Voltaire ou la royauté de l'esprit
Derniers beaux jours en Lorraine.
Durant l’été de 1749, Stanislas tenait, sans façons, sa Cour à Commercy. C’est là qu’il reçut nos deux voyageurs. Il avait fait construire dans le parc, de petits pavillons où il logeait les personnes de son entourage. Il allait dîner chez l’un, chez l’autre, en faisant avertir trois heures à l’avance. Il n’était ni gourmet, ni gourmand, et expédiait ses repas comme une corvée. Pour en être débarrassé plus vite, il avançait toujours l’heure du dîner, si bien que son intendant, M. de la Galaizière lui dit un jour : « Sire, si vous continuez ainsi, vous finirez par dîner la veille. » Le meilleur passe-temps était le jeu et le jeu favori s’appelait « la Comète ». Émilie y perdait avec son opiniâtreté coutumière.
Mme de Boufflers était toujours l’ornement de la petite cour : elle accueillit les revenants avec transport. Elle faisait des vers, ne s’embarrassait pas de philosophie et s’amusait de tout, même du précepteur de ses enfants, un abbé Porquet, qui était si fluet, si maigre, si exsangue qu’il disait de lui-même : « Je suis empaillé dans ma peau. » Mme de Boufflers le taquinait en vers sur les dangers qu’il faisait courir à la vertu des femmes :
Jadis, je plus à Porquet
Et Porquet m’avait su plaire
Il devenait plus coquet
Et je devenais moins sévère
J’estimais son rabat
J’admirais sa perruque
Aujourd’hui j’en rabas
Car je le crois eunuque.
Saint-Lambert aussi versifiait. Il préparait son recueil Les Saisons qui faillit le rendre célèbre. L’abbé de Bernis avait choisi le même sujet : il fallait le gagner de vitesse car Mme de Pompadour soutiendrait à fond son favori et ferait tout pour enterrer le rival. Cette course enfiévrait un peu la gentille Cour lorraine. Voltaire retrouva également son ennemi : le père Menou qui avait endoctriné, hélas ! le trésorier du roi et sa femme, le ménage Alliot. Voltaire leur faisait mille grâces, mais en vain. La femme surtout était persuadée que Voltaire était le diable en personne. Un jour d’orage, elle le pria de sortir de sa maison car elle le croyait bien capable d’attirer la foudre. Voltaire, qui avait aussi peur qu’elle des éclairs, fut obligé de sortir tout en protestant auprès de Mme Alliot qu’il pensait du Seigneur Tout-Puissant plus de bien qu’elle n’en pourrait jamais dire.
Leur querelle s’envenima à propos de l’heure des repas et de la qualité de la nourriture qui ne convenaient pas à la frêle santé du poète. Les chipotages allaient leur train ; on se serait cru au pensionnat. Le poète faisait sonner bien haut son titre de Gentilhomme de la Chambre et les avances réitérées du roi de Prusse. Il dressait la crête : serait-il plus mal traité à Commercy par un Alliot, qu’à Versailles ou à Berlin ?
M. Alliot fut plus sage et plus digne, il répondit avec modération aux lettres indignées et revendicatrices du poète dyspeptique. Il n’eut pas le beau rôle : on lui avait toujours servi « son pain, son vin et sa chandelle », on continua à les lui resservir. Mais ce n’était pas suffisant, le poète voulait qu’on les lui servit de façon exceptionnelle. En procession, sans doute ?
Cette guérilla de cuillers et de fourchettes fut suspendue par de plus cruels événements.