Voltaire ou la royauté de l'esprit
Mme Denis entre en scène et y reste.
À la suite de cette algarade, Voltaire se persuade que le Rousseau qui l’avait nargué était Jean-Jacques. Il n’en était rien, mais on rapporta la chose à Jean-Jacques qui écrivit à Voltaire pour se disculper : il n’était pas dans la salle ce jour-là, et, en aucune manière, il n’eut voulu déplaire à M. de Voltaire. Jean-Jacques était encore en ce mois de janvier 1750, presque inconnu. Quelques mois plus tard, il allait devenir célèbre.
Ainsi, quatre mois après la mort d’Émilie, la vie reprenait ses droits par la grâce du théâtre. Frédéric II n’avait eu qu’un tort : parler trop tôt de consolation.
La veuve Denis s’installa rue Traversière pour Noël 1749. Son mari était mort en 1744, cinq ans plus tôt : elle était consolée depuis cinq ans. Ses pleurs avaient eu plus d’abondance que de durée. Elle retrouva son oncle à peu près remis, ils unirent donc, pour le meilleur et pour le pire, leurs veuvages respectifs.
Mme Denis avait d’abord cherché des compensations auprès de Baculard d’Arnaud qui voulut l’épouser. Ils se livrèrent à des galanteries de parole et de plume, puis à d’autres moins platoniques qui trouvèrent leur fin en soi.
Voltaire encense beaucoup sa nièce. Les contemporains sont bien moins enthousiastes. Son oncle lui attribue de l’esprit : elle n’était que bavarde et indiscrète. Elle se piquait d’aisance et de liberté : elle tomba dans le dévergondage. Avec des manières, de la beauté – ou du charme – et un grain d’esprit, elle aurait pu s’en tirer comme bien d’autres non sans gloire et profit. Mais ces vertus aériennes et inaccessibles manquaient à la nièce. Elle était gourmande, jouisseuse, elle s’empiffrait : bientôt elle s’empâta. Sans pitié, les années pour elle comptaient double. Cette oie jouait Zaïre et son oncle s’extasiait (il avait ses raisons, l’oncle, l’oncle qui aimait ses maîtresses comme un père). Un jour, un flatteur pour complaire à l’oncle, félicitait la nièce de jouer si bien, elle minauda, faisant la modeste : « Il faudrait être jeune et belle. » Et quelqu’un d’ajouter : « Vous êtes bien la preuve du contraire. »
Marmontel qui est pourtant tout miel, tout sucre avec le couple dit que « c’est une femme aimable malgré sa laideur ». Il n’y a plus de doute. Ses portraitistes l’ont flattée. Elle singeait les manières de son oncle et cela lui donna une apparence de goût et de conversation. Autant de pris sur sa vulgarité foncière.
Par malheur, elle voulut aussi faire courir sa plume et écrire des comédies. Ce penchant inquiétait Voltaire car lorsqu’une comédie est écrite, on veut la faire jouer, et si les spectateurs ne rient pas, l’auteur, les comédiens et l’oncle pleurent. Il étouffa ce génie naissant et peu prometteur.
La Cour, la ville, le peuple étaient passionnés de théâtre. On dressait des tréteaux partout. Le roi et les grands seigneurs jouaient à Versailles dans les Cabinets. On jouait sur les places, dans les foires, dans les arrière-cours, dans les salons et jusque sous les combles. Voltaire remarqua au cours d’une de ces représentations un jeune acteur dont le jeu lui parut étonnant de justesse, de force, de vivacité. Il l’invita à venir rue Traversière : il lui sauta au cou, le régala de café et de chocolat et lui parla de son talent avec une chaleur qui enivra le jeune homme. Voltaire venait de découvrir Le Kain, un des acteurs les plus doués que la France ait connus. Le Kain était laid, d’une laideur expressive mais qui était pourtant un obstacle et qu’il dut surmonter à force de talent et de travail. Il dit à Voltaire qu’il possédait un peu de bien et qu’il allait le consacrer entièrement au théâtre car il sentait qu’il ne pouvait vivre que sur les planches. Voltaire épouvanté et charmé par ce sacrifice s’écria : « Ah ! croyez-moi, ne prenez jamais ce parti-là ! Jouez la comédie pour votre plaisir mais n’en faites jamais votre état. » Et il prêta sur l’heure dix mille livres à ce garçon pour lui permettre de s’établir : « Vous me les rendrez quand vous pourrez. »
Il ne s’agit pas d’une aumône (près de dix millions d’A.F.). Avec quelle spontanéité, il offre cet argent à ce jeune homme ! Même J.-J. Rousseau qui ne l’aimait guère a reconnu la beauté de ces élans de générosité : « Je ne sache point d’homme sur la terre dont les premiers mouvements aient été plus beaux. » J.-J. Rousseau sous-entend qu’il y avait les autres, mais ceux-ci n’effacent pas les premiers. Disons que les seconds existent aussi bien que les premiers que les malveillants veulent trop oublier.
Le Kain fut abasourdi par tant de générosité. Avant de le laisser partir, Voltaire lui demanda de lui réciter quelques vers. L’autre, étourdiment, choisit un texte de Piron. Voltaire reconnut vite son affreux rival et s’emporta : « Point ! Point de Piron ! Pas de mauvais vers. Récitez du Racine. » Le Kain lui récita une tirade d’Abner ; Voltaire ne put l’entendre jusqu’au bout, il fondit en larmes, l’admiration l’étouffa, il prit Le Kain dans ses bras en lui jurant qu’il tiendrait un jour tout Paris sous le charme comme il tenait Voltaire en ce moment.
Pour avoir Racine et Le Kain sous son toit, il fit construire un petit théâtre dans le grenier. Il commença toutefois par faire jouer sa propre tragédie Mahomet devant Richelieu, les d’Argental, la nièce et les domestiques. Une jeune ingénue qui jouait Palmire susurrait en minaudant, les vers terribles. L’auteur agacé l’interpelle : « Mademoiselle, figurez-vous que Mahomet est un imposteur, un fourbe, un scélérat qui a fait poignarder votre frère, qui vient d’empoisonner votre père et qui pour couronner ces bonnes œuvres veut absolument coucher avec vous. Si tout ce manège vous fait un certain plaisir ah ! vous avez raison de le ménager comme vous faites, mais pour peu que cela vous répugne voilà comme il faut vous y prendre… » Et le frêle poète, mû par un ressort, saute sur l’estrade et déclame, et hurle et s’agite comme un forcené, exprimant l’horreur et le désespoir à leur paroxysme. La pauvrette était terrorisée, mais la leçon fut bonne. Elle en tint compte, s’améliora et Le Kain plus tard la jugea bonne comédienne.
Il se mit en tête de jouer, rue Traversière, sa tragédie Rome Sauvée. Le Kain et ses camarades se dévouent sans compter. Richelieu, tout-puissant, fait apporter dans le grenier les décors et les costumes de la Comédie-Française que le roi avait payés pour Crébillon. La liste des invités est magnifique : deux ducs, Richelieu et La Vallière, ensuite d’Alembert, Diderot, Marmontel, puis trois abbés dont deux académiciens et nombre de personnes de qualité et de religieux. Ce public fait un succès à la pièce. Ce succès se répand dans Paris avec rapidité, il s’enfle d’autant plus que le nombre des invités est restreint. Le grenier de Voltaire devient en un jour l’endroit le plus élégant, et le plus inaccessible de Paris. Il faut reprendre la représentation, non pas une fois, dix fois. Voltaire fait ajouter des bancs et des gradins sur les côtés, entre les chevrons : ce sont les loges. Il parvient à loger cent personnes. Les ministres, les ambassadeurs font solliciter des invitations : ils ne les obtiennent pas sans peine.
Voltaire trouvait dans ce succès un plaisir complexe d’où la vengeance n’était pas exclue : les Comédiens français enrageaient. N’avaient-ils pas méprisé sa Rome Sauvée ? Et voilà que le public le plus difficile la portait aux nues. La Cour même lui fit un sourire : Mme de Pompadour choisit Alzire pour être jouée dans les cabinets ; c’était la première fois qu’on jouait une tragédie sur un théâtre aussi intime. Ce fut parfait. À la seconde représentation, on daigna inviter Voltaire. Le roi dit tout haut : « Il est étonnant que l’auteur d’Alzire soit aussi celui d’Oreste. » C’était gentil pour Alzire mais c’était rappeler l’échec d’Oreste. Louis XV aimait assez ce jeu de fléchettes où Voltaire excellait. C’est le style de l’époque, il est souvent cruel.
— Vous vieillissez, dit un jour le roi à un courtisan, où voulez-vous qu’on vous enterre ?
— Aux pieds de Votre Majesté, répliqua l’autre.
Le roi se le tint pour dit.
Les sourires de la Cour ne sont jamais très chaleureux pour Voltaire.