Voltaire ou la royauté de l'esprit
Mouvements divers à Genève et tremblement de terre à Lisbonne.
Mouvements divers à Genève
et tremblement de terre à Lisbonne.
Les pasteurs n’étaient pas trop satisfaits du train qu’on menait aux Délices. Ce qui compliquait la situation, c’est que beaucoup de Genevois en étaient ravis. Ils s’offraient à jouer la comédie, et ils la jouaient fort bien. Le Consistoire se réunit et il interdit les représentations théâtrales le 31 juillet 1755. C’était une vieille histoire qui rebondissait. Lors des troubles de 1732 et de 1739 les troupes étrangères qui étaient venues rétablir l’ordre à Genève y avaient implanté le théâtre. Ce théâtre avait connu un succès incroyable auprès de la population. C’est précisément ce succès qui épouvanta le Consistoire. Il reconnut avec une logique implacable que les Genevois ne pouvaient se livrer à ce plaisir parce qu’ils y prenaient trop de plaisir. Ce qui laisse entendre que seules les distractions bien ennuyeuses étaient permises. Les pasteurs affirmaient – et c’est peut-être vrai – que le pouvoir corrupteur du théâtre est décuplé lorsqu’il agit sur des natures vertueuses. À Paris, le théâtre ne corrompt plus personne puisque tout le monde est corrompu. C’est tellement évident. À Genève Polyeucte, oui Polyeucte ! avait été interdit le 18 mars 1748. Y a-t-il une pièce où Dieu soit mieux loué et servi ? Où toute vertu, même païenne, soit plus noble, plus charitable, au demeurant plus chrétienne, et où la passion elle-même soit davantage une exaltation de l’esprit de sacrifice ? Eh bien ! à Genève, Polyeucte était impur. Si l’on veut comprendre J.-J. Rousseau et sa diatribe contre le théâtre, il faut l’entendre non à Paris mais à Genève. On voit donc où Voltaire était tombé avec son théâtre à domicile, ses mascarades, ses saillies impertinentes et ses propos sacrilèges.
Il promit d’être sage. Il avait été sermonné par les Tronchin et par son ami le pasteur Vernes : il jura qu’on ne jouerait plus jamais la comédie dans sa maison et qu’il était navré d’avoir déplu à de si vertueux personnages. Rien ne nous inspire plus de méfiance que ces protestations. En s’inclinant, il pensait à tourner la difficulté. Comment en serait-il autrement ? Pour lui, jouer la comédie est le plaisir le plus exquis, mais la jouer en narguant les dévots et les sots, c’est un plaisir des dieux.
Parmi ces petits bruits éclata l’effroyable cataclysme de Lisbonne. La capitale du Portugal était anéantie et la terre entière avait tremblé. Depuis Herculanum et Pompéi jamais l’histoire n’avait enregistré pareille calamité naturelle. Réceptif comme il l’était à ce genre d’événement où l’ordre naturel et l’ordre humain sont si cruellement en conflit, Voltaire fut bouleversé. Il allait et venait en murmurant : « Voilà un horrible argument contre l’optimisme. » Il écrit à d’Argental : « Le “Tout est beau” de Pope est un peu dérangé et je n’ose plus me plaindre de mes coliques. » C’est de cette émotion qu’est né le Poème sur le désastre de Lisbonne. Il contredit Pope, il attaque l’optimisme, la Providence est malmenée et l’Église de Rome pousse des gémissements. Il se défend d’être antichrétien dans ce poème. Par malheur pour ses dénégations, l’imprimeur pour augmenter le volume du Poème qui était un peu mince lui avait ajouté La Religion naturelle. Rien n’était moins orthodoxe que cette religion fort peu religieuse. Le volume fut condamné à être brûlé en 1759. Il a beau faire une belle préface pour clamer son zèle catholique et français dans un pays protestant, l’étiquette qu’il colle sur le livre n’en modifie pas le contenu qui est anticatholique et n’est même plus chrétien.
C’est avec ce poème que commence sa brouille avec J.-J. Rousseau. Depuis leur vague collaboration à l’occasion des Fêtes de Ramire en 1745 leurs rapports avaient été courtois – et même respectueux de la part de Rousseau. Celui-ci envoya à Voltaire son livre Discours sur l’Origine de l’Inégalité parmi les hommes, et il en fut remercié le 30 août 1755, par la lettre que l’on connaît : « Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, mais vous ne les corrigerez pas… On n’a jamais employé autant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes, et il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant comme il y a plus de soixante ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi… Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j’aie choisie auprès de votre patrie où vous devriez être. » Il l’invitait à Genève à boire « du lait de nos vaches et à brouter nos herbes ». Rousseau ne semble pas avoir été tenté par ce programme champêtre. Paris lui paraissait un meilleur endroit pour y édifier sa réputation – au risque d’y perdre sa vertu intraitable. Rousseau répondit aimablement à cette lettre. Mais tout changea après le Poème sur le désastre de Lisbonne en 1755. Les pasteurs n’étaient pas moins outrés que les curés et un pasteur de Genève demanda à Rousseau d’écrire une réfutation des thèses impies de Voltaire. Et Jean-Jacques Rousseau se déchaîna contre Voltaire et en faveur de la Providence : « Voltaire en paraissant toujours croire en Dieu n’a jamais cru qu’au Diable puisque son Dieu n’est qu’un être malfaisant qui selon lui ne prend de plaisir qu’à nuire. » Il revient souvent sous la plume de Jean-Jacques que Voltaire est riche et qu’il n’a pas le droit de se plaindre. Cela sent l’envie, ce n’est pas un argument de philosophe. Le tremblement de terre de Lisbonne a-t-il fait la même distinction que Jean-Jacques entre les riches et les pauvres ? Ce qui apparaît dans cette première escarmouche, c’est l’antinomie foncière de deux hommes. En outre, ce bon Jean-Jacques ne perd pas l’occasion de moraliser et de se donner les gants d’une bonne action : s’il traite mal Voltaire c’est pour l’améliorer, pour diminuer le nombre de ses mauvais ouvrages et augmenter sa gloire. Ah ! bonne âme ! Et pas menteur, quoique falsifiant un peu les choses. Il remercie Voltaire de lui avoir envoyé son Poème que Voltaire ne lui a pas envoyé. Rousseau le dit ailleurs, il l’a reçu d’un nommé Roustan. Mais cela lui permet de remercier et de faire mille grâces qui feront passer le Diable. Rousseau n’osa envoyer sa lettre directement à Voltaire, il la donna à Tronchin. Son audace l’effrayait un peu – il hésitait et écrivit à Tronchin : « S’il (Voltaire) est moins philosophe que je ne le suppose, renvoyez-moi la lettre. » C’est absurde. Tronchin est sans illusions : il ne faut pas espérer que Voltaire va devenir un adorateur de la Providence parce que Jean-Jacques l’aura morigéné. Au contraire, il se roidira : « On ne guérit pas à soixante ans des maux qui commencent à dix-huit », disait Tronchin.
Voltaire absorbe la pilule sans réagir. « Votre lettre est très belle », écrit-il, mais il soigne sa nièce qui est au plus mal, lui-même est « trop malade pour oser penser avec vous. » Affaire non réglée, remise à plus tard.
Voltaire n’attache pas sur le coup beaucoup d’importance à cette polémique qui lui paraît oiseuse. Que Rousseau prêche, puisque cela l’amuse. Voltaire considère que c’est du temps perdu parce que c’est ennuyeux.
Voltaire avait des vers à faire, des correspondants à combler, des amis, des visites, des affaires d’argent, sa propriété qu’il gérait très bien. Pour ces diverses raisons, Rousseau attendit la réponse. Elle vint plus tard, sous une forme surprenante que Rousseau reconnut aussitôt : « Elle n’est autre, dit-il dans ses Confessions, que le roman Candide dont je ne puis parler parce que je ne l’ai pas lu. » Et comment sait-il qu’il s’agit de la réponse à sa défense de l’Optimisme ? Et à qui fera-t-il croire qu’il n’a pas lu Candide sachant qu’il y trouverait la réfutation de sa propre thèse en faveur de l’optimisme ? Ô peu Candide Jean-Jacques !
Mais les Confessions ne furent écrites que bien plus tard. Sur l’heure, Jean-Jacques s’estima satisfait par la lettre polie de Voltaire. Il avait eu tellement peur de la colère du poète des Délices que quelques phrases courtoises l’enchantèrent démesurément : « Un homme qui a pu prendre ma lettre comme il le fait mérite le titre de philosophe et l’on ne peut être plus porté que je ne le suis à joindre à l’admiration que j’eus toujours pour ses écrits, l’estime et l’amitié pour sa personne. »
C’est parler à tort et à travers et Jean-Jacques s’en avisera.