Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 60 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Voltaire change de secrétaire et d’armoiries.

 

 

Ni le procès Travenol, ni la maladie, ni les affaires, ni les visites à la Cour et à la ville ne l’empêchent d’écrire une tragédie : Sémiramis.

Le manuscrit suit les déplacements du couple. On rencontre Mme du Châtelet et Voltaire, en août 1746 au château d’Anet, chez la duchesse du Maine. En septembre, ils sont à Fontainebleau avec la Cour.

Entre-temps, une catastrophe domestique : tous les domestiques de Mme du Châtelet décampent le même jour. Par solidarité, ceux de Voltaire les imitent. Mme du Châtelet était dure et chiche avec son personnel. Voltaire était souvent obligé d’huiler les rouages du service avec des gratifications clandestines. Il n’y avait pas que la chicherie, il y avait la mauvaise humeur d’Émilie. Elle n’était philosophe que dans son laboratoire et devant ses grimoires ; hors de là, elle avait des caprices et des fureurs. Comme pour ajouter au désarroi, le secrétaire de Voltaire profita de la désertion générale pour mourir. C’est la perte qui toucha le plus le poète, mais il se souvint que le maître d’hôtel d’Émilie recopiait parfois ses manuscrits avec son défunt secrétaire. Il le raccrocha et lui donna la charge de secrétaire. C’était un nommé Longchamp qu’Émilie avait ramené de Bruxelles lors d’un des nombreux voyages qu’elle y fit pour son fameux procès. Longchamp s’était fait, non sans peine, aux habitudes d’Émilie. Ce brave garçon fut long à admettre que Mme du Châtelet changeât de chemise devant lui « nue comme une statue de marbre ». Il n’était pas de marbre, lui, et il était ému. Elle lui faisait réchauffer l’eau de son bain et elle s’y plongeait comme si elle eût été seule. (Une autre dame, Mme d’Anville, se faisait plonger dans son bain par son valet de chambre mais au moins prenait-elle soin au préalable de se faire coudre dans un sac.) Ce pauvre Longchamp n’en revenait pas : « Tout mon individu n’était ni plus ni moins à ses yeux que la bouilloire que je tenais à la main. » Le triste, en son cas, était qu’il bouillait autant que la bouilloire – et en vain.

Il échappa à ces cruelles épreuves en se mettant au service de Monsieur. Les débuts furent un peu rudes, les impressions de Longchamp sont très révélatrices. Le premier matin, il fut à la fois valet de chambre et secrétaire puisqu’il n’y avait personne. Voltaire en se réveillant lui demande son portefeuille. Longchamp cherche ; il l’a sous le nez, mais comme il ne connaît pas le rangement – ou le désordre – de la chambre, il ne le trouve pas. Voltaire s’impatiente et crie : « Il est là, ne le voyez-vous pas ! » Et il montre une chaise.

Longchamp est tout tremblant. « Accommodez ma perruque ! » lui ordonne Voltaire. L’autre s’escrime à peigner et à brosser la perruque. Quand il la présente à son maître, celui-ci ricane, se moque de ce perruquier, secoue la perruque : il y a trop de poudre, il l’accommodera lui-même. Qu’on lui passe un peigne ! Longchamp lui tend un peigne ; Voltaire s’en saisit, hurle et le jette par terre : ce n’est pas ce peigne qu’il veut, c’est le grand – or, il n’y en a pas d’autre. « Ramassez-moi celui-ci. Donnez-le moi. » Il s’acharne alors à coups de peigne sur la perruque, l’ébouriffe affreusement et se la jette tout de guingois sur la tête. Il enfile son habit sans rien dire et s’en va déjeuner avec son Émilie.

On pourrait tirer les plus sévères conclusions de ce fidèle rapport de Longchamp sur la détestable humeur de Voltaire. Laissons Longchamp, qui est mieux placé que quiconque, parler pour nous. Il fut d’abord persuadé qu’il ne resterait pas longtemps. Mais il s’aperçut bien vite que ce qu’il avait pris pour de la brutalité n’était qu’une nervosité incontrôlée qui s’apaisait dès qu’elle avait éclaté : « Je vis par la suite qu’autant ses vivacités étaient passagères et pour ainsi dire superficielles, autant son indulgence et sa bonté étaient des qualités solides et durables. »

Prudemment, Longchamp ne s’était engagé que pour la durée du voyage de Fontainebleau. Cette prudence était superflue : Longchamp demeura au service de Voltaire de 1746 à 1754.

À la Cour, Voltaire doit faire son métier de courtisan. Il nous dit qu’il le néglige : « Me voici à Fontainebleau et je fais tous les soirs la ferme résolution d’aller au lever du roi ; mais tous les matins, je reste en robe de chambre avec “Sémiramis”. » Ce n’est qu’à moitié vrai ; les charmes de sa Sémiramis ne lui font pas tout à fait oublier ses devoirs dont il s’acquitte fort bien. Ensuite il ajoute des alexandrins à des alexandrins qui finiront par faire, à bref délai, une nouvelle tragédie. Celle-ci sera seulement un peu plus ennuyeuse que les autres, mais ses contemporains aimaient beaucoup ce genre.

Le 22 décembre 1746, il reçoit du roi le brevet de gentilhomme ordinaire de la Chambre. Louis XV a tenu sa promesse. Voltaire est désormais tout à fait gentilhomme. Mme de Pompadour n’a pas oublié les services rendus à Mme Lenormand d’Étioles au cours de sa prestigieuse et difficile ascension. C’est à elle qu’il doit ce titre enviable. Il peut enfin dire qu’en sa personne les Arouet de Saint-Loup ont atteint le faite de la société. En cette occasion, il époussette ses armoiries et les modifie un peu. À l’Armorial, les Arouet portaient d’or à trois flammes de gueules il en fera un blason à lui portant d’azur à trois flammes d’or. Il n’a plus le rouge – couleur du Saint-Esprit – il garde l’or – et prend la couleur de la Vierge.

À Paris, où on en a vu d’autres, cette nouvelle dignité ne fait ni chaud ni froid. Mais elle cause des remous – qui l’eût cru ? – à Saint-Loup, en Poitou, au berceau des Arouet que son bisaïeul Hélénus avait quitté en 1620 ! Il y avait donc cent vingt-six ans en 1746. Les noblaillons de Saint-Loup entrent en fureur parce qu’un petit Arouet est anobli et reçu par le roi. Voici la lettre d’un de ces gentillâtres, servie en sa forme originale. On est édifié à première vue :

« On m’avertit, mon respectable oncle, que le roi insisté en aireurs par des malintentionés, grattifie du titre de gentilhomme de sa chambre un cuidam nomé Arouet, de Saint-Lou, fils d’un Domar qui s’est fet connaître du nom de Voltère. Le roi ne fera pae l’affront à la noblesse de dispancer ce cuidam de ses preuves, qui pour se les procurer se verait obligé de les chercher dans les parans de sa mère pars qui l’est de la roture du côté paternel ce qui serait un dézhoneur pour des gentilshommes de nom et d’armes nobles de père en fils de tems imémorable. Je pri la décision mon cher oncle, après avoir pris l’avis des gentilshommes nos parans qui ne se doucie de dérogé qui li a lieux de fermer nos portes et nos titres à ce Voltère… etc… Vous nous dirés votre avis dimanche au diner de Vernay. »

Après ce beau mouvement pour « fermer ses portes et ses titres » à ce « cuidam », le champion de la noblesse revient sur terre et conclut : « Le cheval rouge est rompu de la course d’hier, si le griset était à la maison j’irai vous parler au lieu de vous écrire. »

Quel dommage c’eût été que le griset fût resté à la maison ; nous serions privés de ce beau morceau de vérité. Il reste les signatures de ce haut et puissant seigneur. Elles ne déparent pas le charme agreste de la lettre ; il signe « Seigneur du Cerisier d’une part et Seigneur de l’Huillière d’autre part. » Molière n’écrit-il pas l’histoire en écrivant ses farces ? « Monseigneur de l’Huillière » ! Et quelle hauteur avec ce cuidam, ce Voltère qui est de la roture ! La grandeur est partout mais surtout dans la sottise.