-on un roi chicaner un poète ? Toute l’Europe se rirait du roi. Il semble que Voltaire comptait sur ces hésitations – il s’attendait presque à un refus et comme la rage était passée, il n’était plus aussi pressé d’aller en Prusse, il ne partirait que si ce voyage se présentait comme une bonne affaire. Tels sont nos deux amis. Il ne sont pas toujours sublimes.
Frédéric accepte. Il cache sa grimace sous un voile de poésie mythologique. Il se compare à Jupiter et Voltaire est sa Danaé. Voltaire ricane et accepte d’être Danaé en empochant les 4 000 écus :
Votre très vieille Danaé
Va quitter son petit ménage
Pour le beau séjour étoilé
Dont elle est indigne à son âge.
La vieille coquette ose avouer qu’elle aime :
Son Jupiter et non sa pluie
Mais c’est en vain que l’on médit
De ces gouttes très salutaires
Au siècle de fer où l’on vil
Ces gouttes d’or sont nécessaires.
Ce marivaudage autour d’un sac de ducats d’or ne nous permet pas de nourrir beaucoup d’illusions sur l’amour de Jupiter et de Danaé. En effet, sans enthousiasme, Voltaire se résolut à partir. Il attendit jusqu’à la dernière minute un signe de la Cour qui l’eût retenu. Ni le roi, ni la favorite ne le firent. Il avait laissé entendre qu’il remplirait avec zèle, avec délices, l’emploi d’intendant des Plaisirs du Roi. Mais le duc de La Vallière s’en acquittait à merveille – et on ne redoutait pas ses impertinences. Voltaire avait fatigué bien des gens. Ses derniers démêlés avec Fréron avaient indisposé jusqu’à ses amis. Mme de Pompadour elle-même pouvait se plaindre des familiarités de Voltaire. Un jour, en mangeant des cailles, la marquise hasarda le mot « grassouillette ». Voltaire lui fit remarquer que ce mot venait de la rue et ne pouvait entrer à la Cour. Et à trop haute voix – il fallait briller jusqu’au bout de la table – il improvisa ces deux vers :
Grassouillette, entre nous, me semble un peu caillette
Je vous le dis tout bas, belle Pompadourette.
On ne manqua pas de faire savoir à la marquise que le roi serait fâché d’apprendre la familiarité que Voltaire avait avec elle. Et comment le roi ne l’eût-il pas apprise ?
Quand Voltaire perdant tout espoir d’être retenu vint demander à Louis XV la permission de sortir du royaume, le roi lui répondit qu’il pouvait en sortir quand il voudrait et il lui tourna le dos.
La marquise reçut un peu moins fraîchement les adieux du poète. Bien qu’elle sût que Frédéric la détestait, elle pria Voltaire de présenter ses respects au roi de Prusse et d’y mettre toute l’amabilité qu’il pourrait. Le poète devait s’acquitter en effet de sa commission. Frédéric lui répondit sèchement : « Je ne la connais pas. » Et pour ne pas contrister Pompadourette, Voltaire lui fit un compte-rendu à sa façon de la rebuffade. Appelant Frédéric « Achille » il écrit à Mme de Pompadour que le roi l’a chargé de la remercier :
J’ai l’honneur de la part d’Achille
De rendre grâces à Vénus.
Voilà ce qu’est devenu le brutal : « Je ne la connais pas. » Ô vérité des cours et des poètes courtisans.
En dépit de son talent, de son charme, de ses flatteries, Voltaire n’avait pas réussi à séduire Versailles : son départ soulagea tout le monde, il faut en convenir.
Mais ce ne fut pas si simple. Un Voltaire ne quitte pas la scène comme un Maupertuis, ou un Baculard d’Arnaud. En sortant, il laisse un vide et une certaine rumeur.
Les d’Argental, eux, désapprouvaient ce départ. Ils voulurent croire que ce n’était qu’une escapade à Berlin comme il y en avait déjà eu d’autres. Mais ils étaient tout à fait hostiles à une installation définitive en Prusse. Une rupture totale du poète et de la France leur déplaisait et ils l’écrivirent à Voltaire qui en fit une maladie. Mais « la maladie » guérit et il persévéra dans son projet. Les d’Argental n’étaient pas seuls à blâmer ce départ tapageur. La réputation de Voltaire fut ternie à la Cour et à la Ville. On était assez satisfait d’être débarrassé de lui, mais on était choqué qu’il allât briller à la Cour de Potsdam. Quand Frédéric fit demander à Louis XV de lui laisser Voltaire, Louis XV répondit qu’il pouvait bien le garder. En petit comité, le roi disait que cela faisait un fou de moins à sa cour et un de plus à celle de Frédéric. La charge d’historiographe fut retirée au poète et attribuée à Duclos. Le roi, pourtant, toujours grand seigneur, lui laissa sa pension de 2 000 livres. Mais cet air de désinvolture du roi et de Mme de Pompadour ne saurait dissimuler tout à fait leur déconvenue : l’attitude de Voltaire leur parut moins hostile que malséante. Ce sentiment se répandit vite ce qui fit écrire à Voltaire, non sans justesse d’ailleurs : « Il est plaisant que les gens de Lettres qui auraient voulu m’exterminer il y a un an, crient actuellement contre mon éloignement et l’appellent désertion. Il semble qu’on soit fâché d’avoir perdu sa victime. »
Il était bien renseigné : c’est bien de déserteur qu’on le traitait.
Il y a du dépit dans l’attitude de Paris et de la Cour à l’égard de ce « déserteur ». Il avait excédé la patience des gens, beaucoup le détestaient et le jalousaient, mais ses ennemis mêmes admiraient son talent et son intelligence et les plus enragés considéraient qu’il appartenait à Paris. Ils étaient près de croire qu’en fuyant leurs persécutions, il les trahissait. Et Voltaire exagérait à peine en disant que son départ les privait de leur victime. Aussi le représentait-on sur des estampes grossières coiffé d’un bonnet d’ours : « Voltaire le Prussien, un sou ! » criaient les vendeurs de rue. Les uns l’accusaient d’avoir agi par avarice et de s’être fait attribuer des pensions de favorite. C’était mal connaître Frédéric, qui pouvait bien appeler son favori Danaé, sans pour cela être entraîné à la dépense. Les autres, comme lord Chesterfield s’interrogeaient et n’arrivaient pas à découvrir les vrais mobiles de la désertion – ils la trouvaient absurde quels que fussent les profits que Voltaire pût en retirer. Changer Paris pour Berlin, c’était, pour Chesterfield, faire un marché de dupe. Toutefois, le lord, en homme avisé pensait que désormais Voltaire n’aurait plus à se contenir. Il échapperait à la fois à la censure et à ses ennemis. Sa pensée pourrait bondir avec hardiesse et sa plume se faire plus acérée que jamais – plus dangereuse que jamais pour le pays et les institutions qui l’avaient ainsi laissé échapper à leur contrôle et l’avaient laissé partir, aigri.
Chesterfield a vu juste. Versailles a eu tort de ne pas retenir l’enfant terrible. Paris absorbait, dans ses vaines chamailleries, beaucoup de la combativité de Voltaire. Ses colères ridicules, ses libelles indignes contre les Desfontaines et les Fréron lui faisaient négliger sa haine envers les diverses formes de la tyrannie, de l’injustice et du fanatisme. Désormais, dans son exil doré, protégé par un roi-philosophe, il pourrait donner la mesure de son agressivité.
Mais pour agir différemment il aurait fallu que Versailles ne fût pas Versailles – c’est-à-dire que la Cour et ses conseillers fussent moins grands seigneurs mais plus habiles et moins hautains. Alors, ils eussent comblé Voltaire de ce qu’il aimait le plus au monde après le travail : les honneurs, les rubans, les cajoleries. Il eût fait des mots impertinents ? Qu’importe : Ses mots n’auraient pas franchi les glaces et les dorures de Versailles. Louis XV aurait dû le nommer intendant des spectacles, surintendant des menus-plaisirs et même des grands, ordonnateur suprême des ballets, des harangues, des cortèges. Voltaire eût fait défiler dans des mises en scène nobles et exquises tous les corps de l’État au pied du Trône. Les Académies auraient évolué comme un lent et harmonieux ballet et Voltaire eût adressé des coups d’œil complices à l’abbé d’Olivet et ironiques à l’Âne de Mirepoix. Il aurait dressé des théâtres à tous les carrefours de Paris, sous tous les marchés couverts de France et sur tous les parvis – et Dieu le pardonne ! sur les autels mêmes. Et si un dévot eût crié au sacrilège, Voltaire eût ricané : « Ma comédie vaut bien la vôtre. » Le Clergé, la Noblesse et le Tiers État auraient ainsi formé une harmonie sociale sous la forme d’un opéra universel, entrecoupé de déclamations raciniennes et d’intermèdes musicaux composés par Rameau et dansés par toutes les Guimard de France. Enivré de théâtre et d’honneurs, homme de Cour jusqu’à la frénésie, Voltaire enrobé dans la faveur royale n’eût jeté contre la Cour et l’Église que des flèches enrubannées. Mais…
Mais il devait obéir à un autre destin. Les grands hommes en ont souvent plusieurs à leur disposition. Celui que suivait Voltaire devait passer par Frédéric II. Il ne s’agissait plus de ces frivolités de Cour où il se serait anéanti, il ne s’agissait plus désormais que de voir plus clair et plus loin que les autres, que de trop parler tout en parlant mieux que quiconque, et de publier à travers l’Europe de petits livres qui se répandraient comme des flammèches et iraient porter le feu dans les idées reçues, les superstitions, la suffisance ignare et l’injustice.
La rupture avec Versailles, avec Paris, c’est la grande rupture dans la vie de Voltaire. La mort d’Émilie l’avait dégagé de ses liens les plus forts avec la France, elle avait préparé le grand départ. En ce printemps de 1750, il a cinquante-six ans, c’est fait : il s’en va… Est-ce une fuite, une désertion, une trahison, ou une évasion ? Qu’on l’appelle comme on voudra ce départ est pathétique. Voltaire, enfant de Paris, ne sera plus parisien. Il n’entrera plus dans sa ville qu’au terme de sa vie, il y rentrera comme une idole, et en sortira momie. Paris, c’est fini… Le sait-il ? A-t-il ressenti la déchirure des chairs vivantes ?
Après cet arrachement, Voltaire ne sera même plus tout à fait français. Quand il reviendra de Prusse, il sera un Français sans la France, un Français sans frontières, un Français de l’Intelligence – sans la France des entrailles. Il sera un Européen et par là encore, un homme exemplaire – toujours plus humain.
V l i â é d i
Voltaire âgé de vingt-quatre ans,
par Nicolas de Largillierre, 1718.
Don de M. et Mme Massimo Uleri
au Musée National de Versailles
Voltaire âgé de quarante-deux ans,
par Maurice Quentin de La Tour, 1736.
Château de Ferney.
La marquise du Châtelet
par Jean-Marc Nattier.
Château de Ferney.
Le duc de Richelieu,
par Louis Tocqué.
Vue de Cirey. Peinture anonyme.
Genève, Institut et Musée Voltaire
les Délices.
Le lever de Voltaire,
par Jean Huber.
Leningrad, Musée de l’Ermitage.
Le déjeuner de Voltaire,
par Jean Huber.
Leningrad, Musée de l’Ermitage.
Voltaire jouant aux échecs,
par Jean Huber.
Leningrad, Musée de l’Ermitage.
Voltaire recevant des visiteurs,
par Jean Huber.
Leningrad, Musée de l’Ermitage.
Voltaire plantant des arbres,
par Jean Huber.
Leningrad, Musée de l’Ermitage.
Voltaire corrigeant un cheval qui rue,
par Jean Huber.
Leningrad, Musée de l’Ermitage.
Voltaire montant à cheval,
par Jean Huber.
Leningrad, Musée de l’Ermitage.
Voltaire en cabriolet,
par Jean Huber.
Leningrad, Musée de l’Ermitage.
Voltaire dans une scène théâtrale,
par jean Huber.
Leningrad, Musée de l’Ermitage.
Voltaire et les paysans,
par Jean Huber.
Cham (Zoug, Suisse), collection Naville.
Voltaire nu,
par Jean-Baptiste Pigalle, 1772.
Orléans, Musée des Beaux-Arts.