Voltaire ou la royauté de l'esprit
Un visiteur de bon aloi.
La même année, il reçut un Anglais, Mr Sherlock, chapelain du comte de Bristol. Mr Sherlock ne nous a point laissé le détail de ses réflexions sur Voltaire, comme Mme de Genlis, mais il nous a transmis les répliques mêmes de Voltaire. En sortant du château il entrait dans la première auberge et notait les propos du patriarche qu’il avait encore dans l’oreille. Il le vit pour la première fois appuyé sur le bras de M. d’Hornoy, son neveu. Voltaire était à bout de force, la voix presque éteinte. Néanmoins, il offrit à ses visiteurs de faire le tour du jardin : « Il est à l’anglaise, fit-il remarquer, il vous fera plaisir, ce fut moi qui introduisis cette mode en France. » Mais il ajouta que les Français en avaient rapetissé les proportions. « Ils mettent trente arpents en trois. » Ils parlèrent de Shakespeare ; Voltaire dit qu’il était mal traduit. Qu’il aimait trop le bouffon et tenait ce goût de l’Espagne qui était à la mode au temps de Shakespeare. Puis ce fut le tour de l’Espagne : « C’est un pays dont nous ne savons pas plus que des parties les plus sauvages de l’Afrique. » Il faut dire que l’Inquisition traquait ses œuvres en Espagne et il considérait ce pays comme plus arriéré et plus dangereux encore que l’Italie. D’ailleurs, aucune affinité ne pouvait s’établir entre l’Ibérie et lui ; son Europe, c’était Paris, Londres, Amsterdam, Bruxelles, Berlin et Vienne. Et il ajoutait : « Il ne mérite pas d’être connu. Si un homme veut y voyager, il faut qu’il apporte son lit. Quand il entre dans une ville, il faut qu’il aille dans une rue pour acheter une bouteille de vin, dans une autre pour acheter un morceau de mulet (!), il trouve une table dans une troisième et il y soupe. Un seigneur français passant par Pampelune envoya chercher une broche, il n’y en avait qu’une dans la ville et celle-là était empruntée par une noce. »
En traversant le village de Ferney, Voltaire confia à son visiteur : « Oui, nous sommes libres ici. Coupez un petit coin de terre et nous sommes hors de France. J’ai demandé de certains privilèges pour mes enfants d’ici et le roi m’a accordé tout ce que j’ai demandé et a déclaré le pays de Gex libre de tous les impôts des Fermiers Généraux, de sorte que le sel qui se vendait auparavant 10 sols la livre, ne va actuellement qu’à quatre. Je n’ai point d’autres choses à demander excepté de vivre. »
Tout cela est parfaitement exact. Il arracha le pays de Gex à la rapacité des fermiers généraux. Ce ne fut pas une mince affaire car la Ferme Générale était une puissance considérable de l’ancien régime. Après mille démarches, il réussit à soustraire ses malheureux paysans « aux pandours » comme il disait, moyennant le versement d’une sorte d’abonnement de 30 000 livres par an. Le vrai réalisateur de ce bienfait fut Turgot, secondé par M. Trudaine. Voltaire s’était rendu lui-même aux États de Bourgogne pour fixer les modalités de l’application de la dispense d’impôts. À son retour, toute la population se porta au-devant de son bienfaiteur. Les bourgeois à cheval entouraient sa voiture, les paysans à pied brandissaient des branches et jetaient des feuilles de lauriers et des fleurs sur la voiture. Mme Denis et lui faillirent périr étouffés sous les embrassements. Il sanglotait de bonheur et appelait ses villageois « mes enfants ».
Ce succès lui valut une cabale.
Le subdélégué de Gex, M. Fabry, jusqu’alors honnête et dévoué, prit peur de cette popularité. Il crut qu’on allait lui prendre sa place, que Voltaire allait absorber tous les services de l’administration. D’autres fonctionnaires pensèrent de même : Voltaire en faisait trop et trop bien. Ils eurent pour alliés ceux qui trouvaient que Voltaire n’en faisait pas assez et qu’il était trop riche. Cette assemblée de rats chercha une voix pour se faire entendre : elle trouva celle du président de Brosses. On le persuada aisément que Voltaire instituait une véritable tyrannie au pays de Gex, que les gens vivaient terrorisés par la crainte qu’inspirait l’influence de leur seigneur auprès des ministres, qu’il bafouait le pouvoir du roi et ruinait l’autorité des officiers de la Couronne en se substituant à eux. À les entendre, le peuple de Ferney était abruti par la misère et par la terreur.
Tout échauffé, le président de Brosses, qui avait sur le cœur son élection manquée, fit le voyage de Versailles pour aller supplier le ministre M. de Malesherbes de réduire Voltaire à l’inaction « par tous les moyens que le pouvoir détenait. » M. de Malesherbes fit ce que tout président de Parlement devrait faire avant de condamner un accusé, il fit instruire la plainte du spirituel et vindicatif de Brosses. M. Hennin, ministre de France à Genève, fit un rapport si élogieux du seigneur de Ferney que M. de Malesherbes ne prit aucune mesure contre lui. C’était insuffisant : il aurait dû féliciter Voltaire.
Continuons la visite de Ferney avec l’excellent Sherlock. Le voici dans la bibliothèque : rayon des Anglais. Les auteurs sont nombreux et brillants. Certains attrapent un mot au passage. « Lord Chesterfield ? Il a beaucoup d’esprit. Lord Hervey ? Il a autant de brillant mais plus de solidité. Bolingbroke ? Il disait que vous n’aviez pas de bonne tragédie. Caton d’Addison est bien écrit avec beaucoup de goût. Mais il y a un abîme entre le goût et le génie. Shakespeare avait un génie mais point de goût. Il a gâté le goût de la nation pendant deux cents ans et ce qui est le goût d’une nation pendant deux cents ans le sera pour deux mille ; ce goût-là devient une religion. Il y a dans ce pays-là beaucoup de fanatiques à l’égard de cet auteur. »
Sherlock : Vous avez connu personnellement lord Bolingbroke ?
Voltaire : Oui, il avait la figure imposante, la voix aussi ; dans ses ouvrages beaucoup de feuilles et peu de fruits.
Quel merveilleux journaliste eût été Voltaire ! Ils aperçoivent le Coran : « Il est bien lu », dit Voltaire. En effet, on remarque quantité de signets entre les pages.
Voltaire : Voici le portrait de Richard III, voyez qu’il était assez beau garçon.
Sherlock : Vous avez fait bâtir une église ?
Voltaire : C’est vrai c’est la seule de l’Univers en l’honneur de Dieu, vous en avez à Sainte-Geneviève, à Saint-Paul mais pas une à Dieu.
Sherlock : Les Anglais préfèrent Corneille à Racine.
Voltaire : C’est que les Anglais ne savent pas assez la langue française pour sentir la beauté du langage de Racine et l’harmonie de sa versification.
Puis, il fit un jeu de mots sur chère (nourriture) et chair.
Sherlock : Comment trouvez-vous la chère anglaise ?
Voltaire : Très fraîche et très blanche.
L’interviewer s’enchantait que le vieux monsieur polissonne à quatre-vingt-trois ans.
Sherlock : Et leur langue ?
Voltaire : Énergique, précise et barbare. C’est la seule nation qui prononce A, E.
Puis il bondit sur Swift et raconta une anecdote du célèbre Irlandais. Milady Cartwright, épouse du vice-roi d’Irlande à cette époque, disait à Swift : « L’air de ce pays-ci est très bon. Swift se jeta à ses genoux : De grâce, Milady, ne dites pas cela en Angleterre, ils y mettraient un impôt. » Voltaire interrogea à son tour : « Comment avez-vous trouvé les Français ? »
Sherlock : Aimables et spirituels, je ne leur ai trouvé qu’un seul défaut : ils imitent trop les Anglais.
Voltaire : Comment, vous nous trouvez dignes d’être originaux nous-mêmes ?
Sherlock : Oui, Monsieur.
Voltaire : Et moi aussi. Mais c’est de votre Gouvernement que nous sommes jaloux.
Sherlock : J’ai trouvé les Français plus libres que je ne l’avais cru.
Voltaire : Oui, quant à se promener, à manger ce qu’il veut, à se reposer dans son fauteuil, un Français est assez libre. Mais quant aux impôts !… Ah ! Monsieur que vous êtes heureux vous pouvez faire tout. Nous sommes nés dans l’esclavage, nous mourons dans l’esclavage ; nous ne pouvons même pas mourir comme nous voulons, il faut avoir un prêtre…
L’anglomanie le tenait bien. « Les Anglais se vendent, ce qui prouve qu’ils valent quelque chose : nous autres Français nous ne nous vendons point ; vraisemblablement parce que nous ne valons rien. »
Ce Sherlock devait être un homme très fin car il s’est bien gardé de succomber à la tentation de renchérir sur le mal que Voltaire disait des Français. S’il s’était avisé d’en rajouter, il eût vraisemblablement reçu une volée de bois vert pour lui rappeler que les Français se complaisent à se déchirer eux-mêmes, à apporter toutes sortes de cruautés à leur propre dénigrement mais que c’est là un travail qu’ils veulent faire seuls car ils y montrent un talent inégalable. En cela, Voltaire est bien de cette nation Welche dont il s’est tant moqué.
Sherlock : Que pensez-vous de La Nouvelle-Héloïse ?
Voltaire : Elle ne se lira plus dans vingt ans.
Sherlock : Mlle de Lenclos a bien écrit ses lettres ?
Voltaire : Elle n’en a jamais écrit une, c’est ce malheureux Crébillon.
Et maintenant, au tour des Italiens, Voltaire disait que c’était « Une nation de fripiers, que l’Italie était une garde-robe où l’on trouvait de vieux habits d’un goût parfait. Il reste à savoir, ajoutait-il, lesquels des sujets du Grand Turc ou du Pape sont les plus vils. »
Puis on revient aux Anglais : « Quand je vois un Anglais rusé et aimant les procès, je me dis : Voilà un Normand venu avec Guillaume le Conquérant ; quand je vois un homme doux et poli : En voilà un qui est venu avec les Plantagenets ; un brutal, voilà un Danois ; car votre nature aussi bien que votre langue est un galimatias de plusieurs autres. »
Après le dîner, ils passèrent dans un petit salon où se trouvaient des portraits et des bustes. Ils admirèrent celui de la duchesse de Coventry, puis Voltaire prit le bras de son hôte, s’arrêta devant un autre buste et dit : « Connaissez-vous ce buste ? C’est le plus grand génie qui ait existé, quand tous les génies de l’univers seraient rassemblés, il conduirait la bande. » C’était Newton.
Sur la porte du salon, Sherlock remarqua les armoiries d’Arouet-Voltaire « d’azur à trois flammes d’or », on les retrouvait sur la vaisselle d’argent. Les couverts du dessert étaient en vermeil. Il y avait deux services à chaque repas et cinq domestiques dont trois en livrée. Aucun domestique étranger n’était admis dans le service.
« Les deux jours que je l’ai vu, notait Sherlock, il portait des souliers de drap blanc, des bas blancs de laine, des culottes rouges, deux gilets avec une robe de chambre, et la veste de toile bleue semée de fleurs jaunes et doublée de jaune ; il portait une perruque grise à trois marteaux et par-dessus un bonnet de nuit de soie brodé d’or et d’argent. »
Tout cela n’était pas la défroque d’un vieillard malade et morose. Et Sherlock emportait de sa visite cette pénétrante réflexion : « L’âme de cet homme est extraordinaire : il a voulu être homme de lettres universel, il a voulu être riche, il a voulu être noble, il a réussi à tout. »