Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 29 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Un bienfait égaré…

 

Ce crédit de Voltaire profita néanmoins à un curieux personnage.

Pierre Guyot Desfontaines naquit à Rouen en 1685, d’une bonne famille de robe, apparentée à celle des Bernières. Cet abbé Desfontaines, élève des jésuites, jésuite lui-même, resta quelque temps professeur dans son ordre. Mais il avait l’esprit remuant, il préféra une vie plus libre et obtint une cure à Thorigny en Normandie. Il n’y resta pas : c’était trop d’obligations : dire la messe, lire le bréviaire, confesser, baptiser, marier et enterrer… Il préféra faire carrière dans les lettres. Il savait écrire, il avait du goût, du savoir. Pour s’illustrer, il écrivit une ode Sur le mauvais usage qu’on fait de la vie. Il administra ainsi la preuve qu’il était très mauvais poète. Il renonça à la poésie mais garda une sorte de rancune contre les poètes – surtout les bons. Sa prose était excellente comme celle de tous les lettrés de son temps – en outre, sa méchanceté lui donnait du mordant.

Il s’acharna contre cette tragédie Inès de Castro du malheureux La Motte, et il parut remarquablement cruel. La police le fut aussi envers lui en l’arrêtant à cause de ses tête-à-tête inquiétants avec les petits Savoyards qui ramonaient les cheminées. C’était grave ; il risquait le bûcher s’il tombait sur des juges qui voulussent pousser l’affaire. Le pauvre Théophile de Vian n’avait été brûlé qu’en effigie pour la même raison – mais en 1726, deux ans plus tard, un certain Deschauffours sera parfaitement brûlé pour le même cas ! L’abbé Desfontaines avait donc très peur dans sa prison.

C’est Voltaire qui le tira d’affaire. Voltaire était malade, il sortit du lit et alla se jeter aux pieds du cardinal de Fleury alors ministre, pour obtenir l’élargissement de Desfontaines. L’abbé sortit de prison le 29 mai 1725 ; le 30 il écrit à Voltaire pour le remercier. Il faut lire ses remerciements pour savourer ensuite les injures : « Je n’oublierai jamais, Monsieur, les obligations infinies que je vous ai. Votre bon cœur est encore bien au-dessus de votre esprit. Et vous êtes l’ami le plus essentiel qui ait jamais été. Le zèle avec lequel vous m’avez servi me fait en quelque sorte plus d’honneur que la malice et la noirceur de mes ennemis ne m’ont causé d’affronts par l’indigne traitement qu’ils m’ont fait souffrir. Il faut se retirer pendant quelque temps. »

Voilà pour les bons sentiments. Mais il n’est pas encore satisfait. Il trouve que l’exil est injuste. Il faut que Voltaire obtienne son retour immédiat. Il lui propose même les termes du rappel que le ministre n’aura qu’à signer. Il consacre six lignes à la-reconnaissance, mais il en donne quarante à l’impudence et à l’âpreté.

Et Voltaire reprend ses démarches. Un malheureux ne fait pas appel à lui en vain. Comme il est bien en cour en ce moment, il obtient le 7 juin 1725 la grâce de Desfontaines. C’est un record : un mois après sa sortie de prison ! Ce n’est pas encore suffisant. Il lui faut une pension, tout au moins un secours. On fait alors comprendre à Voltaire que Desfontaines doit se tenir en silence parce que « certaines impressions sont encore trop fraîches ». Desfontaines lui, était au chaud : on l’avait recueilli chez Mme de Bernières, il se congratulait avec Thiériot, avec la bénédiction de Voltaire.

Voltaire réchauffait cette vipère avec un soin qui allait bientôt recevoir sa récompense.