Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 33 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Apparition de la Déesse.

 

 

Le lieu n’était pas très riant. C’était une ruelle – la rue Jacques-des-Brosses – « dans le plus vilain quartier de Paris, dans la plus vieille maison, plus étourdi du bruit des cloches qu’un sacristain. Mais je ferai tant de bruit avec ma lyre que le bruit des cloches ne me sera plus rien. » Les sots se moquaient de lui parce qu’ils croyaient qu’il s’était logé là pour la raison qu’il en donnait, c’est-à-dire pour admirer le portail Saint-Gervais. C’est bien là un rire de sots ! Il avait une raison bien plus positive. Dans cette ruelle habitait un sieur Dumoulin – qui n’était qu’un prête-nom pour Voltaire – négociant en grains et paille et qui avait eu l’idée de fabriquer du papier de paille ! Excellente idée ! Mais il manquait de finances – Voltaire les fournit et l’affaire marcha : voilà Voltaire fabricant de papier d’emballage. C’est pourquoi il vient habiter ce quartier : pour avoir un œil sur le portail, et l’autre – le bon ! – sur son fabricant de papier de paille. Cela ne l’empêche pas d’être malade – ni d’écrire, ni de donner à souper dans son gîte. Ne croyons surtout pas qu’il était inconfortable comme il veut bien le dire – ceux qui y passaient le trouvaient fort bien installé. Il n’en saurait être autrement.

Un soir, un beau carrosse, en difficulté dans la ruelle, réussit néanmoins à déposer à sa porte trois visiteurs, en bonne fortune, qui venaient relancer le poète dans sa retraite. Il leur offrit à souper, mais ils refusèrent par discrétion parce que c’était la première fois qu’ils venaient chez lui. Il leur fit promettre de revenir :

Ciel ! que j’entendrais s’écrier

Marianne ma cuisinière

Si la duchesse de Saint-Pierre

Du Châtelet et Forcalquier

Venaient souper dans ma tanière !

C’est lui qui nomme ses visiteurs : le comte de Forcalquier, fils du maréchal de Brancas était l’amant de la duchesse, la marquise du Châtelet n’avait pas d’amant – momentanément. Elle n’avait pas osé venir seule, les autres l’avaient amenée. Bientôt, elle osera. La duchesse était fort bonne amie, elle avait voulu faciliter les choses et c’est elle qui avait eu l’idée de forcer la porte du poète et de lui amener Mme du Châtelet. C’était une idée remarquable : ils formèrent le plus aimable quadrille du monde et s’en furent dîner ce jour-là dans une auberge de Charonne d’une fricassée de poulet. Voltaire et la marquise n’oublièrent jamais ce dîner où se scella une entente, un amour, une amitié qui dura dix-sept ans et ne finit que par la mort. Cette soirée est une de ces réussites qu’un hasard bénit fait naître, on ne sait pourquoi, dans la vie. Forcalquier était plein d’entrain, c’était un bel homme plein de mérite et de feu ; sa compagnie ne devait pas être maussade ! Mlle de Flammarens disait de lui qu’« il éclairait une chambre lorsqu’il entrait ». Ce n’était pas un petit compliment. Mme de Saint-Pierre était exquise, elle rayonnait du bonheur de posséder un tel amant et elle voulait que tout le monde rayonnât. Dès ce soir-là. Voltaire et Mme du Châtelet s’adorèrent. Le monde ne tarda pas à apprendre la nouvelle. Le monde ne savait peut-être pas encore ce que nous savons, c’est qu’une des femmes, les plus savantes et les plus galantes de son temps venait de s’engager avec le plus grand écrivain dans la liaison amoureuse la plus célèbre de l’histoire littéraire du XVIIIe siècle. N’auraient-ils réussi que cet accord presque miraculeux d’une femme savante et d’un poète turbulent, qu’ils mériteraient un salut de la postérité. Car c’est un miracle que la malveillance a respecté – et que le marquis du Châtelet a béni. Et on dira après cela que le monde est mal fait !

Voltaire connaissait Mme du Châtelet depuis longtemps. Elle était encore enfant lorsque son père, le baron de Breteuil, avait si bien aidé Voltaire à sortir de la Bastille. Il avait toujours gardé les meilleures relations avec cette famille à laquelle il allait désormais se sentir bien plus étroitement lié. Les deux amants se comportent avec un naturel parfait : la liberté dont jouissent certains êtres dans la société du XVIIIe siècle est assez stupéfiante. En aristocrate, Voltaire s’installe le plus naturellement du monde dans sa liaison. Mme du Châtelet de même. Beaucoup de gens mariés de cette époque n’avaient pas une vie conjugale aussi unie que celle de Voltaire et Mme du Châtelet. Le ménage du marquis du Châtelet est, en fait, le faux-ménage ; le vrai, c’est Voltaire-Émilie.

Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil est née le 17 décembre 1706. Elle avait donc vingt-sept ans lorsqu’elle fit son apparition dans « la tanière » du portail Saint-Gervais. Elle était mariée depuis sept ans au marquis du Châtelet. Mais il ne lui avait pas fallu tout ce temps pour s’apercevoir que son brave homme de mari n’était guère qu’un brave homme. Les Châtelet ne roulaient pas sur l’or, les Breteuil étaient riches. Les finances du ménage tenaient, hélas ! plus de celles des Châtelet que de celles des Breteuil… Par malheur, Émilie avait gardé ses goûts Breteuil, et quelques autres fort dispendieux : la manie du jeu et un amour délirant des pierreries. Elle était la première à rire de ces travers, et la dernière à s’en corriger. On se doute que ce n’est pas pour ces raisons que Voltaire fut ébloui par Émilie et que, pour la première et dernière fois de sa vie, il fut éperdument et profondément amoureux. Cet attachement n’eut jamais les frénésies, ni les ivresses de la passion, mais il en connut les angoisses, quelques violences et une exquise tendresse.

L’a-t-elle fasciné par sa beauté ? Il ne faut pas trop le croire en dépit des compliments d’usage. Elle n’était pas aussi mal que Mme du Deffand le dit dans ce portrait malveillant qu’on se repasse de génération en génération, chaque fois qu’on parle de Voltaire et de Mme du Châtelet. Ce portrait n’est célèbre que par sa méchanceté. La fausseté de l’ensemble est cependant faite de certains détails vrais. Le voici dans ses grandes lignes :

« Représentez-vous une grande femme sèche, sans hanches, la poitrine étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très petite tête, le visage aigu, le nez pointu, deux petits yeux vert de mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Émilie… »

Pourquoi l’appellerait-on la Belle Émilie, si elle était telle que la peint Mme du Deffand ? Par antiphrase ? Non, elle méritait, au moins pour certains d’être appelée Belle Émilie, parce qu’elle était belle, d’une certaine façon. La mauvaise foi de Mme du Deffand est évidente ; nous ne sommes pas obligés de la croire, laissons-la plutôt ajouter quelques retouches au portrait. Elle n’épargne rien, ni les frisures, ni les pompons, ni les pierreries, ni la verroterie dont s’adorne Émilie – « comme elle veut être belle en dépit de la nature et magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles ».

La haine fait dérailler Mme du Deffand, d’ordinaire tout aussi méchante, mais plus fine. Nous ne saurions croire que la gêne très relative du ménage du Châtelet, qui permettait cependant à Émilie d’avoir des diamants, l’empêchait de changer de bas et de chemise. Mais il y a du vrai dans la profusion des colifichets et des pierreries. Là, elle tombe juste. Lorsque Émilie dans ses jours de frénésie apparaissait scintillante de diamants – peut-être un peu faux ! – fardée à faire peur, bardée de mille rubans multicolores et papillonnants, on trouvait, non sans malice, qu’elle représentait assez une mule pontificale processionnant des reliques.

Ce goût n’était pas celui de Voltaire – il le supportait en gémissant. Mais le plus curieux, c’est qu’Émilie elle-même le trouvait mauvais – mais elle ne pouvait s’en passer. Ses portraits ne nous la montrent pas laide du tout. Elle a peut-être la bouche un peu enfoncée, le nez un peu long – mais le teint n’est pas noiraud ! Les peintres sont peut-être plus aimables que Mme du Deffand – peut-être sont-ils un peu menteurs. Qu’elle ait la charpente osseuse, c’est bien possible ; cela lui donnait l’air majestueux. Et pourquoi lui reprocher ses yeux vert de mer ? Tout le monde est d’accord : ces yeux sont beaux, très beaux, le regard est aimable, extrêmement intelligent, resplendissant. On ne voit que ce regard : elle aussi est capable d’éclairer le salon où elle entre ; elle n’avait vraiment pas besoin de tant de diamants avec de telles prunelles. C’est cet éclat que n’a pu lui pardonner Mme du Deffand et c’est lui qui a fasciné Voltaire.

Sans doute n’était-elle pas une jolie poupée – non, ce n’était pas « un saxe ». Mais elle avait des côtés de beauté. Et qui sait, après tout, si ses grands bras, ses grandes jambes et ses grands pieds n’avaient pas leur charme pour l’Écureuil ?

C’est ainsi qu’en dépit de l’envie, Voltaire adora son Émilie telle qu’elle était mais surtout en raison de cette supériorité du cœur et de l’intelligence qui la rendait digne de lui. Il l’aima aussi parce qu’elle fut sa distraction quotidienne. Elle l’amusa par ses caprices ; il lui pardonna ses entêtements, ses colères criardes et même, de temps en temps, ses infidélités. Bref, elle était admirablement insupportable et apportait à son amant les joies de l’amitié et les plaisirs de l’amour dont il put grâce à elle savourer toutes les inquiétudes, les chamailleries et les enivrantes réconciliations. Elle lui donna tout, sauf l’ennui !