Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 66 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Suite et fin d’une tragi-comédie.

 

Émilie n’était pas heureuse dans sa passion pour Saint-Lambert. Elle vivait dans les orages. Soupçonneuse, exigeante, insupportable – elle était très mal supportée par son amant. Ils avaient de belles réconciliations mais les entractes étaient bien plus longs que les actes. La pièce tournait mal.

Voltaire ne savait rien de ce que toute la cour savait. Mais lui aussi avait ses orages. Dans la quiétude lorraine voilà qu’il apprend qu’une cabale est montée contre lui à Paris. Les comédiens italiens allaient jouer une parodie grotesque de sa Sémiramis. Une horreur, un tissu de grivoiseries et de calomnies contre l’auteur de l’ennuyeuse – mais noble – tragédie. Le voilà de nouveau saisi par la fièvre. Il supplie Stanislas de supplier sa fille, la reine, d’intervenir pour qu’on interdise la représentation de l’infâme parodie. Stanislas fait ce qu’on lui demande, mais Marie Leszczynska ne se soucie nullement de défendre un poète qu’elle a pris en horreur, il est le diable. Elle savait cela déjà mais on vient précisément de dire à la reine que ce démon vient encore de publier un livre impie Zadig. Elle ne l’a pas lu, ne le lira jamais, sa seule vue lui est une injure ; elle répète ce qu’on lui dit. On lui a même affirmé que Voltaire reniait cet ouvrage tant il était immoral. La pieuse reine n’ira pas risquer son âme pour vérifier ces accusations : Voltaire est à ses yeux condamné. Elle répondit à Stanislas qu’elle ne s’occupait pas de littérature ni des littérateurs.

Voltaire dépité s’adresse ailleurs – il frappe à toutes les portes. Mais sa démarche la plus curieuse est celle qu’il fait auprès de l’intendant de police, le successeur de M. Hérault qu’il a tant de fois sollicité, et à qui il a donné tant de soucis. Il lui expose qu’il est de toute nécessité d’interdire aux comédiens italiens de jouer la parodie pour la raison suivante, qui peut nous surprendre : M. de Voltaire a une nièce, Mme Denis, devenue veuve et qui est sur le point de se remarier à un homme de qualité. Or, si la parodie est jouée, lui, Voltaire, oncle et tuteur de ladite Mme Denis va se trouver déshonoré et par cette raison il sera la cause de la rupture du projet de mariage : le futur neveu ne voudra point d’une femme dont l’oncle et tuteur aura été traîné dans la boue de Paris. C’est ainsi que par le biais de Sémiramis parodiée, la nièce revient en surface. Nous apprenons qu’elle est veuve : c’est vrai. Nous apprenons qu’elle doit se remarier : c’est faux. Il n’est pas du tout question de remariage de Mme Denis, l’oncle et la nièce depuis quelque temps déjà ont d’autres projets en tête. Mais cela fait une jolie raison à faire valoir pour qu’on étouffe la parodie.

Bref, le nouvel intendant fut plein de bienveillance. Mme de Pompadour y mit du sien, le roi ne tenait pas à ce qu’on se moquât de son historiographe (qui n’historiographait rien depuis longtemps) et la parodie ne fut pas jouée à la Cour. Mais, elle ne fut pas interdite à Paris : Maurepas qui détestait Voltaire autorisa les Italiens. Par une chance inouïe Richelieu et Mme de Pompadour parvinrent à la dernière minute à interdire la représentation. Le malheureux Voltaire avait encore connu des semaines d’agonie, pourquoi ? Pour cette stupide parodie, une balayure de la vie littéraire : cela le tue – et aussi bien le fait vivre. Mais sa vie sentimentale allait être bien plus cruellement bouleversée que sa vie littéraire.

Un soir d’octobre 1748, à Commercy, Voltaire se rend, sans façons, dans l’appartement d’Émilie. La porte n’est pas fermée, il entre. Pas de domestique pour l’annoncer. Il s’avance, pousse une autre porte, personne. Il pousse alors la porte du boudoir d’Émilie : tableau ! Son Émilie et Saint-Lambert dans une posture qui ne laissait aucun doute sur leur degré d’intimité. Il jette un cri ! Sa terrible vivacité lui fait perdre tout contrôle, il tape du pied, crie des injures à Émilie et la menace. Pénible et ridicule scène qui va devenir encore plus humiliante car Saint-Lambert, très maître de lui, s’interpose entre Voltaire et Émilie et offre à Voltaire une réparation par les armes. C’était d’un beau courage ! Voltaire à cinquante-quatre ans est déjà un vieillard, chétif, aussi malhabile à manier l’épée qu’il est possible de l’être et l’autre, un cavalier de trente et un ans, entraîné, vigoureux. Voltaire outragé, humilié, s’enfuit la mort dans l’âme. Il court chez lui, ordonne à Longchamp de faire les bagages pour un départ immédiat. Il avait l’air d’un fou. Longchamp stupéfait, va aux nouvelles. Mme du Châtelet l’adjure de tergiverser, de retarder le départ, de l’empêcher. Elle était épouvantée des conséquences que pouvait avoir cette rupture tapageuse avec Voltaire, son amant officiel depuis dix-sept ans. Quelle serait sa situation à la Cour, dans le monde, devant sa famille ? Et M. du Châtelet ? Que dirait M. du Châtelet ? Que sa femme trompait M. de Voltaire avec un nouvel amant ? Il ne le supporterait pas. Cette rupture eût été aussi scandaleuse qu’un divorce. Il fallait l’empêcher à tout prix.

Elle se rendit au chevet de Voltaire qui, brisé par la scène, s’était couché. Elle s’assit sur le lit – si l’amour semblait impuissant à raccorder les amants, il leur restait la logique. Émilie était aussi experte dans l’une que dans l’autre. Longchamp faisait semblant de s’affairer dans la chambre : Émilie parla anglais, il ne reconnut que de petits noms d’amour qu’ils se donnaient. Comme il ne comprenait rien d’autre et que Voltaire restait renfrogné, Longchamp sortit et colla son oreille à la porte. Aussitôt Émilie parla français.

Elle commença par l’éternel argument : Voltaire avait été trompé par sa vue. Il voyait mal, il voyait double. N’avait-il pas une oreille à peu près sourde ? Ses yeux n’étaient pas meilleurs. Voltaire bondit en jurant qu’il y voyait parfaitement clair et qu’il aurait pu toucher ce qu’il avait vu. Ainsi quand ce pauvre Musset voyait à travers sa fièvre le docteur Pagello dispenser ses soins à George Sand – et lorsqu’il osa se plaindre à sa bonne maîtresse, elle lui démontra qu’il n’avait été victime que des hallucinations de sa fièvre. Mais Voltaire ne croyait pas davantage à sa berlue que Musset à ses visions. Voyant l’entêtement du père de Sémiramis et la violence de sa colère, Émilie changea de tactique : elle avoua tout et lui dit qu’il fallait désormais s’accommoder de cette situation afin de vivre, et même de bien vivre. Il suffisait que chacun sût y mettre du sien.

Ce principe étant posé, elle en fit la démonstration magistrale.

Qu’y avait-il au monde de plus précieux pour elle ? La santé de Voltaire. Si elle avait exigé de son vieil amant les soins tendres et passionnés qu’elle était en droit d’attendre de lui que serait-il arrivé ? Il en serait mort. Voltaire en convint. Ne l’avait-il pas déjà reconnu ? Et elle, que serait-elle devenue devant la mort de cet amant tué à son service ? Elle serait morte de chagrin. Que n’avait-elle souffert déjà lorsqu’il était en Prusse : une simple absence l’avait mise aux portes du tombeau ; la mort de son amant l’y eût précipitée. Il en convint également. Ainsi donc, si Voltaire était un amant efficace, il en mourrait et elle ne lui survivrait pas. Mais s’il ne l’était pas, c’est elle qui, d’une certaine façon, mourrait de langueur, car ces transports de l’amour qui étaient mortels pour lui étaient vitaux pour elle. Alors ? Voulait-il donc qu’elle s’étiolât et rendit l’âme ? Il fit entendre un gémissement. Serait-il la cause de la mort de son Émilie ? ou laisserait-il à un autre le soin de la maintenir en vie pour qu’elle puisse encore l’aimer ? Cruel dilemme ! Elle avait déjà trouvé la conclusion – et il était déjà prêt à l’admettre.

Elle n’avait donc pris un amant que pour conserver la santé de Voltaire et la sienne, le même remède les guérissait l’un et l’autre. Saint-Lambert n’était pas un rival, il était en réalité le médecin de leur amour défaillant, il était leur sauveur.

Voltaire ne pouvant résister à tant de clarté et de sagesse s’écria : « Ah ! Madame, vous avez toujours raison, mais puisqu’il faut que les choses soient ainsi, du moins qu’elles ne se passent pas sous mes yeux. »

C’était bien la moindre exigence qu’il pût faire valoir. Puisque cette médecine était nécessaire à Émilie ,qu’elle pousse au moins son verrou quand elle recevrait son médecin. Il pleura. Ils s’embrassèrent. Elle lui recommanda pour sa santé de ne plus penser à ces bagatelles et elle se retira.

Voilà l’un de amants apaisé. Il lui restait à calmer l’autre.

Le fougueux Saint-Lambert était toujours prêt à embrocher Voltaire. Elle lui fit moins de discours parce qu’elle avait d’autres arguments que ceux de la raison à faire valoir avec lui. Elle lui remontra néanmoins qu’il ne gagnerait ni honneur, ni profit, à embrocher un chétif vieillard de cinquante-quatre ans, qui par surcroît était célèbre et qu’il se trouverait bien des gens pour lui faire un crime de ce duel ; qu’en outre, M. de Voltaire était dans les meilleures dispositions du monde pour son rival et qu’il serait bien aise de faire la paix si on lui rendait visite en lui présentant quelques excuses pour la vivacité des propos échangés. Saint-Lambert ainsi manœuvré, manœuvra habilement : il se présenta devant Voltaire et bredouilla quelques mots d’excuses qu’on ne lui laissa pas terminer. Voltaire ému aux larmes tomba dans les bras de ce médecin qui lui conservait si bien son Émilie. Et les voilà pleurant ensemble. On aimerait voir le visage d’Émilie à cet instant. « Mon enfant, dit Voltaire au jeune rival, j’ai tout oublié, c’est moi qui ai eu tort. Vous êtes dans l’âge heureux où l’on aime, où l’on plaît. Jouissez de ces instants trop courts, un vieillard, un malade comme je suis n’est plus fait pour les plaisirs. »

Il lui cédait la place ! Cynisme ? Sagesse ? Pourquoi haïr ? Pourquoi s’entêter contre l’inévitable quand l’inévitable est la vieillesse et la maladie ? Ne valait-il pas mieux garder la tendresse d’Émilie, les souvenirs irremplaçables de dix-sept ans d’amour, de vie harmonieuse, dix-sept ans de travail en commun, de parfait accord spirituel, avec ces moments d’ivresse qui furent parfois, jadis, ceux de l’alcôve mais qui étaient surtout ceux de leur intelligence s’élançant vers les étoiles dont les sublimes évolutions étaient réglées par un dieu qui s’appelait Newton.

Laissons donc à Saint-Lambert les transports de la jeunesse et gardons les incorruptibles plaisirs du cœur et de la raison.

Nous retrouvons Voltaire, en somme, très semblable à lui-même. Ce feu follet ne varie que par ses reflets ; le fond, de la naissance à la mort, est immuable : il pardonne à Saint-Lambert comme il avait pardonné pour Mlle de Livry, à Génonville – trente ans plus tôt.

Et il envoie ces vers à son rival pour lui vanter sa conquête :

Saint-Lambert ce n’est que pour toi

Que ces belles fleurs sont écloses

C’est ta main qui cueille les roses

Et les épines sont pour moi.

Il lui donne même des conseils :

Porte-lui vite à sa toilette

Ces fleurs qui naissent sous tes pas.

Et chante-lui sur ta musette

Ces beaux airs que l’amour répète

Et que Newton ne connut pas.

Il est vraiment beau joueur. Un peu trop. Il va jusqu’à faire l’éloge de son rival à Frédéric II. Qui a dû bien rire ! Comme nous sommes loin des ravageuses passions romantiques ! De ces amours qui finissent en faits divers. On a pu dire que si Voltaire et ses contemporains se tiraient si bien de leurs amours, c’est parce qu’ils n’avaient pas de cœur. On a dit qu’ils n’aimaient pas vraiment. Ils n’aimaient pas, sans doute, comme on aime depuis, avec les entrailles. Mais le meilleur de l’homme est-il vraiment dans ses viscères ? On connaît la réflexion de Mme de Tencin s’adressant à Fontenelle qui ne péchait pas par excès de sentimentalité, elle lui mit un doigt sur la poitrine : « Ce n’est pas un cœur que vous avez là c’est de la cervelle comme dans ta tête. » Le mot pourrait être appliqué à Voltaire. Il met de la raison partout, même dans ses passions.

Le séjour à Commercy fut interrompu fin décembre 1748 par un brusque voyage à Cirey où des affaires urgentes appelaient Mme du Châtelet. Des affaires d’argent. Pour ne pas faire halte à l’auberge de la Cloche, à Châlons, de fâcheuse mémoire, nos deux amants descendirent à l’évêché. Il pleuvait à torrent. Pendant qu’on changeait les chevaux, les personnes qui étaient là proposèrent de jouer. Émilie se jeta sur l’offre, elle joua à sa façon et perdit, et s’entêta. D’heure en heure, les postillons exposés à la pluie faisaient demander si on partait. « Encore une manche », disait-elle. Voltaire perdait patience. Elle fit si bien qu’elle ne se décida à partir qu’à huit heures du soir, elle était attablée depuis huit heures du matin !

Pendant leur séjour à Cirey, la foudre tomba sur eux, sous forme d’une nouvelle stupéfiante. Émilie sombre, inquiète, traquée finit par avouer à Voltaire qu’elle était enceinte. Il prit très mal la chose, ce fut une scène de fureur – puis vinrent les larmes – et enfin le rire. Le rire ? Oui, on riait pour savoir quel expédient il fallait trouver pour faire gober la nouvelle à M. du Châtelet. C’était un problème. M. du Châtelet était, on le sait, un mari modèle, mais la perfection même a ses limites et Voltaire craignait qu’elles ne fussent sur le point d’être dépassées. On fit venir Saint-Lambert. À trois, on trouve plus aisément qu’à deux. Longchamp craignait que ce colloque ne tournât mal entre les deux hommes. Fidèle à sa louable habitude, il écouta à la porte. Ils parlèrent longtemps. Enfin, il les entendit éclater de rire : ils avaient trouvé la solution.

On appela de toute urgence M. du Châtelet sous prétexte d’affaires. Jamais guerrier ne fut mieux accueilli. D’ordinaire, les récits de ses campagnes étaient si ennuyeux qu’on ne les écoutait pas, dès qu’il les entamait, il faisait le vide. On se souvient qu’il mangeait avec ses enfants. Pour le coup, on le fit trôner à sa propre table, on provoqua sa pesante éloquence militaire. Ni Émilie, ni Voltaire n’étaient jamais rassasiés de ses prouesses. Tous les détails d’un siège devaient être exposés, la moindre manœuvre de la cavalerie devait être dévoilée. Émilie se pâmait, Voltaire poussait des cris héroïques : M. du Châtelet était intarissable.

Sa femme en grand décolleté, fardée, provocante, lui témoignait une admiration que le pauvre marquis n’avait jamais connue, il en avait des bouffées de chaleur ; elle lui fit tant d’agaceries que le ménage qui était séparé depuis dix-huit ans se retrouva dans le lit conjugal et reprit les ébats de la lune de miel. Quelques semaines plus tard, Mme du Châtelet confia à son mari qu’elle pouvait lui affirmer qu’il serait père une fois encore. Le guerrier quinquagénaire exulta. On répandit la nouvelle. M. du Châtelet fit informer le voisinage, informa ses paysans. Le défilé des voitures commença : tous les alentours venaient complimenter le marquis de sa prouesse. Les paysans, soudoyés par Voltaire, firent une fête à leur bon seigneur.

Saint-Lambert modestement joignait ses félicitations à celles des peuples étonnés ; Voltaire activait les applaudissements. Le marquis baignait dans le bonheur : jamais il ne s’était senti autant aimé, jamais les amis de sa femme ne parurent plus spirituels. Sur ce, l’essentiel étant fait, on lui fit vite comprendre que sa place était aux armées. Il comprit et remontant sur son grand cheval, il partit pour la Silésie. Et la société de Cirey se dispersa : Saint-Lambert regagna Lunéville, et le ménage – le vrai, c’est-à-dire Émilie et Voltaire – partit pour Paris. Le marquis et Saint-Lambert faisaient figure d’invités.

Voltaire et Frédéric s’écrivaient toujours. Frédéric, inlassable, priait Voltaire de venir à Berlin. Celui-ci ne disait ni oui ni non, il inventait des prétextes : sa mauvaise santé. Il se disait à moitié mort des eaux de Plombières (qu’il n’avait pas prises). Frédéric attendait son heure. Il savait que le vrai obstacle c’était Émilie.

Et Voltaire aimait Lunéville, et le bon roi Stanislas – et celui-ci aimait Voltaire en dépit des mises en garde de sa fille Marie et du père Menou. Mais Stanislas était comme tout le monde en ce siècle : il écrivait. Il admirait ceux qui écrivaient et personne n’y réussissait mieux que Voltaire. Stanislas écrivit donc : Un philosophe chrétien – le livre ne vaut pas cher au dire de Voltaire. On avait mis le mot philosophe parce que c’était la mode, et chrétien parce que le roi avait peur de son confesseur.

Dans cet engouement universel pour la littérature et pour Voltaire, un seul roi reste insensible, c’est Louis XV, et c’est le roi, le seul que Voltaire aurait voulu séduire.

Comme on vient de signer la paix de 1748, de grandes fêtes sont prévues. Le roi recevra dans la grande galerie tous les Corps de l’État – chacun haranguera Sa Majesté. L’Académie est informée que son tour sera le 21 février 1749. Voltaire fait préparer un panégyrique qu’il fait relier, dorer et qui sera remis au roi à l’occasion de la cérémonie par le duc de Richelieu. Richelieu demande à Voltaire de lui composer la harangue qu’il apprendra par cœur – surtout qu’elle ne soit pas trop longue ! Le matin du 21 février l’Académie en corps attend le passage du roi. Voltaire était absent. Pourquoi ? Richelieu dans une embrasure répétait à mi-voix sa récitation quand quelqu’un, derrière lui enchaîna et récita toute la suite. Ce fut un éclair dans l’esprit de Richelieu : Voltaire lui a joué un tour, il a divulgué le texte du discours pour rendre Richelieu ridicule, pour faire perdre la face à un duc et pair qui joue les Académiciens et ne saurait pas dire « fève » devant le roi s’il ne répétait la leçon qu’on lui a apprise. Richelieu se décida à improviser un rapide éloge plutôt que se rendre grotesque. Il s’en tira sans mal. Mais ensuite, il renvoya à Voltaire son panégyrique assorti d’une lettre d’une rare insolence et d’une rare cruauté. Et voilà notre poète fou de douleur – et de peur. Il se précipita sur un portrait de Richelieu le mit en pièces et piétina les morceaux. Mais ils se connaissaient depuis l’enfance, il y avait trop de liens entre eux pour en rester là, ils se rencontrèrent dans un dîner et se donnèrent les explications. Voltaire n’avait pas joué de tour, mais Mme du Châtelet avait donné une copie du discours à Mme de Boufflers, qui l’avait prêté, dont on avait fait des copies, etc. On récitait ce texte dans plusieurs salons plusieurs jours avant la cérémonie. Richelieu accepta l’explication, les deux amis firent la paix ; mais Voltaire regrettait que son beau panégyrique si bien relié n’eût servi à rien :

Cet éloge a très peu d’effet

Nul mortel ne m’en remercie

Celui qui le moins s’en soucie

Est celui pour qui je l’ai fait.

Évidemment le roi ne l’avait pas vu. Pas de pension !