Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 139 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Paris… Paris toujours présent à Ferney.

 

Mme Denis, rue Bergère, menait la belle vie avec la somptueuse pension que lui versait son oncle. Cependant, elle s’impatientait, une inquiétude la rongeait : elle craignait qu’une longue absence ne permit à une autre influence que la sienne de s’établir sur le philosophe. Ce n’était pas pour la « philosophie » qu’elle se donnait ces soucis, c’était pour l’héritage.

Elle le sentait menacé. Elle s’opposait de toutes ses forces à un arrangement que Voltaire voulait faire avec le duc de Wurtemberg qui était son débiteur le plus considérable. Voltaire voulait constituer le duc son héritier unique moyennant quoi le duc lui aurait versé une rente viagère – royale ! Cet arrangement permettait à Voltaire de se débarrasser de tous ses débiteurs qui passeraient en charge au duc : à lui de les faire payer. Pour sa tranquillité, c’eût été parfait. Or, Mme Denis n’avait pas la tranquillité de son oncle en vue, mais ses immenses biens qui risquaient d’être escamotés dans ce catastrophique arrangement. C’était là la cause de leurs violentes discussions à Ferney, car le projet datait de plusieurs années. Il fut même question de vendre Ferney.

La vente de Ferney aurait fait des rentes pour Maman Denis – mais la douce Maman voulait Ferney tel quel, plus les capitaux et les rentes. À Paris, elle allait de notaire en notaire pour tâcher de faire renoncer son oncle à son désastreux projet.

Elle demanda cent fois à reprendre sa place à Ferney, sans succès ; mais la cent unième fut la bonne. Voltaire lui permit de rentrer en octobre 1769. Son exil avait duré un an et demi. Le retour se passa le mieux du monde. Voltaire guilleret l’accueillit à bras ouverts, ils pleurèrent comme il se doit, et reprirent le fil de la conversation interrompue l’année d’avant comme si de rien n’était.

La vie retrouva son élan – qu’elle n’avait jamais tout à fait perdu, car là où est Voltaire tout danse, tout bruit, tout brille. Les visites devinrent plus nombreuses ; la table était mise tous les jours. Voltaire se cachait de plus en plus et faisait parfois d’étranges apparitions dans le salon plein de monde, avec sa vivacité de lézard, et vêtu de brocarts rutilants ou de fourrures « impériales ».

À

À Paris, on ne l’oubliait pas ; Mme Necker, une Genevoise, réunissait en 1770 les meilleures têtes philosophiques qui étaient aussi de bonnes fourchettes. À la fin d’un dîner copieux quelqu’un s’étonna que Voltaire n’eût pas encore sa statue. Chacun de s’en indigner. On décida alors de s’employer à ériger une statue du patriarche de Ferney. C’est Pigalle qui fut choisi, le plus grand sculpteur du siècle, que Voltaire appelait le Phidias français. Les écrivains seuls devaient souscrire mais comme ils n’étaient, à l’époque, ni très nombreux, ni très riches, comme beaucoup n’était pas des amis de Voltaire on laissa s’inscrire des personnages importants qui sans être des Lettres auraient pu en être, tel Richelieu qui versa 50 louis. On lui dit qu’il écrasait la suite de la liste. Il descendit à 20 louis. Le minimum fut 2 louis. Deux rois souscrivirent : le roi de Danemark et Frédéric qui demanda prudemment combien il fallait donner : « Votre nom et un écu, Sire… lui fut-il répondu. » Il écrivit, à propos de Voltaire : « La profane Grèce en aurait fait un Dieu, on lui aurait élevé un temple : nous ne lui érigeons qu’une statue, faible dédommagement à toutes les persécutions qu’il a reçues. » À Francfort, par exemple…

Pigalle partit pour Ferney et tout faillit échouer. Le sculpteur voulait représenter Voltaire « à l’antique », c’est-à-dire nu et drapé dans un péplum. Ravi par l’idée d’être statufié, Voltaire fut épouvanté par l’idée qu’il allait falloir poser et qu’est-ce qui allait poser ? Le débris d’un homme, d’un homme qui avait été Voltaire trente ans plus tôt. Et nu, encore ! Il était consterné et écrivit à Mme Necker qu’il avait soixante-seize ans, que sa dernière maladie l’avait ravagé de façon définitive : « M. Pigalle doit venir, dit-on, modeler mon visage, mais, Madame, il faudrait que j’eusse un visage, on en devinerait à peine la place. Mes yeux sont enfoncés de trois pouces, mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent à rien. Le peu de dents que j’avais est parti… On n’a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état. »

D’Alembert, dans une très belle lettre, le rassure : « Le génie tant qu’il respire a toujours un visage que le génie, son confrère, sait bien trouver, et M. Pigalle prendra dans les deux escarboucles dont la nature vous a fait des yeux le feu dont il animera sa statue. Je ne saurais vous dire, mon cher et respectable confrère, combien M. Pigalle est flatté du choix qui a été fait de lui pour élever ce monument à votre gloire, à la sienne, à celle de la nation française. »

Cependant, Voltaire regardait son miroir et n’était pas convaincu par ce qu’il y découvrait. Il tâcha de se dérober. Il cajolait Pigalle, le fêtait, lui faisait perdre son temps, puis un jour vint où il fallut poser. Voltaire ne tenait pas en place, comme toujours agité, grimaçant, préoccupé, il dictait à Wagnière, allait et venait, mâchonnait des pois secs qu’il soufflait en l’air comme au collège. Pigalle était exténué et découragé. La veille du départ, il n’avait rien fait de bon. Enfin, pendant la dernière séance la conversation tomba sur « le Veau d’Or biblique ». Voltaire soutenait que cette histoire n’était qu’un mensonge parmi d’autres et qu’on ne saurait fondre une statue en quatre heures. Pigalle lui expliqua comment on fondait une statue et qu’il fallait six mois. Voltaire captivé par les explications de l’artiste, suspendu à ses lèvres, figé par l’attention, donna à Pigalle l’occasion inespérée de le modeler. Il était temps ! Le sculpteur était ravi. Voltaire aussi mais pour d’autres raisons : il prit sa plume et écrivit que le texte biblique n’était qu’une imposture et que Pigalle venait de lui en fournir une nouvelle preuve.

Quand Pigalle montra son chef-d’œuvre à Paris, les uns crièrent au miracle, les autres à l’horreur. Diderot qui avait prêché pour « l’Antique » triomphait, pour lui la statue était inégalable. Voltaire n’approuvait que du bout des lèvres, il aurait préféré paraître en vêtements décents. Il redoutait, non sans raison, les sarcasmes. Il essayait de se plaisanter lui-même, mais les méchants firent mieux :

J’ai vu chez Pigalle aujourd’hui

Le modèle vanté de certaine statue

À cet œil qui foudroie, à ce rire qui tue

À cet air si chagrin de la gloire d’autrui

Je me suis écrié : Ce n’est pas là Voltaire,

C’est un monstre !… Oh ! m’a dit certain folliculaire

Si c’est un monstre, c’est bien lui !

Il ressentit vivement ces méchancetés et maudit la statue qui les lui valait. « Une statue ne console pas lorsque tant d’ennemis conspirent à la couvrir de fange. » Et ce trait atroce lui fit beaucoup de mal :

S’il n’avait pas écrit, il eût assassiné.

En revanche, ses amis le défendirent de façon bien touchante :

Mlle Clairon recevait le mardi, rue du Bac, la meilleure société de Paris. Un mardi de septembre 1773, elle se fit excuser un instant auprès de ses amis qui étaient au salon et elle reparut bientôt pour les prier de passer dans la chambre à côté : ils découvrirent un autel sur lequel se trouvait un buste éclairé de Voltaire qu’une déesse couronnait de lauriers en récitant à la louange du poète une ode qu’avait composée le fidèle et aimable Marmontel. Un passage était dirigé contre l’Envie :

Tu le poursuis jusqu’à la tombe

Noire Envie, et pour l’admirer

Tu dis : Attendons qu’il succombe

Et qu’il vienne enfin expirer…

La solennité presque religieuse de la cérémonie, la ferveur de l’ode et la beauté de la récitante comme la qualité et l’admiration des assistants eurent un grand retentissement. Des voix s’élevèrent pour crier au sacrilège, à la déification… beaucoup d’autres admirèrent. Voltaire fut bouleversé de joie. La Harpe lui écrivit. On peut voir au ton sur lequel le patriarche lui répondit que la brouille était oubliée : Voltaire n’a plus pour le roquet voleur qu’amitié et dévouement. « Mon cher successeur, on a donc essayé sur mon image ce qu’on fera un jour sur votre personne. (La Harpe dut entrevoir un avenir triomphal !) La maison de Mlle Clairon est donc devenue le temple de la gloire ? C’est à elle de donner des lauriers puisqu’elle en est toute couverte. » Il a alors soixante-dix-neuf ans. Comme il sait être aimable quand il écrit à Mlle Clairon pour la remercier :

Les plus beaux moments de ma vie

Sont donc ceux que je n’ai point vus !

Vous avez orné mon image

Des lauriers qui croissent chez vous

Ma gloire, en dépit des jaloux,

Fut en tous temps votre ouvrage

Cette cérémonie de la rue du Bac lui parut une bouffée d’air de Paris, elle lui fit oublier les pestilences de l’Envie ; il recevait de Paris avec la louange céleste de l’amitié, un parfum de jeunesse parisienne. À 79 ans, cette griserie est bien touchante.